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CHAPITRE 10 – L’hôpital

Author: L'encre
last update publish date: 2026-06-02 19:43:14

Le mot était à peine audible, un souffle rauque plus qu’une parole. Mais le médecin hocha la tête, posa sa tablette sur la table de chevet, et lui versa un verre d’eau d’une carafe en plastique. Il le lui tendit sans un mot. Lyra but par petites gorgées, la main gauche tremblante, renversant un peu d’eau sur le drap. L’eau était tiède, elle avait un goût de chlore, mais elle fit du bien.

— Vous avez eu beaucoup de chance, reprit le docteur Harlan en récupérant le verre. L’accident était… violent. Très violent. Vous avez subi une commotion cérébrale sévère, deux côtes fêlées, une fracture du radius droit, et de nombreuses contusions. Sans parler des coupures. Vous avez perdu beaucoup de sang.

Il parlait d’une voix égale, neutre, comme s’il récitait une liste de courses. Ses yeux ne quittaient pas Lyra. Des yeux pâles, délavés, presque incolores. Des yeux qui semblaient voir autre chose que ce qu’ils regardaient.

— Mes parents.

Elle n’avait pas posé la question. Elle l’avait dite comme une évidence, un constat, une pierre qu’on pose sur la table et qu’on ne peut plus ignorer. Deux mots seulement. Deux mots qui contenaient tout.

Le docteur Harlan ne répondit pas tout de suite. Il baissa les yeux vers sa tablette, puis les releva vers elle. Cette fois, quelque chose avait changé dans son regard. La compassion, peut-être. Ou ce qui en tenait lieu chez un homme qui en avait trop vu pour en éprouver encore.

— Mademoiselle Vance, dit-il lentement, avec cette prudence qu’ont les médecins quand ils s’apprêtent à prononcer des mots qui vont tout changer. Il y a eu un grave accident de la route. Une collision frontale avec un poids lourd. Votre véhicule a été projeté hors de la chaussée. Les secours sont arrivés sur place une vingtaine de minutes après l’impact.

Il marqua une pause. La machine à côté du lit émit un bip un peu plus fort, un peu plus long, comme si le cœur de Lyra avait raté un battement.

— Vous avez été extraite de l’habitacle par… par une passante. Une femme qui s’est arrêtée sur les lieux. C’est elle qui a appelé les urgences. Sans son intervention, vous n’auriez probablement pas survécu.

Une passante. Une femme. Lyra revit la voix, les mains puissantes, l’odeur de fourrure mouillée. Ce n’était donc pas un rêve. Quelqu’un l’avait vraiment sortie de l’épave, portée à travers la pluie et la nuit.

— Et mes parents ?

Sa voix s’était raffermie. Elle avait peur, maintenant. Une peur froide, lucide, qui lui glaçait le ventre et lui donnait envie de vomir. Elle savait. Au fond d’elle, depuis le réveil, depuis le blanc des murs et l’odeur de la javel, elle savait. Mais elle avait besoin de l’entendre. Besoin que quelqu’un pose les mots sur la réalité, qu’on la lui crache au visage pour qu’elle puisse la haïr, la combattre, la refuser.

Le docteur Harlan ôta ses lunettes. Il les essuya avec un coin de sa blouse, lentement, méthodiquement, comme s’il avait tout son temps. Puis il les remit sur son nez, croisa les mains derrière son dos, et la regarda droit dans les yeux.

— Mademoiselle Vance, vos parents n’ont pas survécu.

Le silence qui suivit était plus bruyant que n’importe quel vacarme. Un silence qui hurlait, qui déchirait, qui écrasait. Les murs blancs se refermèrent sur Lyra, le plafond s’abaissa, le lit se mit à tanguer comme un bateau ivre. Les machines s’affolèrent – les bips s’accélérèrent, les courbes vertes bondirent sur l’écran, un voyant rouge se mit à clignoter quelque part.

Elle n’entendait plus rien. Elle ne voyait plus rien. Il n’y avait plus que ces cinq mots, ces cinq couteaux plantés dans sa poitrine, qui tournaient en boucle dans sa tête, encore et encore, inlassables.

Vos parents n’ont pas survécu.

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