LOGINIl retire sa main, recule d'un pas, et je vacille presque, privée de son contact comme on est privé d'air. Mes jambes tremblent. Mon cœur bat si vite que je l'entends dans mes oreilles. Je voudrais hurler, pleurer, supplier qu'on me ramène chez moi. Mais je ne fais rien de tout cela. Je reste debout, immobile, les bras ballants, le regard accroché au sien comme à une bouée dans la tempête. Il y a quelque chose en lui qui annihile ma volonté, qui aspire ma résistance avant même qu'elle ne se forme. Quelque chose de magnétique, d'absolu, d'inéluctable.
— Bienvenue dans ton nouveau foyer, murmure-t-il. Il tourne les talons et sort, refermant la porte derrière lui sans un bruit. Le déclic du verrou résonne dans le silence. Je suis prisonnière. Je reste longtemps debout au milieu de la chambre, sans bouger, sans pleurer, sans penser. Puis je m'effondre sur le lit de fourrure blanche, et c'est là, le visage enfoui dans ce qui doit être de la zibeline, que je sens enfin les larmes venir. Je pleure jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que le feu ne soit plus que braises, jusqu'à ce que le sommeil me prenne dans ses bras et m'entraîne dans un monde sans musique. Tatiana Le matin arrive sans que je m'en rende compte. Aucune fenêtre ne laisse passer la lumière du jour et je comprends que les rideaux de velours masquent non pas des vitres mais des murs pleins. Cette chambre n'a pas d'ouverture sur l'extérieur. Elle est un écrin, une boîte hermétique, un tombeau doré. La panique me prend à la gorge, une bouffée d'angoisse si violente que je dois m'asseoir au bord du lit pour ne pas m'évanouir. Je respire. Je compte mes inspirations, mes expirations. C'est une technique que j'utilise avant les concerts pour calmer le trac. Elle fonctionne un peu. Assez pour que je puisse me lever et explorer mon environnement. La chambre est plus vaste que ce que j'avais perçu la veille. Elle comprend un dressing rempli de vêtements à ma taille , ma taille exacte, ce qui signifie qu'ils m'ont étudiée, mesurée, anticipée , une salle de bains en marbre noir avec une baignoire assez profonde pour nager, et un petit salon adjacent où trône un piano à queue. Un Blüthner, si je ne me trompe pas. Sur le pupitre, une partition manuscrite. Je m'approche, je lis les premières notes, et mon cœur s'arrête. C'est une pièce que je ne connais pas, écrite à la main, avec des annotations en cyrillique. Une pièce composée pour moi. La porte s'ouvre et une jeune femme en uniforme gris entre, portant un plateau. Elle est jolie, brune, les yeux baissés, les gestes mécaniques. Elle pose le plateau sur la table basse , thé, fruits, viennoiseries et recule sans me regarder. — Attendez. Comment vous appelez-vous ? Où sommes-nous ? C'est quoi, cet endroit ? Elle hésite, jette un regard vers la porte comme si elle craignait d'être surprise. — Je n'ai pas le droit de parler, madame. Veuillez m'excuser. — S'il vous plaît. Juste votre nom. — Anya. Elle murmure ce prénom comme on avoue un secret. Puis elle tourne les talons et disparaît avant que j'aie pu poser une autre question. La porte se referme et le verrou claque. Je suis seule avec le thé qui refroidit et les notes de la partition qui dansent devant mes yeux sans que je puisse les déchiffrer. Les heures passent, informes, interminables. Je tourne en rond. Je regarde les murs. Je touche les étoffes. J'essaie la baignoire, je me rhabille, je mange un peu, je repousse le plateau. L'ennui est une forme de torture que je ne connaissais pas. Moi qui ai toujours vécu à cent à l'heure, entre les répétitions et les concerts et les masterclasses et les interviews, je suis soudain privée de tout. Privée de musique surtout. Mon violon n'est pas là. On ne me l'a pas rendu. Quand la porte s'ouvre enfin, c'est pour laisser passer Nikolai Volkov. Il a changé de costume. Celui-ci est bleu nuit, presque noir, avec une chemise blanche et un gilet qui souligne sa carrure. Il est rasé de frais. Ses yeux gris semblent encore plus clairs à la lumière du lustre. Il tient un étui à violon dans sa main gauche, mon étui, celui de mon Guarneri. Mon cœur bondit et se serre en même temps. — Tu as bien dormi ?À côté de lui, dans un berceau en osier, dort notre fille. Elle s'appelle Anastasia, comme la grand-mère de Nikolai, une femme qu'il a à peine connue mais dont il parle avec une tendresse rare. Anastasia a deux mois, des cheveux noirs comme son père, des yeux clairs comme sa mère, et un tempérament paisible qui émerveille toute la maisonnée. Elle dort, bercée par la musique de sa mère, et son petit visage est serein, confiant, heureux. Elle ne sait pas encore quel chemin elle empruntera, mais elle sait déjà, instinctivement, qu'elle est aimée. Nikolai est toujours debout derrière moi, ses mains sur mes épaules. Il ne dit rien. Il n'a pas besoin de dire quoi que ce soit. Sa présence suffit. Sa présence est mon roc, mon refuge, mon port d'attache. Je pense à tout le chemin parcouru. À la jeune fille de Saint-Pétersbourg qui rêvait de devenir violoniste et qui s'exerçait des heures durant dans un appartement glacial. À la femme qu'on a mariée de force, enfermée, brisée, qui pleurait e
