LOGINSa mère. Elara. La femme au tablier à fraises, au sourire fatigué, aux mains douces qui lui préparaient du chocolat chaud le matin. Celle qui fredonnait des chansons des années quatre-vingt en faisant la cuisine, qui riait aux blagues nulles de son père, qui s’endormait sur le canapé devant le Monopoly. Celle qui l’appelait « ma puce » depuis qu’elle était bébé, qui lui avait appris à dessiner, à lire, à ne pas avoir peur du noir.
Son père. Marcus. L’homme aux mains calleuses et au rire tonitruant, qui chantait faux pour la faire enrager, qui râlait contre le GPS, qui l’appelait « la gamine » avec cet air bourru qui ne trompait personne. Celui qui lui avait construit une cabane dans le jardin, qui l’avait portée sur ses épaules pendant des heures, qui lui avait appris à faire du vélo en courant à côté d’elle jusqu’à ce qu’elle trouve l’équilibre.
Morts. Tous les deux. Disparus. Effacés du monde comme on efface une phrase au tableau.
Lyra ouvrit la bouche. Elle voulait hurler, pleurer, crier, insulter le ciel et la terre et ce médecin aux yeux pâles qui lui annonçait la fin du monde d’une voix de fonctionnaire. Mais rien ne sortit. Sa gorge était nouée, verrouillée, comme si quelqu’un avait coupé le cordon qui reliait sa douleur à sa voix.
Elle resta là, figée, les yeux secs, la bouche ouverte sur un cri qui ne venait pas. Le vide. Un vide immense, vertigineux, qui s’ouvrait sous ses pieds et l’aspirait vers le bas. Plus rien n’avait de sens. Plus rien n’avait d’importance. Les murs blancs, les machines, les fils, les tubes, tout ça n’était qu’un décor absurde, un théâtre vide où elle jouait la dernière scène d’une pièce qui n’intéressait plus personne.
Le docteur Harlan disait encore quelque chose. Des mots qu’elle n’écoutait pas. « Dommages corporels » « prise en charge psychologique » « services sociaux » « famille d’accueil ». Les mots glissaient sur elle comme la pluie sur une vitre, sans pénétrer, sans rien toucher de ce qui était vraiment elle.
Puis il se tut. Il la regarda encore un instant, de ce regard étrange, pénétrant, presque inquisiteur. Il semblait sur le point d’ajouter quelque chose, quelque chose d’important, quelque chose qui n’avait rien à voir avec les procédures hospitalières. Il ouvrit la bouche, la referma, secoua imperceptiblement la tête.
— Quelqu’un souhaite vous voir, dit-il finalement. Une femme. Elle se présente comme une amie de votre mère. Elle attend dans le couloir depuis hier soir. Dois-je la faire entrer ?
Lyra ne répondit pas. Elle fixait le plafond blanc, les yeux grands ouverts, le corps immobile. Elle n’était plus dans cette chambre. Elle était sur le siège arrière de la berline bleue, la joue contre la vitre froide, à regarder les éclairs déchirer le ciel en écoutant son père chanter faux et sa mère rire doucement.
Le docteur Harlan attendit quelques secondes, puis il hocha la tête, ramassa sa tablette, et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se retourna une dernière fois.
— Je suis désolé, dit-il.
Et pour la première fois, sa voix sonnait presque humaine.
La porte se referma derrière lui avec un déclic discret, étouffé, comme le bruit d’une vie qui se ferme.
Lyra resta seule dans la chambre blanche, entourée de machines qui bipaient et de courbes vertes qui dansaient, seule avec les cinq mots qui venaient de détruire son univers.
Dehors, le vent s’était levé. Les branches de l’arbre griffaient la vitre, obstinées, têtues, comme si elles voulaient entrer. Et dans le couloir, Lyra entendit des pas. Des pas légers, élégants, des pas de femme qui s’approchaient de sa porte.
Elle ne se retourna pas.
Elle n’avait plus la force de se retourner.
