LOGINIvara Nightvale a passé sept ans dans la peau d'une épouse effacée, cruelle illusion soigneusement entretenue par son mari, l'Alpha Ryven, et sa propre demi-sœur. Le jour où elle surprend leur trahison, quelque chose se brise et quelque chose d'autre s'éveille. Une louve ancestrale endormie depuis trois siècles. Une vengeance patiente, méthodique, implacable. Alliée à Draven Volkov, l'Alpha rival qui attend lui aussi son heure, Ivara tisse dans l'ombre la chute d'un royaume bâti sur des mensonges. Quand les masques tomberont, il ne restera que des cendres. Et sur ces cendres, une reine.
View MoreIvara
Il y a des souvenirs qui vieillissent avec nous, et il y en a d'autres qui restent immobiles, comme des insectes pris dans l'ambre. Le mien a douze ans. Il a la couleur du miel et l'odeur du bois brûlé. Il a le goût d'un mensonge que je n'ai pas su reconnaître.
J'ai quatorze ans. Ryven en a dix-neuf. Nous sommes dans la clairière derrière la forge de mon père, celle où les fils d'alpha s'entraînent au sabre l'été. La lune est immense ce soir-là, si basse qu'on croirait pouvoir y grimper à mains nues. L'herbe est mouillée. Je me souviens de la sensation exacte : mes pieds nus qui s'enfoncent dans la fraîcheur, et le bas de ma robe blanche taché de vert.
Ryven me sourit. Il me sourit comme on sourit à une petite chose précieuse que l'on veut apprivoiser, et je ne comprends pas encore que cette expression n'a rien à voir avec l'amour. Je crois que c'est de l'amour. À quatorze ans, on croit tellement de choses.
— Ivara, il dit, en s'agenouillant dans l'herbe humide.
Il s'agenouille pour se mettre à ma hauteur. C'est peut-être la première fois qu'un homme de sa carrure me regarde de bas en haut, et cette impression me monte à la tête comme un vin trop sucré.
— Ivara, tu sais ce que dit la vieille Selene, sur toi et moi ?
Je secoue la tête, alors qu'en vérité je le sais. Toute la meute le sait. La chamane a lu les os trois fois, et trois fois elle a vu la même chose : nos deux noms tressés autour d'une même racine. Je le sais, mais je veux qu'il me le dise. Je veux entendre les mots dans sa bouche à lui.
— Elle dit que tu es celle que la lune a choisie pour moi.
Il prend ma main. La sienne est chaude. La mienne tremble un peu, et je crois qu'il l'attribue à l'émotion, alors que c'est le froid.
— Alors moi, Ryven Blackthorn, sous la lune de ce soir, je te fais serment. Un jour, je te marquerai. Un jour, tu seras ma compagne et moi ton compagnon, et nos deux meutes ne feront plus qu'une.
Je ne sais pas encore que dans son serment, il y a un ordre exact. Nos deux meutes ne feront plus qu'une. Ce n'est pas je t'aimerai. Ce n'est pas je te chérirai. C'est un traité déjà. Mais à quatorze ans, on n'entend que ce qu'on veut entendre.
Je réponds, la gorge nouée :
— Et moi, Ivara Nightvale, sous la lune de ce soir, je te fais serment. Un jour, je te suivrai. Un jour, je serai ta compagne, et personne , personne , ne pourra jamais nous séparer.
Il rit. Un rire jeune, un rire beau, et je pense que ce rire est à moi, à moi seule. Il se penche et il embrasse mon front, entre les deux sourcils, à la place exacte où, plus tard, une chamane aveugle poserait son pouce en murmurant : elle est déjà tissée pour autre chose que toi, mon enfant, mais tu es trop sourd pour l'entendre.
Cette nuit-là, en rentrant, ma mère me trouve dans le couloir en train de sourire toute seule. Elle me regarde longtemps. Elle ne dit rien. Je vois seulement, plus tard, en repensant à ce regard, qu'elle savait déjà. Elle savait, et elle n'a rien dit.
Il y a des amours qui commencent avec un mensonge planté au cœur, comme une écharde. On ne les sent pas, au début. On dort dessus, on marche dessus, on rit avec. Et puis un jour, l'écharde a pourri toute la main, et il faut se demander comment on n'a pas vu, comment on n'a pas senti, comment on a pu porter cette douleur pour une vraie chaleur.
Douze ans plus tard, je me tiens devant un miroir, dans une robe brodée pour une fête. C'est notre septième anniversaire de mariage. Mon compagnon-qui-n'en-est-pas-un est en train de rire à l'étage avec quelqu'un que je ne veux pas encore nommer. La lune est haute. Elle n'est plus basse comme cette nuit-là. Elle n'est plus à portée de main.
