分享

La dette de vie

作者: O. M. F
last update publish date: 2026-10-13 08:06:37

Celle qui devait mourir 

Épisode 2 

L'hôpital Saint-Vincent sentait l'antiseptique et le café brûlé, cette odeur que je connaissais par cœur pour y être venue trop souvent ces derniers mois. J'avais attendu tard avant de me décider, parce que tard, c'était le temps qu'il fallait pour que le verre cesse de me faire mal, et que la douleur devienne une présence familière, presque rassurante.

Je m'assis dans la salle d'attente, les pieds enveloppés dans une serviette que j'avais imbibée d'eau froide, et j'attendis qu'on m'appelle. Une voix finit par prononcer mon nom.

— Éléna Moreau ?

Je levai la tête et je la vis. Camille. Sa blouse blanche, ses cheveux tirés en arrière, ce regard qu'elle avait toujours eu, celui qui voyait tout et qui ne jugeait pas. Nous avions grandi ensemble, elle et moi, avant William, avant Sophie, avant tout ça. On s'était perdues de vue après le mariage, comme on perd de vue les gens quand on croit que la vie commence enfin.

— Éléna ? répéta-t-elle, et sa voix avait changé, quelque chose s'y était cassé.

Je me levai. Elle me regarda des pieds à la tête, et je vis son visage se décomposer lentement, comme une feuille qui se froisse. Mes pieds. Mes cernes. Mes mains. La façon dont je tenais mon sac contre moi, comme si je m'excusais d'exister.

— Suis-moi, dit-elle simplement.

Elle referma la porte derrière nous et m'indiqua la chaise. Je m'assis, j'enlevai la serviette, et elle eut un mouvement de recul qu'elle ne put pas cacher. Mes pieds n'étaient qu'une plaie, un lacis de coupures plus ou moins profondes, certaines déjà infectées, d'autres en train de cicatriser de travers. Elle ne dit rien pendant qu'elle préparait le matériel, mais je la voyais serrer les mâchoires.

— Ça va faire mal, dit-elle.

— Je sais.

Elle commença à nettoyer. Je ne bougeai pas. Je ne me plaignis pas. J'avais appris à ne plus bouger, à ne plus me plaindre, c'était plus facile pour tout le monde.

— Éléna, dit-elle au bout d'un moment, la voix basse. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

— Je dansais.

— Tu dansais.

— Sur du verre brisé. C'est un jeu et William trouve ça drôle.

Elle s'arrêta. Ses mains tremblaient. Elle les posa sur ses genoux et me regarda, et dans ses yeux il y avait quelque chose que je n'avais pas vu depuis longtemps : de la colère. Pas contre moi. Pour moi.

— Pourquoi tu endures ça ?

Je ne répondis pas tout de suite. J'avais la réponse, je l'avais toujours eue, mais je savais qu'elle ne comprendrait pas. Personne ne comprenait. C'était le problème avec les gens qui n'avaient pas vécu ça : ils croyaient qu'on pouvait partir, qu'on pouvait se défendre, qu'on pouvait appeler à l'aide. Ils ne savaient pas que la culpabilité est une prison dont on n'a même pas envie de s'échapper.

— Tu sais ce qui est arrivé à Sophie, dit-elle doucement. C'était atroce. Personne ne mérite ça. Mais ce n'était pas ta faute, Éléna. Tu ne pouvais pas savoir. Personne ne pouvait savoir.

Je ris. Un petit rire sec, sans joie, qui résonna bizarrement dans la pièce.

— Tu sais bien que si.

— Éléna…

— Si je n'avais pas accepté qu'elle aille me chercher ce dossier, c'est moi qui serais morte à sa place. C'est aussi simple que ça. Sophie est morte parce que j'ai été lâche. Parce que j'ai préféré rester au chaud dans ma salle de réunion plutôt que d'aller affronter la nuit. Elle est morte à ma place, Camille. À ma place.

— Ce n'est pas…

— J'ai une dette de vie.

Elle se tut. Elle me regarda longtemps, et je vis qu'elle cherchait quelque chose à dire, quelque chose qui pourrait me sauver, mais il n'y avait rien. Il n'y avait jamais rien. Les mots ne réparent pas les dettes de vie.

— Et William ? demanda-t-elle enfin.

— William a raison.

— William te fait danser sur du verre brisé.

— Il a raison.

— Éléna, il te détruit.

Je baissai les yeux sur mes pieds. Elle avait fini de les nettoyer, elle commençait à les bander. Ses gestes étaient précis, doux, professionnels. C'était étrange d'être touchée avec douceur après si longtemps. J'avais oublié ce que ça faisait.

— Je sais, dis-je.

— Alors pourquoi tu restes ?

Je mis longtemps à répondre. Longtemps. Elle attendit, parce qu'elle était patiente, parce qu'elle avait toujours été patiente avec moi, même quand on était petites.

— Parce que si je pars, dit-je finalement, alors Sophie est morte pour rien.

Camille releva la tête. Elle me regarda comme si elle voyait une inconnue, et peut-être que c'était le cas. Peut-être qu'Éléna Moreau était morte cette nuit-là aussi, dans cette ruelle derrière le bâtiment, et que ce qui restait assis sur cette chaise n'était qu'un fantôme qui avait oublié de disparaître.

— Éléna, murmura-t-elle, la voix brisée. Tu ne peux pas continuer comme ça.

— Je ne continuerai pas comme ça.

— Non ?

— Non.

Elle eut un espoir. Je le vis dans ses yeux. Un espoir minuscule, fragile, comme une flamme dans le vent.

