MasukNina Quatre ans ont passé. Les vignes du cépage Lucia ont donné leur première vraie récolte. Marco a vinifié le raisin lui-même, avec des gestes lents et précis, comme s'il accomplissait un rituel. Le vin est en fût depuis six mois, il sera mis en bouteille l'année prochaine. Nous le boirons pour les cinq ans de Lucia. Lucia a quatre ans maintenant. Elle court dans les vignes avec sa sœur, grimpe aux arbres, dessine sur la terrasse, parle à tort et à travers, pose mille questions par jour. Elle a les yeux gris de son père et le rire de sa mère, un rire en cascade qui remplit la villa de soleil. Elle est vive, curieuse, têtue comme une Fontana et courageuse comme une Rossi. Elle est le point d'équilibre entre deux mondes, deux histoires, deux héritages. Elle est la preuve que tout est possible. Giulia a douze ans. Elle entre dans l'adolescence avec une grâce que je ne me souviens pas d'avoir eue à cet âge. Elle est grande, élancée, elle ressemble de plus en plus à Marco, avec c
Marco Les vendanges sont terminées. Le raisin est rentré, pressé, mis en cuve. Le domaine entre dans sa période d'hibernation, cette longue attente qui va de septembre à mars, pendant laquelle le vin se fait tout seul, lentement, dans l'obscurité des chais. J'aime cette période. Elle est calme, silencieuse, propice à la réflexion. Aujourd'hui, je suis allé planter les premiers ceps du cépage Lucia. Une petite parcelle, juste à côté du cépage Nina, sur le coteau qui descend vers le lac. La terre est bonne, bien drainée, ensoleillée. J'ai choisi des plants de sangiovese, le même cépage que le Nina, pour que les deux vins se ressemblent, se répondent, dialoguent à travers les années. Giulia est venue m'aider. Elle a creusé des trous avec une petite pelle, a déposé les plants délicatement, a tassé la terre autour des racines avec ses mains. — Papa, dans combien de temps on pourra boire le vin de Lucia ? — Dans quatre ou cinq ans, ma puce. Le temps que les vignes poussent, que le
Il boit son espresso, regarde le village, les collines, les cyprès au loin. — Vous savez, dit-il, je n'aurais jamais cru que je reviendrais ici. Après tout ce qui s'est passé. Elena, le procès, les mensonges. Je pensais que cet endroit serait à jamais associé à tout ça. — Et ce n'est pas le cas ? — Non. C'est étrange. Je regarde ces vignes, ces collines, et je vois autre chose. Je vois la paix. La réconciliation. J'ai rencontré Elena il y a quelques semaines, vous savez. — Ah oui ? — Elle m'a écrit. Une longue lettre, comme elle sait les écrire. Elle voulait me voir, me parler. J'ai accepté. — Comment va-t-elle ? — Mieux, je crois. Elle vit toujours en France, dans sa petite librairie. Elle suit une thérapie, sérieusement cette fois. Elle m'a demandé pardon. Pour tout. — Et vous lui avez pardonné ? — Oui. Pas pour elle, pour moi. Pour ne plus porter ce poids. J'ai passé trop d'années à lui en vouloir, à ruminer ma rancune. J'ai décidé d'arrêter. Il sourit, un sou
Je repose le stylo, ferme le carnet. Je regarde les murs autour de moi, les lettres qui couvrent chaque centimètre carré. Toute une vie d'amour, de souffrance, de patience, de rédemption. Toute une vie de mots. Je pense à mon frère Alexandre, à ce jumeau que j'ai retrouvé à quarante-cinq ans. Je pense à Enzo, à ce neveu qui est devenu un fils. Je pense à Lucia la grand-mère, cette femme qui m'a appris qu'on pouvait être mère sans avoir porté l'enfant. Je pense à Giulia, ma première fille, celle qui m'a sauvé sans le savoir. Et je pense à Lucia, ma deuxième fille, celle qui ne saura jamais ce que c'est que de vivre dans le mensonge. Je pense à Nina. Nina, toujours. Nina, le centre de tout. Je descends dans notre chambre. Elle dort déjà, la lumière de la lune dessine des ombres sur son visage. Je me glisse à côté d'elle, pose doucement ma main sur sa hanche. Elle bouge un peu dans son sommeil, se rapproche de moi, pose sa tête dans le creux de mon épaule. — Je t'aime, je murmu
Tout le monde lève son verre, se tourne vers ma belle-mère, qui baisse les yeux, rougit, cache son émotion derrière son mouchoir. — Lucia, dis-je en m'adressant à elle. Sans vous, rien de tout cela ne serait possible. Vous avez élevé une fille exceptionnelle, qui est devenue la femme que j'aime. Vous avez accepté de donner votre prénom à notre enfant. Vous êtes le pilier de cette famille, le roc sur lequel nous nous appuyons. Merci. Elle ne répond pas, elle ne peut pas. Ses larmes coulent, abondantes, silencieuses. Rosaria la prend dans ses bras, la berce doucement. — Maman, dit Rosaria à voix basse. Arrête de pleurer, tu vas faire pleurer tout le monde. — C'est déjà fait, dit Alexandre en s'essuyant les yeux. Nous rions, un peu gênés, un peu émus. Nina s'approche de sa mère, l'embrasse sur le front. — Maman. Merci. Pour tout. — Ma fille. C'est moi qui te remercie. Merci d'avoir choisi ce prénom. Merci d'avoir fait de moi la grand-mère de Lucia. Elles se prennent dan
Il m'embrasse doucement, et je ferme les yeux. Le soleil sur mes paupières, l'odeur des glycines, le souffle léger de Lucia contre ma poitrine, le crayon de Giulia qui gratte le papier. Ces sensations minuscules, ces instants fragiles, c'est cela le bonheur. Pas les grandes déclarations, pas les moments spectaculaires. Le bruissement du vent dans les cyprès, le rire de ma fille, la main de mon mari dans la mienne. — Maman, tu regardes mon dessin ? demande Giulia. — Montre, ma chérie. Elle se lève, vient me tendre son carnet. Sur la page, elle a dessiné la terrasse, les vignes, et quatre personnages. Un grand avec des cheveux gris : Marco. Une femme avec un bébé dans les bras : moi et Lucia. Une petite fille avec une couronne de fleurs : elle-même. — C'est nous, dit-elle. La famille Fontana. — C'est magnifique, ma chérie. — Il manque Mamie. Je vais la dessiner à côté. Et Tonton Enzo, et Tonton Alexandre, et Tata Rosaria, et Diego, et Emma, et Chloé. Toute la famille. Ça v