Il descend, et sa bouche trouve mon sexe. Il me caresse avec sa langue, avec une lenteur et une précision qui me font perdre la tête. Je gémis, je me tends, je m'agrippe aux draps, et il ne s'arrête pas. Il continue, inlassable, dévoué, comme si mon plaisir était sa seule mission. — Nikolai, je halète. Nikolai, je vais... — Laisse-toi aller, dit-il. Laisse-toi aller, mon amour. Et je jouis, un orgasme immense qui me submerge comme une vague, qui me fait crier son nom et oublier tout le reste. Il ne s'arrête pas. Il continue de me caresser, doucement, jusqu'à ce que les derniers soubresauts s'apaisent. Puis il remonte vers moi et il me prend dans ses bras. — Ce n'est que le début, murmure-t-il. La nuit est longue. Et j'ai l'intention de célébrer chaque minute. La nuit qui suit est à l'image de cette première étreinte. Tantôt tendre, tantôt intense, tantôt douce, tantôt passionnée. Il me prend plusieurs fois, de différentes manières, toujours à l'écoute de mes désirs, toujours att
TatianaLa maison s'est endormie depuis longtemps. Sacha a regagné sa chambre après le dîner, les yeux encore brillants d'excitation, la tête pleine de projets pour son futur rôle de grand frère. Il a embrassé mon ventre avant de se coucher, un geste que personne ne lui avait suggéré, un geste qui est venu de lui, spontanément, et qui m'a émue aux larmes. Nikolai, lui, n'a pas quitté le salon. Il est resté assis dans son fauteuil, son verre de vin à la main, à me regarder avec une intensité qui en disait long sur ce qu'il ressentait.Maintenant, nous sommes dans notre chambre. La porte est fermée à clé, les rideaux sont tirés, et la lumière des bougies danse sur les murs de pierre. Nikolai m'a demandé de l'attendre ici pendant qu'il se préparait, et je suis debout près de la fenêtre, vêtue d'une simple nuisette blanche, le collier de diamant autour du cou. Mon cœur bat vite, non pas de peur, mais d'anticipation. Je sais que cette nuit sera particulière. J
Il se relève et me prend dans ses bras. Il me serre contre lui, et je sens son cœur battre, fort, rapide, éperdu. C'est le cœur d'un homme qui a tout perdu et qui a tout retrouvé. Le cœur d'un homme qui a touché le fond de l'abîme et qui remonte vers la lumière.— C'est le plus beau jour de ma vie, dit-il. Le plus beau jour de toute mon existence. Je t'aime, Tatiana. Je t'aime comme je n'ai jamais aimé personne. Je t'aime assez pour pleurer comme un enfant dans tes bras, moi qui n'ai pas pleuré depuis quarante ans.— Je sais. Je t'aime aussi, Nikolai. Plus que tout.— Sacha, dit-il soudain en s'écartant. Il faut le lui dire. Il va avoir un petit frère ou une petite sœur. Il faut qu'il sache.— Ce soir. Nous lui dirons ce soir, tous les deux.Le soir venu, nous réunissons Sacha dans le salon. Il a senti qu'il se passait quelque chose, et il nous regarde tour à tour avec une curiosité inquiète. Nikolai est assis dans le canapé, pl
Tatiana Le médecin est reparti depuis une heure, et je suis toujours assise sur le canapé du salon, les mains posées sur mon ventre, incapable de bouger, incapable de parler, incapable de penser à autre chose qu'à cette nouvelle qui tourne dans ma tête comme une ritournelle, comme une mélodie qui ne veut pas s'arrêter. Je suis enceinte. Moi, Tatiana Volkova, quarante-deux ans, qui pensais que ma vie de mère était derrière moi, qui pensais que Sacha serait mon unique enfant, voilà que je porte une nouvelle vie. Une vie conçue dans l'amour et la passion, dans cette forteresse au-dessus des nuages, dans ce lit où Nikolai et moi nous retrouvons chaque soir pour nos rituels secrets. Une vie qui est le fruit de notre réconciliation, de notre pardon, de notre amour renaissant. Le vieux docteur Moretti, qui vient de Florence une fois par mois pour suivre la santé de Nikolai, a confirmé ce que je soupçonnais déjà. Le
Je ris, un peu nerveusement, et je prends mon fils dans mes bras. Mais mes yeux sont toujours fixés sur Nikolai. Il y a quelque chose dans son regard. Quelque chose de sombre et de brûlant, quelque chose que je connais bien. Le désir. Mais pas seulement. Quelque chose de plus profond, de plus primal. La possession. L'orgueil du maître qui contemple son œuvre. La fierté de l'homme qui voit la femme qu'il aime briller de mille feux et qui sait que cette lumière, cette beauté, ce talent, lui sont offerts.— Rentre à la maison avec Sacha, dit-il à voix basse pour que seul moi l'entende. Rosetta est là, elle s'occupera de lui. Toi, tu as autre chose à faire.— Quoi donc ? je demande, bien que je connaisse déjà la réponse.Il se penche vers moi, et son souffle est chaud contre mon oreille quand il murmure :— Je veux te prendre dans ta loge. Maintenant. Comme j'ai toujours rêvé de le faire. Comme j'aurais dû le faire il y a huit ans, après ton conc







