ANMELDENElle avait cru qu'elle finirait par s'habituer. À la solitude, au silence, à l'absence. Cinq ans à défendre un rôle qu'on ne lui avait jamais vraiment offert. Valeria De Santis traversait le mariage comme une ombre : deux nuits par mois, deux devoirs conjugaux expédiés sans une parole, sans une once de chaleur. Lui, Lorenzo Fontana, ne s'était jamais soucié de qui elle était. Il avait son obsession ailleurs : Bianca Rinaldi. Valeria l'avait toujours su. Elle avait choisi de se taire. La vérité ne lui parvint que lorsqu'elle était déjà hors d'atteinte. Valeria n'était pas restée par hasard. Quand le contrat arriva à son terme, Lorenzo s'empressa de rejoindre Bianca. Mais ce jour-là, Valeria ne se retourna pas. Elle referma la porte d'une voix lasse : « Lorenzo, je te rends ta liberté. » Elle ne lui demanda rien. Elle avait déjà fait le deuil de ce foyer sans âme, repris sa carrière, retrouvé son éclat. Elle remonta les pentes qu'on lui avait laissées gravir seule. Et quand elle atteignit le sommet, il n'y avait plus personne à ses côtés. Lorenzo, lui, se mit à la regarder. Son talent le fascinait. Il la voyait briller de loin, sans comprendre comment il avait pu passer à côté d'elle pendant cinq ans. Il ne savait pas qu'elle avait pleuré toutes ces années sans qu'il ne s'en aperçoive. Le regret vint trop tard. Valeria De Santis était devenue une femme que plus personne n'osait approcher. Inaccessible. Inégalable. Intouchable. Lorenzo tenta de revenir, de reconquérir ce qu'il avait négligé. Mais elle refusa, sans haine ni triomphe. Juste une immense fatigue. Il ne saura jamais qu'elle l'avait aimé, silencieusement, jusqu'à ce que le silence finisse par tout engloutir. Juste une porte définitivement fermée.
Mehr anzeigenValeria
La plume glisse sur le papier comme un couteau sur la peau. Je signe sans lire. Ma mère me regarde, ses doigts serrés autour de son sac, ses larmes qu'elle retient parce qu'elle n'a plus le droit de pleurer devant moi. Pas aujourd'hui. Le notaire pousse les feuilles de mon côté, une par une, avec des gestes lents, précis, presque solennels. Il me tend le stylo. Un Montblanc. Tout est luxueux dans cette pièce. Le marbre du sol, les tableaux aux murs, le silence feutré. Même la servitude a du prix. Même la vente de sa fille a une belle présentation.
Lorenzo Fontana n'est pas là.
Bien sûr qu'il n'est pas là. Pourquoi serait-il là ? Il n'a pas besoin d'assister à l'achat. Il a envoyé ses avocats, ses hommes de main en costume cravate qui me regardent comme on regarde une marchandise qu'on vérifie avant de l'emporter. Je suis une marchandise. Une dette qu'on éponge. Un nom qu'on efface.
Mon père est à l'hôpital. Il ne sait pas. Il ne saura jamais. Ou peut-être que si. Peut-être qu'il devinera, qu'il verra dans mes yeux ce que j'ai troqué contre ses jours. Mais il ne dira rien. C'est ainsi dans notre famille. On se tait. On endure. On signe.
Le notaire énonce les clauses d'une voix monocorde. Mariage. Cohabitation. Devoirs conjugaux. Une liste d'obligations comme un inventaire à la Prévert. Je n'écoute pas. Les mots passent au-dessus de moi, ils rebondissent sur mes tempes, ils s'écrasent contre mes joues. Je regarde mes mains posées sur le bureau. Elles ne tremblent pas. C'est tout ce que je demande. Qu'elles ne tremblent pas.
– Article 7, poursuit le notaire. La durée du contrat est fixée à cinq ans. Passé ce délai, les parties sont libres de leurs engagements.
Cinq ans.
Cinq ans de ma vie. Cinq ans à être madame Fontana. Cinq ans à porter un nom qui n'est pas le mien, à dormir dans un lit qui n'est pas le mien, à sourire devant des invités qui ne seront jamais mes amis.
Ma mère tousse. Un petit bruit sec, à peine audible, mais je l'entends. Je sais ce qu'elle veut dire. Dépêche-toi. Avant qu'il n'arrive. Avant qu'ils ne changent d'avis. Avant que ton père ne meure.
Je signe.
La première page. Mon nom : Valeria De Santis. Il me semble que j'écris en étrangère, que ces lettres ne m'appartiennent plus. Déjà, elles s'éloignent. Déjà, je me quitte.
La deuxième page.
La troisième.
Ma mère retient son souffle. Le notaire tourne les feuilles avec une délicatesse étudiée. Au mur, une pendule sonne quatre heures. Quatre heures de l'après-midi. Dans une église, quelque part, un prêtre doit préparer une messe que personne ne viendra écouter. Dans une villa, quelque part, un homme doit se raser devant un miroir, ajuster sa cravate, penser à autre chose.
La dernière page.
La plume hésite une seconde. Je vois ma main suspendue au-dessus du papier, et dans ce vide, il y a tout ce que je laisse : mon atelier, mes nuits blanches, mes toiles à moitié finies, mon nom d'artiste que personne ne connaît encore, mes rêves de voir mes œuvres accrochées dans des galeries, des musées, des livres. Tout cela tient dans une seconde. Tout cela disparaît dans le trait d'un stylo.
