LOGINCelle qui devrait mourir
Episode 3
Je rentrai à pied. Je ne savais pas pourquoi. Peut-être parce que je n'avais pas envie d'arriver, peut-être parce que marcher me faisait mal et que la douleur me rappelait que j'étais encore en vie. La nuit était froide, le ciel était vide, et les rues étaient désertes. J'aimais bien les rues désertes. On n'y croisait personne qui pourrait me demander comment j'allais.
Quand j'ouvris la porte de la maison, Veronica était dans la cuisine. Elle portait une chemise de William, rien d'autre, et elle buvait un verre de vin en feuilletant un magazine. Elle leva à peine les yeux.
— Tiens, la morte-vivante est rentrée.
Je ne répondis pas. Je refermai la porte derrière moi et je me dirigeai vers l'escalier.
— Il t'a cherchée, tu sais.
Je m'arrêtai.
— Il est en colère, continua-t-elle en souriant. Il n'aime pas quand tu disparais. Il dit que tu le fais exprès. Que tu veux qu'il s'inquiète.
— Je suis allée à l'hôpital.
— Pour tes pieds ? dit-elle en riant. Oh, Éléna. Tu es vraiment pathétique.
Je la regardai. Elle était belle, Veronica. Elle avait toujours été belle. Grande, blonde, la peau dorée, le rire facile. Sophie l'adorait. Sophie disait toujours que Veronica était la sœur qu'elle aurait voulu avoir. Sophie ne savait pas. Sophie ne saurait jamais.
— Pourquoi tu me détestes ? demandai-je.
Elle posa son verre. Elle se leva. Elle s'approcha de moi, lentement, et elle me regarda avec une intensité que je ne lui connaissais pas.
— Je ne te déteste pas, Éléna. Je te méprise. Ce n'est pas pareil.
— Pourquoi ?
— Parce que tu as laissé mourir Sophie.
Quelque chose se serra dans ma poitrine. Elle avait dit ça avec une telle conviction, une telle haine, que j'en eus le souffle coupé.
— Et tu es toujours là, continua-t-elle. Tu es toujours là, à traîner dans cette maison, à jouer les épouses martyres, alors que Sophie, elle, est morte. Tu aurais dû y aller, Éléna. Tu le sais. Moi je le sais. William le sait. Tout le monde le sait.
Je la regardai. Je la regardai longtemps. Et pour la première fois depuis cinq ans, une petite voix, quelque part au fond de moi, murmura quelque chose que je n'avais pas entendu depuis longtemps. Une petite voix qui disait : et si elle se trompait ?
Mais je la fis taire. J'avais l'habitude de la faire taire.
— Tu as raison, dis-je.
Je montai l'escalier lentement, une marche après l'autre, parce que mes pieds me faisaient plus mal que je ne voulais l'admettre. Dans la chambre, je retirai ma robe tachée de whisky et j'enfilai quelque chose de simple, un chemisier sombre et une jupe longue qui couvrirait mes bandages. Je me brossai les cheveux, je m'essuyai le visage avec un gant froid, et je me regardai une dernière fois dans le miroir. La femme qui me regardait avait l'air fatiguée, mais propre. Propre, c'était suffisant. Propre, c'était tout ce que je pouvais encore offrir.
Je descendis à la cuisine. L'air était chargé de l'odeur du vin de Veronica, ce vin sucré qu'elle aimait et que William achetait pour elle, jamais pour moi. J'ouvris le réfrigérateur. Il n'y avait pas grand-chose, mais j'avais l'habitude de faire avec pas grand-chose. Je préparai un ragoût simple, des pommes de terre, des carottes, un reste de viande. Je mis la table pour trois, comme toujours. Trois assiettes, trois verres, trois serviettes. Je plaçai la mienne face à la leur, parce que c'était ma place, celle d'où l'on voit tout et où l'on ne dit rien.
Puis j'attendis.
Ils arrivèrent ensemble, comme toujours. Veronica avait enfilé une robe courte, quelque chose de rouge qui attirait l'œil, et elle riait à quelque chose que William avait dit dans l'escalier. Quand ils entrèrent dans la salle à manger, ils ne me regardèrent pas. Ils ne me regardaient jamais. J'étais là, debout derrière ma chaise, les mains croisées devant moi, et j'attendais qu'ils prennent place.