Elle fixait le plafond blanc et elle attendait. Elle ne savait pas quoi. La suite, peut-être. La suite de rien du tout.
Mais elle ne lâchait pas. Elle pensait à Kael. À ses yeux dorés, à sa main tendue pour la rattraper, à sa voix qui lui avait dit « Ne meurs pas ». Elle pensait à Serena, à la photo cachée dans le coffre, au secret qu’elle portait depuis dix-sept ans. Elle pensait à sa mère, Elara, qui avait fui ce domaine enceinte et terrifiée, qui avait traversé la forêt seule, de nuit, poursuivie par la colère d’un Alpha. Si sa mère avait pu faire cela, alors elle pouvait remonter ce ravin. Elle le pouvait. Elle le devait. Elle grimpa. Dix mètres. Quinze. Vingt. Ses bras hurlaient, ses doigts étaient en sang, ses poumons brûlaient comme si elle avait avalé du feu. Mais elle grimpait. Chaque prise était une victoire. Chaque mètre gagné était une bataille remportée contre la gravité, contre la peur, contre cette voix dans sa tête qui lui murmurait d’abandonner. Et puis, enfin, sa main rencontra le bord. Elle se hissa sur la terre ferme, roula sur le dos, et resta allongée dans les feuilles mortes,
Le ruban de romarin était là, à quelques mètres du bord du ravin, accroché à une branche basse comme un défi silencieux.Lyra le sentit avant de le toucher. Cette odeur camphrée, légèrement médicinale, qui se détachait sur le fond sauvage de la forêt comme une note de musique sur un silence. Elle s’arrêta, inspira profondément, et tendit la main. Ses doigts rencontrèrent le tissu rêche, le ruban qu’elle avait suivi avant de tomber, avant que le sol ne se dérobe sous ses pieds. Elle était sur la bonne voie. Elle n’était pas perdue.Mais le ruban suivant – le thym sauvage – se trouvait de l’autre côté du ravin.Elle le savait parce que Mordecai le lui avait dit avant de commencer l’exercice. « Le parcours traverse la crevasse. Si tu suis les rubans dans l’ordre, tu arriveras forcément au bord. À toi de trouver comment passer. » Sur le moment, elle avait pensé à un tronc d’arbre jeté en travers, à un pont de corde, à quelque chose que le vieux guerrier aurait préparé pour elle. Mais il n
Kael serra les poings, les yeux brillants d’une colère qu’il contenait à grand-peine.— C’est de la folie. Elle est humaine, Mordecai. Elle n’a pas notre résistance, notre vitesse, notre capacité à guérir. Si elle tombe encore une fois, si elle se blesse plus gravement...— Si elle tombe encore une fois, elle se relèvera encore une fois. Comme elle vient de le faire. Comme elle l’a toujours fait. C’est toi qui m’as demandé de l’entraîner, Kael. Tu m’as dit qu’elle avait du cran, qu’elle voulait apprendre, qu’elle était prête à souffrir. Alors laisse-la souffrir. Laisse-la apprendre. Laisse-la se relever toute seule.— Mordecai...— Dégage. C’est un ordre.Le silence se fit, lourd, tendu, électrique. Kael regardait Mordecai avec une intensité féroce, les mâchoires serrées, les poings tremblants. Lyra vit ses ongles noircir légèrement – les griffes qui menaçaient de sortir, le loup qui menaçait de surgir. Mais il se retint. Il inspira profondément, une fois, deux fois, et ses doigts red
C’est alors qu’elle trébucha.Son pied heurta une racine qu’elle n’avait pas sentie, et elle partit en avant, les mains tendues pour amortir la chute. Mais le sol se déroba sous elle. Ce n’était pas une racine – c’était le bord d’un ravin, une crevasse étroite et profonde qui s’ouvrait dans la terre comme une blessure. Elle bascula dans le vide, poussa un cri étranglé, et déchira le bandeau d’un geste désespéré.La lumière lui brûla les yeux, et elle vit le monde basculer autour d’elle – le ciel pâle, les branches noires, la paroi de terre et de roche qui défilait à toute vitesse. Elle tenta de s’accrocher, mais ses doigts ne rencontrèrent que des racines qui cédaient, des pierres qui s’effritaient, du vide. Elle allait mourir. Mourir au fond d’un ravin, seule, stupide, après tout ce qu’elle avait traversé. Cette pensée était presque plus douloureuse que la chute elle-même.Et puis une main se referma sur son poignet.Une main puissante, aux doigts longs et calleux, qui la saisit avec
