LOGINCelle qui devrait mourir
Épisode 6
L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.
— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.
— Signé, dit William.
Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu toute une vie. Elle avait un goût de vin et de menthe, et sa peau sentait le jasmin, ce parfum qu'elle portait toujours et qui rendait William fou.
Il la poussa doucement vers le canapé. Elle se laissa faire, sans résistance, sans jeu, les yeux fermés, la bouche entrouverte. Il défit la fermeture de sa robe, lentement, et la regarda glisser sur ses épaules, révélant sa peau dorée, ses seins, sa taille fine. Elle était belle. Elle avait toujours été belle. Il posa ses lèvres sur son cou, sur sa clavicule, sur la naissance de sa poitrine, et elle frémit, ses doigts se crispant dans ses cheveux.
— William, murmura-t-elle.
Il l'allongea sur le canapé. Il se pencha sur elle, ses mains parcourant son corps avec une lenteur presque religieuse, et il l'embrassa partout, sur le ventre, sur les hanches, sur l'intérieur des cuisses. Elle gémit, la tête renversée, les mains agrippées au cuir du canapé. Quand il la pénétra, elle poussa un soupir long, profond, et noua ses jambes autour de lui. Ils bougèrent ensemble, lentement d'abord, puis plus vite, plus fort, leurs souffles mêlés, leurs corps soudés, et la salle privée s'emplit du bruit de leur plaisir, des gémissements de Veronica, des soupirs de William, du frottement du cuir sous leurs corps.
Il y avait quelque chose de beau dans leur étreinte, quelque chose de vrai. Deux corps qui se connaissaient, qui se cherchaient, qui se trouvaient. William enfouit son visage dans le cou de Veronica et murmura son nom, une fois, deux fois, comme s'il avait attendu ce moment depuis toujours.
Et à quelques mètres, assise sur une chaise, il y avait Éléna. Elle regardait. Elle ne pouvait pas ne pas regarder. Elle vit chaque caresse, chaque baiser, chaque coup de rein. Elle vit la façon dont William tenait Veronica, dont il la regardait, dont il lui murmurait des choses à l'oreille. Elle vit tout. Et elle ne dit rien.
Puis elle ferma les yeux.
Elle ne voulait plus voir. Elle ne voulait plus voir cette beauté, cette tendresse, cette passion qu'elle n'avait plus depuis cinq ans, qu'elle n'aurait peut-être jamais eue vraiment. Elle ferma les yeux et elle essaya de penser à autre chose, à Sophie, à Camille, à n'importe quoi, à n'importe qui, pourvu que ça s'arrête.
— Ouvre les yeux.
La voix de William était calme. Presque douce. C'était ça le pire.
Je ne bougeai pas.
— Éléna. Ouvre les yeux.
J'ouvris les yeux.
Il me regardait par-dessus l'épaule de Veronica, et Veronica, elle, me regardait aussi, la tête renversée sur le coussin, les lèvres entrouvertes, les yeux brillants. Ils me regardaient tous les deux. Ils me regardaient pendant qu'ils faisaient l'amour, et je compris, à cet instant, que ce n'était pas seulement pour eux. C'était pour moi.
— Regarde bien, dit William, sans cesser de bouger, sans cesser de la tenir, la voix basse et régulière. Regarde bien ce que tu ne mérites pas. Les meurtrières n'ont pas le droit d'être aimées, Éléna. Tu entends ? Les meurtrières n'ont pas le droit d'être aimées. Tu mérites la souffrance. Tu mérites tout ce qui t'arrive. Et tu vas regarder jusqu'au bout.
Il continua. Il continua de la prendre, lentement, puis plus fort, et Veronica gémissait, et le canapé grinçait, et moi je restais assise sur ma chaise, les mains sur les genoux, les yeux ouverts, obligée de voir, obligée d'entendre, obligée de comprendre ce qu'il voulait dire.
Les meurtrières n'ont pas le droit d'être aimées.
C'était donc ça. Ce n'était pas seulement de la haine. C'était une sentence. Il me condamnait à regarder ce que je n'aurais jamais, ce que Sophie aurait eu si elle avait vécu, ce que toute femme normale aurait eu. Et il le faisait devant moi, avec la femme qui avait été la meilleure amie de Sophie, pour que la punition soit complète.
