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Celle qui devait mourir
Celle qui devait mourir
Author: O. M. F

La danse sur le verre

Author: O. M. F
last update publish date: 2026-10-13 08:02:43

Celle qui devait mourir

Épisode 1

Tout a commencé il y a cinq ans, à l'époque où nous étions fous amoureux l'un de l'autre. William était un homme attentionné, doux, adorable. Nous étions meilleurs amis avant de devenir amants, et je croyais que rien ne pourrait jamais nous séparer. Puis un soir, tout a basculé.

J'étais à une réunion qui devait se terminer à vingt-et-une heures, et j'avais oublié un dossier crucial dans mon bureau. Sophie, ma belle-sœur, m'attendait pour qu'on rentre ensemble. Quand elle m'a vue me précipiter vers la sortie, elle m'a demandé ce qui se passait, m'a fait remarquer que tous les dirigeants étaient déjà sortis de la salle de réunion et qu'il n'y avait plus aucune raison de courir. Je lui ai expliqué que j'avais besoin de ce dossier, que je devais absolument le récupérer avant de partir. Elle m'a proposé d'y aller à ma place. J'ai accepté.

Je n'aurais jamais dû.

Ce qui est arrivé cette nuit-là, je ne peux pas le raconter sans que quelque chose se brise en moi. Trois hommes. Ils l'ont violée et tuée, et son corps a été retrouvé au petit matin dans une ruelle derrière le bâtiment. William n'a pas pleuré aux funérailles. Il m'a regardée, et dans ses yeux il n'y avait plus rien de l'homme que j'avais aimé.

— C'est toi qui devais y aller, m'a-t-il dit. C'est toi qui devais mourir. Pas elle.

Et à partir de ce jour, ma souffrance a commencé.

------

La bouteille se brisa sous mon pied et je ne sus pas laquelle c'était, parce qu'elles se ressemblent toutes quand elles éclatent, mais je sentis le verre s'enfoncer dans ma chair, quelque part sous mes orteils, et le liquide chaud couler entre mes doigts de pied. Ce n'était pas du sang, pas encore.

Le whisky coula sur mes cheveux, une bouteille entière que William avait vidée lentement en me regardant dans les yeux, comme on arrose une plante qu'on veut voir mourir.

— Danse, dit-il.

Ce n'était pas une demande, ça n'avait jamais été une demande, et la musique était trop forte, un morceau que Veronica avait choisi, quelque chose de criard et de vulgaire qui ne ressemblait pas à ce qu'on écoutait avant. Avant. Il y avait un avant, n'est-ce pas ? Parfois j'oubliais.

Je levai un pied, puis l'autre, et le verre craqua sous mon poids tandis que quelqu'un riait, c'était la fille aux cheveux rouges, celle qui venait depuis trois semaines et qui ne m'avait jamais adressé la parole. Les autres riaient aussi, parce que c'était drôle, une femme qui danse sur du verre brisé en robe trempée de whisky, c'était drôle.

Je ne pleurais pas. Je ne savais même plus comment on faisait.

Veronica s'approcha de lui et glissa sa main dans son cou avant de se pencher pour l'embrasser, lentement, devant moi, sa langue dans sa bouche et ses yeux ouverts n'était pas sur lui, aos sur moi. Elle me regardait pendant qu'elle l'embrassait, elle voulait voir si j'allais craquer, si j'allais crier, si j'allais m'effondrer, et je continuai de danser. Un pied après l'autre. Le verre sous mes talons et le whisky qui dégoulinait sur mon front, dans mes cils, au coin de mes lèvres. Je goûtai l'alcool. Amer. Comme tout le reste.

Et lui, William, il avait mal. Je le voyais, personne d'autre ne le voyait mais moi je le voyais, sa mâchoire se serrait quand Veronica l'embrassait, pas de jalousie, pas de désir, quelque chose d'autre qui ressemblait à de la nausée. Son regard croisa le mien une fraction de seconde et dans ce regard il y avait… quoi ? De la pitié ? De la honte ?

Non. Pas de honte. William ne ressentait pas la honte. Mais il avait mal, quelque part, sous la colère, sous la haine, sous cette conviction qu'il avait de me punir pour ce que j'avais fait, il avait mal, et il ne le montrait pas, il ne le montrerait jamais.

Alors je continuai de danser, parce que c'était ce qu'il attendait, parce que c'était ce que je méritais, parce que quelque part dans une voiture qui n'était jamais revenue il y avait un dossier que je n'aurais jamais dû demander et une sœur qui n'aurait jamais dû y aller.

Je dansai et je ne pleurai pas. Quand les derniers invités partirent, il était près de trois heures du matin. Je ramassai les morceaux de verre un par un, à genoux sur le carrelage froid, pendant que Veronica, avachie sur le canapé, regardait William débarrasser les bouteilles vides. Elle ne m'aida pas. Elle ne m'avait jamais aidée. Elle attendait que William lui dise quelque chose, n'importe quoi, mais il ne disait rien, et elle finit par s'endormir là, la bouche entrouverte, comme une reine sur son trône.

Je me relevai avec précaution. Mes pieds saignaient, mais je ne sentais plus rien depuis longtemps. Je montai l'escalier sans faire de bruit et je m'enfermai dans la salle de bain. Dans le miroir, une femme que je ne reconnaissais plus me regardait. Cheveux collés par le whisky, robe tachée, cernes profondes, lèvres gercées. J'avais vingt-huit ans et j'en paraissais quarante.

Je pensai à Sophie. À son rire. À la façon dont elle disait mon nom, avec cette douceur qu'elle avait héritée de sa mère. Sophie n'aurait jamais supporté de me voir comme ça. Sophie aurait hurlé, aurait frappé William, aurait appelé la police. Sophie était vivante, elle. Trop vivante.

Je fermai les yeux.

— Pardon, murmurai-je.

À qui je parlais, je ne le savais même plus. À Sophie ? À William ? À moi-même ?

La porte de la chambre s'ouvrit derrière moi. Je sentis sa présence avant de le voir, cette façon qu'il avait d'occuper tout l'espace sans rien dire.

— Tu as fini de jouer les martyres ?

Je ne répondis pas.

— Veronica reste dormir. Tu lui prépareras le canapé.

— Il est déjà prêt.

Il resta un moment dans l'embrasure, à me regarder par le miroir. Je vis sa mâchoire se serrer de nouveau, cette même crispation que tout à l'heure. Puis il partit sans un mot.

Et moi, je restai là, les pieds en sang, à me demander combien de temps encore je pourrais tenir.

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