LOGINJulien Le rendez-vous a lieu, contre toute attente, dans les bureaux d'Élise Moreau. Ce n'est pas moi qui l'ai décidé. C'est venu naturellement. Le jeudi précédent, Beltran est venu au siège avec l'enveloppe cachetée. Il l'a remise en main propre à moi, à Bertrand et à Beaulieu. À l'intérieur, la proposition complète, quatorze pages, signée en dernière page par la gérante de Moreau Capital Partners, Élise Moreau. Aucune surprise. La formalité seulement de voir le nom écrit noir sur blanc. J'ai pris le week-end. Bertrand a passé le week-end sur les chiffres. Beaulieu sur les clauses. Le lundi matin à neuf heures, comité restreint. Bertrand, techniquement, c'est la meilleure offre que nous puissions espérer aujourd'hui. Beaulieu, juridiquement, c'est propre, il n'y a pas de clause piégée que je puisse identifier. Le lundi après-midi, deux administrateurs indépendants convoqués. À d
Je signe quand même. Je n'ai plus le choix. Peut-être, je le pense pour la première fois ce soir-là en couchant Alice, n'ai-je plus le choix depuis très longtemps. Je m'arrête au milieu du bureau. Je regarde par la fenêtre. Si elle est Camille, vraiment Camille, alors le refinancement n'est pas un refinancement. C'est un cheval de Troie. Elle n'a pas monté cette opération pour gagner de l'argent. Elle a monté cette opération pour prendre pied dans le capital, se rendre incontournable, et frapper de l'intérieur au moment qu'elle choisira. Elle ne me sauve pas. Elle me capture. Si elle n'est pas Camille, juste Élise Moreau, une brillante gérante genevoise avec une méthode particulière, alors le refinancement est un refinancement. Ce sont les termes qu'aucun autre acteur ne me donnera. Refuser, c'est perdre l'entreprise. Accepter, c'est peut-être la sauver, et le prix à payer est ra
Je la regarde. Elle sort un stylo. Un stylo à plume, noir, sobre. Elle le tient entre l'index et le majeur, à la place où d'autres tiennent le stylo entre l'index et le pouce. Elle le fait négligemment, tandis qu'elle m'écoute proposer une nouvelle formulation de la clause. Elle fait tourner le stylo. Elle le repose sur la table. Je perds le fil de ma propre phrase. Cette manière de tenir un stylo. Camille Aubert tenait son stylo entre l'index et le majeur. C'était un tic qu'elle avait pris en primaire, à cause d'une institutrice qui l'avait grondée pour une posture incorrecte et qui, en voulant corriger, l'avait fait basculer dans une posture encore plus incorrecte, que Camille n'a jamais corrigée. C'était devenu un tic. C'était l'une des dix ou quinze choses que je savais d'elle et que personne d'autre au monde ne savait. Je le lui avais fait remarquer un soir en riant. Elle avait ri aussi.
Je décroche. J'appelle Marc. — Marc, où en êtes-vous. — Sur Élise Moreau, ma personne est à Neuchâtel demain matin. Sur la seconde direction, j'ai pris un rendez-vous avec les services techniques du cimetière de Saint-Roman-en-Diois pour mercredi. La mairie coopère. La famille, les parents Aubert, ne répondent ni au téléphone ni au courrier depuis trois jours. Je m'y déplace personnellement lundi si nécessaire. — Faites vite. — Je fais vite. Je raccroche. Je décroche à nouveau. — Ma secrétaire. Confirmez le rendez-vous avec Maître Beltran, jeudi quinze heures. Prévoyez la salle de réunion attenante. Bertrand Verdier sera présent, Maître Beaulieu aussi. Je veux que le procès-verbal soit tenu à jour en temps réel. Rien ne sort de cette pièce sans être documenté. — Bien, monsieur. Je racc
Je me redresse dans mon fauteuil. — Maître Beltran. — Oui. — Une question directe. Votre client est-il Moreau Capital Partners ? Silence à l'autre bout. Long silence, professionnel, celui d'un homme qui pèse. Puis : — Monsieur Lefèvre. Je vous ai dit que je ne pouvais pas nommer mon client. Je ne le nommerai pas. Ni pour le confirmer ni pour l'infirmer. Ce que je peux vous dire, c'est ceci. Mon mandat est parfaitement conforme aux règles déontologiques de ma profession et le client final a la surface financière ainsi que la structure juridique nécessaires pour honorer l'engagement décrit. Vous saurez le reste jeudi si vous acceptez de me recevoir. — Jeudi. — Jeudi. Je vous remets la proposition en main propre. Vous avez le week-end pour l'examiner. Vous décidez lundi si vous voulez rencontrer mon client. Ou pas. Je réfléchis quinze secondes. — Jeudi. Quinze heures. Mon bureau. — À jeudi, monsieur Lefèvre. Je raccroche. Je regarde la lettre. Je regarde la photo
Il se lève. Il boutonne son pardessus usé. Il paie les deux cafés avec des pièces qu'il compte lentement, un homme qui a perdu son argent mais pas sa fierté ne laisse personne payer son café. À la porte, il se retourne. — Beltran vous appellera demain à onze heures pour un briefing technique. Notez son numéro. — Il est sur la carte. — Bien. Il sort. Je reste encore quelques minutes attablée. Je regarde la carte d'Antoine Beltran, posée devant ma tasse vide. Beltran & Associés , conseil financier aux entreprises familiales. Le mot familiales me fait un très petit sourire. Ce sont les entreprises familiales qui ont détruit le plus de familles dans l'histoire industrielle française. Personne ne le sait mieux que moi. Je me lève. Je paie le pourboire à la patronne, qui, comme d'habitude, ne dit rien. Je sors. Sur le trottoir, sous la pluie, en marchant vers ma voiture, je pense à Julien. Je pense à Julien lundi matin, quand la lettre d'Antoine Beltran arrivera. Je pense à so







