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Chapitre 5— Les règles du maître

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-06-22 02:23:37

Tatiana

Trois jours ont passé. Trois jours de solitude entrecoupée de visites silencieuses d'Anya, de repas que je touche à peine, de nuits peuplées de cauchemars. Trois jours à jouer du violon chaque soir, comme il me l'a ordonné, en sachant qu'il m'écoute depuis une pièce voisine. Je ne l'ai pas revu. Sa présence est pourtant partout, dans chaque objet, chaque meuble, chaque étoffe. Ce palais respire à son rythme.

Ce matin, Anya m'apporte une robe. Une robe que je n'ai jamais vue, en soie pourpre, longue, avec des manches étroites et un col montant. Elle est magnifique et je la déteste immédiatement.

— Monsieur Volkov vous attend dans son bureau dans une heure.

C'est la première fois qu'Anya prononce autant de mots d'affilée. Elle a l'air nerveuse, ses doigts tripotent le tablier de son uniforme.

— Si vous voulez un conseil, madame, ne le faites pas attendre.

— Que se passe-t-il si je refuse ?

Elle blêmit.

— Je vous en prie, ne refusez pas. Pas pour moi. Pas pour vous.

Elle sort précipitamment et je reste avec la robe pourpre entre les mains, le poids de ma nouvelle réalité sur les épaules. Je pourrais refuser, oui. Je pourrais m'allonger sur le lit et ne plus bouger, faire la grève de la faim, hurler jusqu'à ce que quelqu'un vienne. Mais pour quoi faire ? Personne ne viendra. Ma mère ne sait pas où je suis. Mon agent doit me croire enlevée, peut-être morte. La police doit chercher. Mais Nikolai Volkov a les moyens de faire disparaître une femme sans laisser de traces, les journaux l'ont assez répété. Il est intouchable. Il est au-dessus des lois. Il est le Kremlin dans l'ombre, le pouvoir derrière le pouvoir.

Alors j'enfile la robe. Je me coiffe. Je me regarde dans le miroir et je ne me reconnais pas. La femme qui me fait face a les yeux cernés, le teint pâle, les lèvres serrées. Elle a peur et elle essaie de ne pas le montrer. Elle ressemble à un animal pris au piège qui feint la docilité en attendant le moment de mordre.

Anya vient me chercher et me guide à travers des couloirs interminables. Le palais est un labyrinthe de marbre et de boiseries, de tableaux anciens et de tapis persans. Nous croisons des gardes en costume, des femmes de chambre qui s'effacent sur notre passage, des hommes d'affaires qui me jettent des regards curieux avant de détourner les yeux. Tout le monde sait qui je suis. Tout le monde fait semblant de ne pas me voir. Je suis le secret que personne n'évente, le fantôme qui hante ces couloirs.

Le bureau de Nikolai est immense. Une bibliothèque couvre tout un mur, des livres reliés de cuir qui sentent le papier ancien et la poussière noble. Un bureau en acajou trône au centre, si large qu'on pourrait y coucher un homme. Derrière, une baie vitrée donne sur un jardin enneigé, le premier paysage extérieur que j'aperçois depuis mon enlèvement. La neige tombe en flocons lents et paisibles sur des sapins centenaires. C'est beau. C'est presque paisible. C'est une autre forme de prison.

Nikolai est assis dans un fauteuil de cuir, une jambe croisée sur l'autre, un dossier à la main. Il ne lève pas les yeux quand j'entre. Il lit, ou fait semblant de lire, et je reste debout devant son bureau comme une élève convoquée chez le proviseur. Le temps s'étire, élastique, humiliant.

Finalement, il pose le dossier, retire ses lunettes de lecture , des demi-lunes en écaille et daigne me regarder.

— Assieds-toi.

Il n'y a pas de chaise en face de lui. Il n'y a qu'un coussin de velours posé à même le sol, près de son fauteuil. Un coussin pour chien. Un coussin pour elle. Je comprends le message et la révolte flambe dans ma poitrine.

— Je ne suis pas un animal.

— Non, tu es une invitée. Une invitée qui doit apprendre les règles de cette maison. Assieds-toi.

Je reste debout. Il soupire, se lève, contourne le bureau et vient se planter devant moi. Il me dépasse d'une tête. Je dois lever le menton pour soutenir son regard et cette position me donne l'impression d'être une enfant insolente.

— Je vais être clair, Tatiana. Une fois. Je ne répéterai pas.

Il lève la main, paume ouverte, et je me prépare à la gifle. Mais il n'y a pas de gifle. Ses doigts se posent sur mon épaule et appuient, fermement, inexorablement, jusqu'à ce que mes genoux plient et que je m'affaisse sur le coussin de velours. Je suis à ses pieds. Mes yeux sont au niveau de ses cuisses, de ses mains, de sa ceinture. Je n'ai jamais été aussi humiliée de ma vie. Et pourtant, quelque part au fond de moi, une chaleur trouble s'éveille, que je refuse de nommer, que je refuse de reconnaître. Une chaleur qui n'a rien à voir avec la peur.

— Bien, murmure-t-il.

Il se rassied dans son fauteuil et reprend son dossier. Une main tient les feuillets, l'autre vient se poser sur ma tête. Ses doigts plongent dans mes cheveux, les caressent lentement, comme on caresse un chat. Le geste est distrait, mécanique, terriblement possessif. Il lit. Il travaille. Et pendant ce temps, je suis là, immobile, les yeux fixés sur le motif du tapis, à sentir ses ongles gratter doucement mon cuir chevelu.

Je déteste ça. Je déteste la façon dont mon corps réagit, ce frisson qui descend le long de ma colonne vertébrale, cette mollesse qui s'installe dans mes membres, cette envie absurde de fermer les yeux et de poser la tête contre sa jambe. Je ne suis pas un animal. Je ne suis pas un objet. Je suis Tatiana Volkonskaïa, la violoniste que le monde entier acclame. Et pourtant, en cet instant, je ne suis rien d'autre qu'une femme aux pieds d'un homme qui pourrait me briser d'un geste.

— Sais-tu pourquoi je te traite ainsi ?

Sa voix me surprend. Il n'a pas levé les yeux de son dossier. Ses doigts continuent leur caresse.

— Parce que tu veux m'humilier.

— Non. L'humiliation n'est pas une fin en soi. C'est un moyen. Je te traite ainsi pour que tu comprennes quelque chose d'essentiel. Ici, tu n'es plus rien de ce que tu étais. Ton nom, ta renommée, ton talent , tout cela n'a aucune valeur entre ces murs. La seule chose qui compte, c'est ma volonté. Si tu l'acceptes, ta vie sera douce. Si tu la refuses, ta vie sera un enfer. C'est aussi simple que cela.

— Et si je ne veux ni l'un ni l'autre ?

Il sourit, et cette fois le sourire atteint presque ses yeux.

— Alors tu mourras d'ennui, de solitude et de frustration. Tu te flétriras comme une fleur coupée dans un vase. Et ce serait dommage. Une telle beauté, un tel talent... ce serait du gâchis.

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