William s'assit le premier. Veronica s'assit à sa droite, à la place qui aurait dû être la mienne, mais qui ne l'était plus depuis longtemps. Puis William leva les yeux vers moi et me regarda de la tête aux pieds, lentement, comme on inspecte une marchandise avant de la refuser.
— Tu t'es bandé les pieds ? dit-il.
Je ne répondis pas.
— Ma sœur, elle, n'a même pas eu le temps de se bander le corps. Et toi, tu te permets d'aller à l'hôpital pour des bêtises ?
Les mots me frappèrent en pleine poitrine, là où ils savaient frapper. Je baissai les yeux. Je ne pleurai pas. Je ne pleurais plus.
— Non, dis-je doucement. Je suis désolée.
— Désolée, répéta-t-il en riant. Tu es toujours désolée. Assieds-toi.
Celle qui devrait mourir Épisode 10 Nous rentrâmes le dimanche soir, tard, parce que William avait voulu rester jusqu'au coucher du soleil. Je m'assis à l'arrière, comme à l'aller, et Veronica reprit la place du passager, comme à l'aller, et pendant tout le trajet ils parlèrent de leur week-end, des restaurants, des gens qu'ils avaient vus, d'un couple qu'ils avaient rencontré sur la jetée. Je regardais par la fenêtre la nuit qui défilait, les phares des voitures qui arrivaient en sens inverse, et je pensais à Morel, à son message, à cet homme qu'il surveillait.Quand nous arrivâmes, il était près de minuit. William se gara, sortit les sacs, et monta directement se coucher sans un mot. Veronica resta dans le salon, s'installa sur le canapé, alluma la télévision, et me demanda un verre d'eau. Je le lui apportai, puis je montai à mon tour. Je fermai ma porte à double tour, je pris mes médicaments, et je m'allongeai.Le lendemain matin, Veronica était partie avant que je descende. Will
Celle qui devrait mourir Épisode 9 Je rentrai à la maison avant midi et je rangeai mon manteau, puis je préparai le déjeuner et fis le ménage, et tout était comme d'habitude, sauf que je n'étais plus la même femme qui avait quitté cette maison le matin. Quelque chose s'était réveillé en moi, quelque chose que je croyais mort depuis longtemps, et j'avais dans ma poche une carte de visite que je ne montrerais à personne.L'après-midi, Veronica passa. Elle s'installa dans le salon comme chez elle, allongea ses jambes sur le canapé, et me demanda un thé. Je le lui préparai. Elle le but en feuilletant un magazine, en me parlant de choses et d'autres, de sa journée, d'une robe qu'elle voulait acheter, et je l'écoutais d'une oreille distraite en rangeant la cuisine. Pour la première fois, je la regardai vraiment. Ses mains, ses ongles manucurés, ses cheveux blonds, son sourire. Et je me dis que cette femme, cette femme qui venait chez moi, qui buvait mon thé, qui dormait dans mon lit, avai
Celle qui devrait mourir Épisode 8 Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.— Je vais prendre mes médicaments.Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas rema
Celle qui devrait mourir Épisode 7 Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.— Ne bouge pas.Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais incons
Celle qui devrait mourir Épisode 6L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.— Signé, dit William.Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu
Celle qui devrait mourir Episode 5Une semaine s'était écoulée depuis l'hôpital. Une semaine pendant laquelle William ne m'avait rien demandé. Pas un mot, pas un regard, pas une insulte. Il passait devant moi comme on passe devant un meuble, et moi je continuais de ranger, de cuisiner, de me taire. C'était presque pire que les coups. Le silence de William avait quelque chose d'attentif, comme s'il m'observait de loin, comme s'il attendait que je fasse quelque chose.Et pendant cette semaine, j'avais cherché. Je ne savais pas encore quoi, ni pourquoi. Mais après la phrase de Veronica dans la cuisine « tu aurais dû y aller, Éléna, tout le monde le sait » quelque chose s'était réveillé en moi. Une petite voix que j'avais étouffée pendant cinq ans et qui refusait maintenant de se taire. J'avais fouillé dans les vieux papiers de la maison, dans les affaires de Sophie que William avait gardées dans des cartons au sous-sol. Je n'avais rien trouvé. Rien d'utile. Rien qui explique pourquoi j'







