MasukJe la regarde. Elle sort un stylo. Un stylo à plume, noir, sobre. Elle le tient entre l'index et le majeur, à la place où d'autres tiennent le stylo entre l'index et le pouce. Elle le fait négligemment, tandis qu'elle m'écoute proposer une nouvelle formulation de la clause. Elle fait tourner le stylo. Elle le repose sur la table. Je perds le fil de ma propre phrase. Cette manière de tenir un stylo. Camille Aubert tenait son stylo entre l'index et le majeur. C'était un tic qu'elle avait pris en primaire, à cause d'une institutrice qui l'avait grondée pour une posture incorrecte et qui, en voulant corriger, l'avait fait basculer dans une posture encore plus incorrecte, que Camille n'a jamais corrigée. C'était devenu un tic. C'était l'une des dix ou quinze choses que je savais d'elle et que personne d'autre au monde ne savait. Je le lui avais fait remarquer un soir en riant. Elle avait ri aussi.
Je décroche. J'appelle Marc. — Marc, où en êtes-vous. — Sur Élise Moreau, ma personne est à Neuchâtel demain matin. Sur la seconde direction, j'ai pris un rendez-vous avec les services techniques du cimetière de Saint-Roman-en-Diois pour mercredi. La mairie coopère. La famille, les parents Aubert, ne répondent ni au téléphone ni au courrier depuis trois jours. Je m'y déplace personnellement lundi si nécessaire. — Faites vite. — Je fais vite. Je raccroche. Je décroche à nouveau. — Ma secrétaire. Confirmez le rendez-vous avec Maître Beltran, jeudi quinze heures. Prévoyez la salle de réunion attenante. Bertrand Verdier sera présent, Maître Beaulieu aussi. Je veux que le procès-verbal soit tenu à jour en temps réel. Rien ne sort de cette pièce sans être documenté. — Bien, monsieur. Je racc
Je me redresse dans mon fauteuil. — Maître Beltran. — Oui. — Une question directe. Votre client est-il Moreau Capital Partners ? Silence à l'autre bout. Long silence, professionnel, celui d'un homme qui pèse. Puis : — Monsieur Lefèvre. Je vous ai dit que je ne pouvais pas nommer mon client. Je ne le nommerai pas. Ni pour le confirmer ni pour l'infirmer. Ce que je peux vous dire, c'est ceci. Mon mandat est parfaitement conforme aux règles déontologiques de ma profession et le client final a la surface financière ainsi que la structure juridique nécessaires pour honorer l'engagement décrit. Vous saurez le reste jeudi si vous acceptez de me recevoir. — Jeudi. — Jeudi. Je vous remets la proposition en main propre. Vous avez le week-end pour l'examiner. Vous décidez lundi si vous voulez rencontrer mon client. Ou pas. Je réfléchis quinze secondes. — Jeudi. Quinze heures. Mon bureau. — À jeudi, monsieur Lefèvre. Je raccroche. Je regarde la lettre. Je regarde la photo
Il se lève. Il boutonne son pardessus usé. Il paie les deux cafés avec des pièces qu'il compte lentement, un homme qui a perdu son argent mais pas sa fierté ne laisse personne payer son café. À la porte, il se retourne. — Beltran vous appellera demain à onze heures pour un briefing technique. Notez son numéro. — Il est sur la carte. — Bien. Il sort. Je reste encore quelques minutes attablée. Je regarde la carte d'Antoine Beltran, posée devant ma tasse vide. Beltran & Associés , conseil financier aux entreprises familiales. Le mot familiales me fait un très petit sourire. Ce sont les entreprises familiales qui ont détruit le plus de familles dans l'histoire industrielle française. Personne ne le sait mieux que moi. Je me lève. Je paie le pourboire à la patronne, qui, comme d'habitude, ne dit rien. Je sors. Sur le trottoir, sous la pluie, en marchant vers ma voiture, je pense à Julien. Je pense à Julien lundi matin, quand la lettre d'Antoine Beltran arrivera. Je pense à so
Camille L'idée n'est pas de moi. L'idée est de Delcourt, et c'est ce qui la rend brillante. Nous nous voyons le mercredi suivant la fuite, dans le café du fond de l'impasse. Il est arrivé le premier. Il porte le même pardessus usé aux coudes. Il me tend une chemise cartonnée sans un mot, comme un lecteur restitue un livre à la bibliothèque. Je l'ouvre. À l'intérieur, une note manuscrite de trois pages, sa petite écriture d'ancien banquier, précise, courbée à droite. — Lisez, dit-il. Je commande un café. Je lis. Je relis. Puis je souris. — Vous êtes un homme dangereux, monsieur Delcourt. — Je n'ai pas toujours été un homme utile. C'est un rôle nouveau. Je le prends très au sérieux. Voici ce qu'il propose. Depuis jeudi dernier, l'action Lefèvre & Fils est en état de siège. La cotation a repris lentement, elle a perdu au total dix-huit pour cent sur cinq séances, elle stagne désormais dans une bande étroite parce que personne n'ose acheter avant d'y voir plus clair, et pe
Il n'y a que Marc, hier, dans son bureau, qui a entendu le nom sortir de ma bouche pour la première fois depuis dix ans.Et voilà que ce matin, à sept heures dix, une enveloppe anonyme atterrit sur mon bureau.C'est probablement une coïncidence. Ce sont probablement des choses qui n'ont aucun rapport. Il est probablement impossible que Marc ait fuité en vingt-quatre heures, Marc ne fuite pas, c'est son métier de ne pas fuiter. Il est probablement absurde que je fasse un lien entre ces deux événements.Mais je le fais quand même. Instantanément. Le lien s'est fait tout seul dans ma tête, avant même que je puisse le repousser. Comme si, hier, en prononçant le nom, j'avais convoqué la lettre ce matin.— Personne, dis-je à Bertrand.Il me regarde.— Personne ?— Personne dont je puisse dire aujourd'hui, avec certitude, qu'il me veuille assez de mal pour financer une opération de cette ampleur. Non.— Bien.