Lyra avait acquiescé, le cœur battant d’excitation et de peur mêlées. La forêt. La forêt noire, immense, mystérieuse, qui cernait le domaine comme un océan végétal. Elle n’y était retournée qu’une seule fois depuis l’épisode du piège d’Astrid, et c’était pour la clairière, guidée par Kael, protégée par la meute. Cette fois, elle serait seule. Sans guide. Sans protection. Sans autre arme que ses sens.L’aube était à peine levée quand ils franchirent la lisière. Le soleil n’était encore qu’une promesse pâle à l’horizon, et la forêt baignait dans une lumière bleutée, irréelle, où chaque tronc semblait un fantôme et chaque ombre un piège. Le sol était couvert de feuilles mortes et de mousse gelée qui craquait sous les pas. L’air sentait la résine, le champignon, la terre mouillée – et autre chose, une odeur plus sauvage, plus ancienne, que Lyra ne parvenait pas à identifier.— Aujourd’hui, on va travailler la mobilité, déclara Mordecai en s’arrêtant au milieu d’une petite clairière. Tu va
Et puis elle sentit autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus lointain, mais de terriblement familier. Une odeur de forêt, de mousse et de pluie, de bête sauvage et de tendresse mêlées.— Kael, murmura-t-elle. Il est là.— Où ça ?Elle hésita, puis elle leva la main et pointa un doigt vers sa droite, légèrement derrière elle.— Là-bas. À dix mètres. Près du mur des écuries.Il y eut un silence. Puis la voix de Mordecai s’éleva, teintée d’une surprise qu’il ne cherchait même pas à dissimuler.— Tu peux enlever le bandeau.Lyra défit le tissu d’un geste maladroit, cligna des yeux dans la lumière soudaine, et tourna la tête dans la direction qu’elle avait indiquée.Kael se tenait exactement là où elle l’avait senti. Adossé au mur des écuries, les bras croisés, les yeux dorés fixés sur elle avec une intensité qui lui coupa le souffle. Il ne souriait pas. Il ne disait rien. Il la regardait, simplement, et dans ce regard, il y avait quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavan
Le bip des machines emplit le silence qui suivit. Régulier. Monotone. Presque apaisant. Lyra regardait cette femme, cette inconnue élégante qui lui parlait de serments et de promesses et de sa mère, et elle ne savait pas quoi ressentir. De la colère. De la méfiance. De la tristesse. Et autre chose,
Sa voix était douce. Bizarrement douce. Une voix qui jurait avec son apparence sophistiquée, une voix de berceuse et de confidences, une voix qu’on avait envie d’écouter encore et encore. Elle prononçait le prénom de Lyra comme on prononce une prière, comme on caresse une relique, avec une dévotion
Son père éclata de rire, un rire franc qui lui prenait tout le ventre, et il attrapa Lyra par les épaules pour lui planter un baiser sonore sur le sommet du crâne. Elle protesta pour la forme, mais elle souriait.Elara posa le plat au centre de la table. Poulet rôti, légumes de saison, des pommes d
La lumière de cette fin d’après-midi de juin traversait les rideaux de la cuisine comme elle le faisait chaque jour à la même heure, mais ce soir-là, elle semblait différente. Plus chaude, plus lente, presque paresseuse. Lyra Vance, les deux coudes plantés sur la table en bois massif que son père r