Ils finirent. Veronica poussa un dernier soupir, s'étira, rit doucement. William se releva, se rhabilla, et se tourna vers moi. Il me regarda longtemps, et dans son regard il y avait, une fois encore, cette fraction de seconde, ce quelque chose que je ne sus pas nommer. De la pitié ? Du dégoût ? Du regret ?
Non. Pas du regret. William ne regrettait rien.
— On rentre, dit-il.
Il partit. Je ne me levai pas. Je n'y arrivai pas. Mes jambes ne répondaient plus, ma tête tournait, et le goût du sang revenait dans ma bouche. Je fermai les yeux. Juste une seconde. Juste pour reprendre des forces.
Point de vue de l'auteur
Un serveur entra dans le salon pour ramasser les bouteilles vides, comme il le faisait chaque soir après le départ des clients, et il ne restait plus que les vestiges habituels, des verres renversés, des cendriers pleins, une odeur de parfum et d'alcool qui collait à la peau. Il avait l'habitude de ces salons privés et il avait appris à ne pas voir ce qu'il voyait, alors il ramassa les bouteilles une par une en les comptant mentalement pour le registre, et il allait repartir quand il la vit.
Elle était affalée sur le canapé, la robe remontée sur les cuisses et les cheveux collés au visage, la peau grise, presque cireuse, avec du sang séché au coin des lèvres et sur le menton. Elle ne bougeait pas. Il s'approcha, hésitant, et posa deux doigts sur son poignet, et sentit un pouls faible, irrégulier, comme une montre qui va s'arrêter. Il recula, sortit son téléphone et appela une ambulance.
Il donna l'adresse, raccrocha, et resta debout près du canapé à regarder cette femme qu'il ne connaissait pas et dont il ne savait rien. Il ne savait pas qu'elle s'appelait Éléna, il ne savait pas qu'elle était mariée à l'homme qui avait signé un contrat de cent millions d'euros à quelques mètres de là, il ne savait pas que l'homme en question était parti en riant avec une autre femme une heure plus tôt sans un regard en arrière. Il savait seulement qu'elle était en train de mourir et que personne ne l'avait attendue.
L'ambulance arriva quinze minutes plus tard et on la mit sur une civière, et le serveur tint la porte en regardant la civière s'éloigner dans la nuit, les gyrophares bleus qui tournaient, les sirènes qui hurlaient, et il se demanda si la femme allait survivre. Puis il rentra, ramassa les dernières bouteilles, éteignit les lumières du salon privé et retourna à son poste.
Celle qui devrait mourir Épisode 9 Je rentrai à la maison avant midi et je rangeai mon manteau, puis je préparai le déjeuner et fis le ménage, et tout était comme d'habitude, sauf que je n'étais plus la même femme qui avait quitté cette maison le matin. Quelque chose s'était réveillé en moi, quelque chose que je croyais mort depuis longtemps, et j'avais dans ma poche une carte de visite que je ne montrerais à personne.L'après-midi, Veronica passa. Elle s'installa dans le salon comme chez elle, allongea ses jambes sur le canapé, et me demanda un thé. Je le lui préparai. Elle le but en feuilletant un magazine, en me parlant de choses et d'autres, de sa journée, d'une robe qu'elle voulait acheter, et je l'écoutais d'une oreille distraite en rangeant la cuisine. Pour la première fois, je la regardai vraiment. Ses mains, ses ongles manucurés, ses cheveux blonds, son sourire. Et je me dis que cette femme, cette femme qui venait chez moi, qui buvait mon thé, qui dormait dans mon lit, avai
Celle qui devrait mourir Épisode 8 Je préparai le dîner comme d'habitude. La viande, les légumes, la sauce qu'il aimait. Je mis la table pour deux, parce que Veronica n'était pas là ce soir-là, et je posai son assiette à sa place, à droite, là où elle avait toujours été. Je servis le vin qu'il aimait, je remplis son verre, et je posai le tout sur la table.Puis, au lieu de m'asseoir en face de lui comme je le faisais depuis cinq ans, je me tournai vers l'escalier.— Où tu vas ? demanda-t-il sans lever les yeux de son assiette.— Je vais prendre mes médicaments.Il ne répondit pas. Il commença à manger. Je montai l'escalier, j'entrai dans ma chambre, j'avalai les comprimés avec un verre d'eau, et je fermai la porte à double tour.C'était la première fois en cinq ans que je fermais cette porte.Je restai un moment debout, le dos contre le bois, à écouter. En bas, la fourchette de William cliquetait contre l'assiette, régulière, tranquille, comme si de rien n'était. Il n'avait pas rema