Je signe.
Ma mère expire. Le notaire prend les feuilles, les range dans une chemise en cuir. Il me sourit. Un sourire professionnel, presque compatissant, comme si tout cela était normal, comme si vendre sa fille était un geste ordinaire entre gens de bonne famille.
– Félicitations, signora Fontana.
Signora Fontana.
Le nom tombe sur mes épaules comme une pierre. Je le sens peser, froid, étranger. Il n'a pas de goût, pas de couleur. Il est gris comme le ciel dehors, gris comme la pluie qui commence à tomber sur les vitres. Je me lève. Mes jambes me portent. C'est déjà ça. Je tiens debout. Je marche vers la porte. Ma mère me suit, elle me rattrape dans le couloir, elle prend ma main.
– Valeria, souffle-t-elle.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Si j'ouvre la bouche, tout s'écroule. Les murs, le plafond, le marbre, le silence. Tout.
Dans la rue, la pluie redouble. Une voiture noire nous attend. Un chauffeur en uniforme tient un parapluie au-dessus de la portière. Il m'appelle madame. Déjà. Déjà, je suis madame.
Je monte dans la voiture. Ma mère s'installe à côté de moi. Elle ne pleure pas. Elle n'a pas le droit non plus. On nous a dit que les émotions étaient déplacées. Que tout se passerait bien. Que Lorenzo Fontana était un parti exceptionnel. Jeune, riche, beau. Trente ans, héritier d'une famille industrielle, des usines, des comptes en Suisse, des propriétés en Toscane, une villa à Florence, une autre à Portofino. Toutes les filles en rêvent.
La cuisine est baignée de lumière. Les fenêtres sont ouvertes sur le jardin, laissant entrer l'air frais du matin, le parfum des cyprès, le chant des cigales qui commence déjà à vibrer dans les herbes hautes. Marta est devant les fourneaux, en train de préparer des œufs brouillés. Elle me lance un regard furtif, honteux, plein de ce qu'elle voudrait dire et qu'elle ne dira jamais. Elle sait ce qu'elle a fait. Elle sait qu'elle a trouvé mon carnet, qu'elle l'a donné à Lorenzo, qu'il l'a lu et jeté aux ordures. Elle sait que j'ai passé la nuit à recoller les morceaux de mon âme déchirée, et elle ne sait pas comment me regarder en face ce matin.Je ne lui en veux pas. Étrangement, sincèrement, je ne lui en veux pas. Elle a eu peur, comme j'ai eu peur. La peur est la grande maladie de cette maison, le virus qui contamine tou
Je pense au grenier, là-haut, sous les toits. À mes toiles qui m'attendent, sagement alignées contre les murs, protégées par des draps. À mes pinceaux, trempant dans des pots de confiture recyclés, leurs pointes encore humides de la peinture de la nuit dernière. À mes couleurs, ces tubes cabossés que j'achète en cachette, un à un, avec les quelques pièces que j'arrive à économiser sur le budget du ménage. À l'odeur de la térébenthine et des pigments, cette odeur qui est mon enfance, mon adolescence, ma vie entière, la seule chose qui me rattache encore à celle que j'étais avant.Je pense à la lettre de la Galleria Bianchi, cette lettre qui a changé ma vie, qui dort pliée en quatre dans une enveloppe, cachée sous une lame du parquet. « Votre travail est remarquable. Nous souhaitons vous exposer. » Mon travail. Mes œuvres. Mes nuits de solitude et de douleur, transformées en formes et en couleurs, et reconnues, admirées, désirées par un galeriste de Milan. La comm
Il reste quatre ans. Quatre longues années à survivre dans cette maison, à me faire passer pour une ombre, à baisser les yeux, à me taire, à encaisser. Quatre années à cacher mes pinceaux, mes toiles, mes couleurs, mon carnet, mon âme tout entière. Quatre années à mener une double vie : Signora Fontana le jour, l'épouse transparente, la femme en robe grise ; V. Neri la nuit, l'artiste secrète, la créatrice cachée.Quatre ans, c'est une éternité. C'est mille quatre cent soixante et un jours à attendre, à espérer, à préparer ma fuite. Mais c'est aussi un compte à rebours. Un délai qui se réduit chaque matin, chaque soir, chaque fois que le soleil se lève et se couche sur les cyprès toscans. Chaque jour qui passe est un jour de moins à purger. Chaque nu
Je me lève et je marche jusqu'à la fenêtre. J'écarte le rideau, doucement, sans bruit. Le jardin est baigné de cette lumière dorée, irréelle, qui précède le plein jour. Les cyprès se découpent sur le ciel pâle comme des sentinelles silencieuses. La fontaine est toujours tarie, ses vasques vides, ses pierres moussues. La villa blanche est silencieuse, ses volets clos, ses fenêtres aveugles. Elle dort, Bianca. Elle dort de ce sommeil lourd des femmes qui ont tout et qui n'ont rien.L'année 1 est terminée.Il y a un an exactement, à cette même heure, je m'appelais encore Valeria De Santis. J'étais une artiste, une rêveuse, une jeune femme qui croyait que l'amour pouvait tout sauver, que le sacrifice pouvait tout racheter, que la bonté finissait toujours par être récompensée. Il y a un an, je signais












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