Je me regarde dans le miroir, et je pense à la petite fille de la clairière. Je pense à sa robe tachée d'herbe. Je pense à son serment.
Je murmure, tout bas, à cette enfant morte en moi :
— Pardonne-moi. Je vais reprendre chaque mot de ce serment. Un par un.
Et je me tourne, et je descends l'escalier, et le roman commence.
Je laisse la phrase mourir. Je ne finis pas. Une femme brisée ne finit jamais ses phrases sur son propre échec. Elle laisse les autres les compléter à sa place, et c'est là que la vérité se glisse.Mira me regarde. Un long instant.Puis, très doucement, quelque chose change dans ses yeux. Une lueur. Une luisance. La luisance d'une bête qui vient de comprendre que la proie devant elle est plus faible qu'elle ne l'espérait et que le repas sera peut-être meilleur encore que prévu.— Ma pauvre sœur, murmure-t-elle.Elle tend la main. Elle pose ses doigts fins sur les miens. Sa peau est chaude. La mienne, sous le gant, cache l'onyx froid de Draven, et je sens presque la pierre pulser au contact de sa chaleur.— Tu sais, dit-elle, tu es trop dure avec toi-même. Ryven est un homme complexe. Il a besoin d'être compris. Cer
IvaraLe matin arrive gris, comme un tissu qu'on aurait laissé tremper trop longtemps. La lumière entre par la fenêtre haute, laiteuse, sans chaleur. J'entends déjà, en bas, dans les cours, le tintement des seaux qu'on remplit, les ordres brefs, les rires étouffés des palefreniers. La citadelle Lune d'Argent se réveille comme n'importe quelle autre demeure — et pourtant, ce matin, quelque chose en moi est différent, et personne autour de moi ne le sait encore.Je me lève sans bruit. Je me lave le visage à l'eau froide. Je noue mes cheveux en une torsade basse, simple, comme une femme mariée honorable. Je choisis une robe gris perle, austère, presque sévère. Aucun bijou, sauf l'alliance de Ryven — et, à mon annulaire droit, sous un gant de peau fine, l'anneau d'onyx que je porte désormais contre ma peau, la pierre tournée
Il fait un pas de côté, me libère le sentier. Je passe devant lui. Nos manches se frôlent à peine. Ce contact minuscule me traverse comme un courant froid.— Ivara, dit-il dans mon dos.Je m'arrête sans me retourner.— Ne les sous-estimez pas, dit-il. Ryven est bête, mais votre demi-sœur ne l'est pas. Et une femme qui a triché aussi longtemps sait reconnaître, un jour, l'odeur d'une autre tricherie.— Je sais, dis-je.Puis j'ajoute, plus bas, pour moi-même autant que pour lui :— Mais je triche mieux qu'elle.Le retour est plus long que l'aller.Je le fais lentement, en évitant les sentiers battus, en changeant deux fois de direction pour brouiller ma piste au cas où mais je sais qu'il n'y a personne derrière moi. Je le sais parce que Nyx dort, et Nyx ne dort que lorsque le danger est loin. Je commence, peu à peu, à apprendre à la lire.Je retrouve mon cheval là où je l'ai laissé, attaché à un jeune bouleau, la robe fumante dans le froid. Je remonte en selle en évitant que la boue de
Ma voix reste calme. C'est cela qui me surprend le plus. Elle reste calme et blanche, comme une pierre polie par une rivière.— Je fais cela, dis-je encore, parce que je ne peux plus me lever le matin en sachant qu'ils dorment sans crainte.Draven ne répond pas tout de suite. Il me regarde comme on regarde une fracture nette dans une lame , sans dégoût, sans pitié, avec l'attention d'un homme qui évalue si l'arme peut encore servir.— Et Ryven ? demande-t-il enfin. Vous le voulez mort ?— Je le veux vivant.Cette fois, un vrai frémissement traverse son visage.— Vivant, répète-t-il.— Vivant, dépouillé, dénudé, à genoux, contraint de regarder son royaume s'écrouler pierre par pierre. La mort est un cadeau. Il ne mérite pas ce cadeau.Un long silence. Puis, très lentement, Draven incline la tête.— Voilà une réponse que je peux respecter, dit-il.Il s'écarte du rocher, marche jusqu'au bord du sentier. Sous ses bottes, une brindille craque. Il regarde vers l'est, là où l'on devine, très
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