Celle qui devrait mourir Épisode 7 Quand j'ouvris les yeux, la première chose que je vis fut un plafond blanc. Un plafond blanc, une lumière blanche, une odeur d'antiseptique. Je mis quelques secondes à comprendre où j'étais, puis je sentis la perfusion dans mon bras, les draps rêches sous mes doigts, et une douleur sourde dans l'estomac, comme si quelqu'un avait laissé une pierre à l'intérieur.J'essayai de me redresser. Une main se posa sur mon épaule.— Ne bouge pas.Je tournai la tête. Camille était assise à côté du lit, en blouse blanche, les yeux rouges. Elle avait pleuré, ça se voyait, elle avait pleuré longtemps et elle avait essayé de faire disparaître les traces avant que je me réveille, mais elle n'avait pas réussi.— Qu'est-ce que je fais là ? demandai-je.Elle ne répondit pas tout de suite. Elle prit ma main, la serra, et ce geste, ce simple geste, me fit plus peur que tout le reste.— On t'a amenée cette nuit. Un serveur t'a trouvée dans un salon privé. Tu étais incons
Celle qui devrait mourir Épisode 6L'homme d'affaires partit le premier, escorté par deux de ses associés. Le club se vida peu à peu. William se leva et me prit par le bras, sans douceur, et me tira vers une porte au fond de la salle. Une salle privée. Un canapé de cuir noir, une table basse, une lumière tamisée qui rendait tout plus flou, plus sale. Veronica était déjà là. Elle était arrivée à un moment que je n'avais pas vu, peut-être pendant que je vomissais, peut-être avant, je ne savais plus. Elle portait une robe noire, très courte, et elle souriait.— Alors, ce contrat ? demanda-t-elle.— Signé, dit William.Il s'approcha d'elle. Il la prit par la taille et l'attira contre lui. Cela faisait des années qu'il la désirait, des années qu'il se retenait, et ce soir, avec le contrat signé et l'alcool dans le sang, il n'avait plus aucune raison de se retenir. Veronica noua ses bras autour de son cou et l'embrassa, longuement, profondément, comme on embrasse quelqu'un qu'on a attendu
Celle qui devrait mourir Episode 5Une semaine s'était écoulée depuis l'hôpital. Une semaine pendant laquelle William ne m'avait rien demandé. Pas un mot, pas un regard, pas une insulte. Il passait devant moi comme on passe devant un meuble, et moi je continuais de ranger, de cuisiner, de me taire. C'était presque pire que les coups. Le silence de William avait quelque chose d'attentif, comme s'il m'observait de loin, comme s'il attendait que je fasse quelque chose.Et pendant cette semaine, j'avais cherché. Je ne savais pas encore quoi, ni pourquoi. Mais après la phrase de Veronica dans la cuisine « tu aurais dû y aller, Éléna, tout le monde le sait » quelque chose s'était réveillé en moi. Une petite voix que j'avais étouffée pendant cinq ans et qui refusait maintenant de se taire. J'avais fouillé dans les vieux papiers de la maison, dans les affaires de Sophie que William avait gardées dans des cartons au sous-sol. Je n'avais rien trouvé. Rien d'utile. Rien qui explique pourquoi j'
Celle qui devait mourir Épisode 4Je m'assis. Je ne touchai pas à mon assiette. Je n'avais pas faim, je n'avais jamais faim à cette table. Je regardai Veronica porter sa fourchette à sa bouche, rire à quelque chose que William avait murmuré, poser sa main sur la sienne, et je me dis que c'était peut-être ça, la vie, pour certaines personnes. Prendre. Prendre tout. Prendre même ce qui ne vous appartient pas.William mangea en silence pendant quelques minutes. Puis il posa sa fourchette et dit, sans me regarder :— Du thé.Je me levai. Je me dirigeai vers la cuisine. Je remplis la bouilloire, j'allumai le gaz, j'attendis que l'eau chante. Je préparai le thé comme il l'aimait, fort, sans sucre, dans cette tasse qu'il réservait aux invités et que, pour une raison que j'ignorais, il avait fini par m'obliger à utiliser pour lui. Quand le thé fut prêt, je portai la tasse à la salle à manger, les deux mains autour, pour qu'il ne renverse rien.Je la posai devant lui.Il ne la prit pas. Il co







