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Chapitre 4 — Le palais de glace 1

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-22 02:22:59

Sa voix est presque douce mais je ne m'y trompe pas. Ce n'est pas de la sollicitude, c'est de l'observation. Il veut savoir si j'ai pleuré, si j'ai crié, si j'ai essayé de fuir. Il veut mesurer mon degré de soumission.

— Je veux rentrer chez moi.

Il pose l'étui sur le piano, l'ouvre, en sort le violon avec des gestes précis, respectueux, presque amoureux. Il le contemple à la lumière.

— Sais-tu pourquoi je t'ai choisie, Tatiana ?

— Je ne veux pas le savoir. Je veux partir.

— Tu ne partiras pas.

Il le dit sans élever la voix, sans agressivité, comme on constate un fait. La neige est froide, le feu est chaud, tu ne partiras pas. Il pose le violon contre le pupitre et se tourne vers moi. Ses mains s'enfoncent dans les poches de son pantalon. Il me regarde avec la même intensité que la veille, ce regard qui traverse les chairs et lit dans les pensées.

— Je t'ai choisie parce que tu es la meilleure. Parce que quand tu joues, tu fermes les yeux et le monde disparaît. Tu deviens la musique. Tu n'es plus une femme, tu es un instrument. Le plus bel instrument qui soit. Et je veux cet instrument pour moi seul.

— Je ne suis pas un objet.

— Non. Tu es une artiste. Et les artistes ont besoin d'un mécène, d'un protecteur, d'une muse. Je serai tout cela pour toi. En échange, tu joueras pour moi. Seulement pour moi. Personne d'autre ne t'entendra plus jamais jouer.

L'horreur de cette phrase m'atteint avec quelques secondes de retard. Plus jamais de public. Plus jamais d'applaudissements. Plus jamais ce moment de grâce où la musique s'élève et emporte tout sur son passage. Il veut m'enfermer dans une tour d'ivoire et jeter la clé. Il veut faire de mon art un secret, un trésor caché, une offrande privée.

— Vous êtes fou.

Il sourit, de ce sourire qui n'en est pas un.

— Peut-être. Mais c'est ainsi. Tu t'y feras. Elles s'y font toutes.

Elles. Le mot claque comme une porte. Il y en a eu d'autres avant moi. Combien ? Où sont-elles maintenant ? Que leur est-il arrivé ? Il lit la question dans mes yeux et son sourire s'élargit imperceptiblement.

— Rassure-toi. Je ne suis pas un meurtrier. Celles qui m'ont déplu sont parties. Celles qui sont restées... sont restées parce qu'elles le voulaient bien.

— Je ne resterai jamais de mon plein gré.

— C'est ce qu'elles ont toutes dit.

Il s'approche, et cette fois je recule. Mon dos heurte le mur de soie grise et je n'ai nulle part où fuir. Il pose une main à côté de ma tête, puis l'autre, m'encadrant de son corps sans me toucher. Il est si près que je sens la chaleur de sa peau à travers nos vêtements, que je vois les petites ridules au coin de ses yeux, les variations de gris dans son iris, la minuscule cicatrice qui fend son sourcil gauche.

— Tu sens la peur et la rose. J'aime ça.

Il respire mon parfum comme on respire un vin rare, lentement, profondément, en fermant les yeux une seconde. Puis il les rouvre et son regard plonge dans le mien. Je ne peux plus bouger. Je ne peux plus respirer. Mon corps tout entier est suspendu à sa présence, à cette proximité insupportable, à ce désir qui émane de lui par vagues sombres et chaudes.

— La prochaine fois que tu me diras non, je te priverai de musique pendant une semaine. La prochaine fois que tu essaieras de t'enfuir, je brûlerai ton violon devant toi. Et si tu persistes...

Sa voix baisse encore, devient un murmure rauque contre mon oreille.

— Si tu persistes, je trouverai d'autres moyens de te faire comprendre à qui tu appartiens.

Il s'écarte aussi brusquement qu'il s'est approché et se dirige vers la porte. Avant de sortir, il se retourne et désigne le violon.

— Il est à toi. Joue. Quand je reviendrai ce soir, je veux t'entendre depuis le couloir. Joue comme si ta vie en dépendait. Peut-être que c'est le cas.

La porte se referme. Le verrou glisse. Je reste collée au mur, le cœur en miettes, les jambes en coton. Je regarde le violon. Il est là, à quelques mètres, à portée de main. Je devrais être soulagée de le retrouver et pourtant j'ai envie de vomir. Parce qu'il n'est plus un instrument de liberté. Il est devenu un outil de contrôle. Une laisse dorée. Une cage mélodique.

Je m'approche lentement, je le prends, je le cale sous mon menton par réflexe. Le bois est tiède, familier. Mes doigts trouvent les cordes sans que j'aie à réfléchir. Je ferme les yeux. Je commence à jouer, et les notes s'élèvent dans la chambre close, rebondissent sur les murs de soie, s'étouffent dans les rideaux de velours. Je joue pour personne. Je joue pour ne pas devenir folle. Je joue en sachant que quelque part dans ce palais, Nikolai Volkov m'écoute et sourit.

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