— Quand Sophie est morte, dis-je doucement, j'ai arrêté de vivre. Je fais semblant. Je me lève, je range, je danse, je souris quand il faut. Mais je suis morte cette nuit-là, Camille. Je suis morte avec elle.

— Alors pourquoi tu tiens encore ?

Je regardai mes pieds bandés. Propres. Soignés. Comme neufs.

— Parce que je ne sais pas comment mourir, dis-je. Et parce que je ne sais pas comment vivre non plus.

Elle ne dit plus rien. Elle termina de me bander en silence, puis elle se lava les mains, lentement, comme si elle voulait retarder le moment où elle devrait me regarder de nouveau. Quand elle se retourna, ses yeux étaient rouges.

— Reviens me voir, dit-elle. Dans une semaine. Pour changer les bandages.

— D'accord.

— Et Éléna…

— Oui ?

— Si un jour tu décides de partir, dit-elle en me regardant droit dans les yeux, viens me voir avant. Promets-moi.

Je la regardai. Je pensai à William, à Veronica, à la maison, au verre sous mes pieds, à Sophie, à toutes ces années. Je pensai à ce que serait ma vie si je partais. Je n'arrivai pas à l'imaginer.

— Je te le promets, dis-je.

Je n'aurais pas dû. Mais sur le moment, ça m'a semblé être la seule chose gentille que je pouvais lui offrir.

在 APP 繼續免費閱讀本書
掃碼下載 APP

最新章節

  • Celle qui devait mourir    Le retour

    Celle qui devrait mourir Épisode 9 Je rentrai à la maison avant midi et je rangeai mon manteau, puis je préparai le déjeuner et fis le ménage, et tout était comme d'habitude, sauf que je n'étais plus la même femme qui avait quitté cette maison le matin. Quelque chose s'était réveillé en moi, quelque chose que je croyais mort depuis longtemps, et j'avais dans ma poche une carte de visite que je ne montrerais à personne.L'après-midi, Veronica passa. Elle s'installa dans le salon comme chez elle, allongea ses jambes sur le canapé, et me demanda un thé. Je le lui préparai. Elle le but en feuilletant un magazine, en me parlant de choses et d'autres, de sa journée, d'une robe qu'elle voulait acheter, et je l'écoutais d'une oreille distraite en rangeant la cuisine. Pour la première fois, je la regardai vraiment. Ses mains, ses ongles manucurés, ses cheveux blonds, son sourire. Et je me dis que cette femme, cette femme qui venait chez moi, qui buvait mon thé, qui dormait dans mon lit, avai

  • Celle qui devait mourir    La première nuit

    Celle qui devrait mourir Épisode 8 Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.— Je vais prendre mes médicaments.Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas rema

  • Celle qui devait mourir    Le diagnostic

    Celle qui devrait mourir Épisode 7 Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.— Ne bouge pas.Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais incons

  • Celle qui devait mourir    La salle privée

    Celle qui devrait mourir Épisode 6L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.— Signé, dit William.Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu

  • Celle qui devait mourir    Le contrat

    Celle qui devrait mourir Episode 5Une semaine s'était écoulée depuis l'hôpital. Une semaine pendant laquelle William ne m'avait rien demandé. Pas un mot, pas un regard, pas une insulte. Il passait devant moi comme on passe devant un meuble, et moi je continuais de ranger, de cuisiner, de me taire. C'était presque pire que les coups. Le silence de William avait quelque chose d'attentif, comme s'il m'observait de loin, comme s'il attendait que je fasse quelque chose.Et pendant cette semaine, j'avais cherché. Je ne savais pas encore quoi, ni pourquoi. Mais après la phrase de Veronica dans la cuisine « tu aurais dû y aller, Éléna, tout le monde le sait » quelque chose s'était réveillé en moi. Une petite voix que j'avais étouffée pendant cinq ans et qui refusait maintenant de se taire. J'avais fouillé dans les vieux papiers de la maison, dans les affaires de Sophie que William avait gardées dans des cartons au sous-sol. Je n'avais rien trouvé. Rien d'utile. Rien qui explique pourquoi j'

  • Celle qui devait mourir    La tasse chaude

    Celle qui devait mourir Épisode 4Je m'assis. Je ne touchai pas à mon assiette. Je n'avais pas faim, je n'avais jamais faim à cette table. Je regardai Veronica porter sa fourchette à sa bouche, rire à quelque chose que William avait murmuré, poser sa main sur la sienne, et je me dis que c'était peut-être ça, la vie, pour certaines personnes. Prendre. Prendre tout. Prendre même ce qui ne vous appartient pas.William mangea en silence pendant quelques minutes. Puis il posa sa fourchette et dit, sans me regarder :— Du thé.Je me levai. Je me dirigeai vers la cuisine. Je remplis la bouilloire, j'allumai le gaz, j'attendis que l'eau chante. Je préparai le thé comme il l'aimait, fort, sans sucre, dans cette tasse qu'il réservait aux invités et que, pour une raison que j'ignorais, il avait fini par m'obliger à utiliser pour lui. Quand le thé fut prêt, je portai la tasse à la salle à manger, les deux mains autour, pour qu'il ne renverse rien.Je la posai devant lui.Il ne la prit pas. Il co

更多章節
探索並免費閱讀 優質小說
GoodNovel APP 免費暢讀海量優秀小說,下載喜歡的書籍,隨時隨地閱讀。
在 APP 免費閱讀書籍
掃碼在 APP 閱讀
DMCA.com Protection Status