LOGINLe Contrat du Loup Solitaire Matteo Castellano était l'assassin le plus redouté de la famille Greco, jusqu'à ce que son propre Don ordonne son exécution pour un crime qu'il n'a pas commis. Laissé pour mort dans un ravin, Matteo survit. Sa vengeance sera lente et absolue : il détruira la famille Greco par le sang. Sa cible principale ? Alessia Greco, la fille du Don, promise à un mariage stratégique qui scellera l'avenir du clan. Matteo l'enlève la veille de ses noces et l'emmène dans une cabane perdue au cœur de Val Sombre. Son plan : la garder captive assez longtemps pour que l'alliance s'effondre, puis la rendre à son père dans un linceul. Mais Alessia, loin d'être une héritière docile, lui révèle qu'elle connaît la vérité sur le crime pour lequel il a été condamné. Elle sait que son propre père est le véritable coupable. Prisonnière et assassin deviennent alors des alliés improbables. Et dans l'isolement de ces collines sauvages, le désir de mort se transforme en une passion qui pourrait tous les condamner.
View MoreChapitre 1
Matteo
La douleur est une carte qui me dessine de l'intérieur.
Je rampe. Chaque mouvement arrache un morceau de moi que je ne savais pas encore posséder. Mes paumes glissent sur la terre humide de Val Sombre, cette terre qui a bu mon sang pendant trois jours, cette terre que je croyais être la dernière chose que je toucherais. Mais la mort, je viens de l'apprendre, a la mémoire courte. Elle est venue me frôler, elle a humé mon souffle, puis elle s'est désintéressée. Peut-être me trouvait-elle déjà trop proche d'elle pour se donner la peine d'achever le travail.
Mes doigts rencontrent une racine. Je m'y agrippe comme un noyé à une corde. Mon corps est une archive de souffrances que je ne peux plus toutes nommer. Il y a la brûlure des côtes fissurées qui crient à chaque inspiration. Il y a le vide laissé par les ongles qu'on m'a arrachés, un par un, en me demandant d'avouer quelque chose que j'ignorais avoir fait. Il y a l'œil droit, ce voile rouge qui me cache la moitié du monde, et cette entaille sur ma cuisse, si profonde que je devrais être mort de l'hémorragie. Mais je ne suis pas mort.
Je ne sais pas pourquoi.
Cette question me ronge plus que toutes les plaies. Pourquoi m'avoir torturé ? Pourquoi avoir ordonné mon exécution ? Moi, Matteo Castellano, l'arme la plus affûtée de la famille Greco, celui qui a vidé plus de crânes qu'il n'a compté de nuits blanches, celui qui n'a jamais failli, jamais trahi, jamais même pensé à autre chose qu'à servir le Don qui m'avait sorti de l'égout où je suis né.
Le ravin sent le cadavre. Mon cadavre. L'odeur monte de mes vêtements en lambeaux, du sang séché qui forme une croûte sur ma poitrine, de cette plaie à mon flanc qui suinte encore un liquide jaunâtre. Je dois avancer. Rester immobile, c'est accepter que la nuit m'engloutisse vraiment. Alors je rampe.
Mes coudes labourent la terre. Mes genoux, ce qu'il en reste, heurtent des pierres qui me font voir blanc. Je laisse derrière moi un sillon noir, comme une signature liquide, comme la promesse que je reviendrai. Chaque mètre gagné est une insulte à Don Greco. Chaque souffle que je vole à la mort est une gifle à ses hommes qui m'ont regardé tomber dans le vide sans même vérifier si j'avais cessé de bouger.
Le col arrive. Je connais cette pente. Je l'ai descendue cent fois à l'aube, pour rentrer d'une mission, pour rejoindre la cabane où personne ne venait jamais me chercher. La cabane. Mon seul refuge. L'endroit où j'étais moi, sans masque, sans le costume de l'assassin docile. L'endroit où je lisais des livres volés dans les bibliothèques des victimes, où je laissais mes mains trembler sans que personne ne me voie.
Mes mains. Je les regarde. Elles sont méconnaissables, tuméfiées, les phalanges violacées là où les doigts gardent encore leurs ongles. Pourtant, ce sont elles qui ont construit ma légende. Des mains qui savaient se faire caressantes pour apaiser une cible avant de la faire taire. Des mains qui pouvaient défaire un nœud, trafiquer une serrure, tenir une femme sans la briser. Des mains propres, toujours. Pas une goutte de sang innocent. Je n'ai tué que ceux qui le méritaient, les rivaux, les traîtres, ceux qui avaient signé leur propre arrêt de mort en croisant la route des Greco.
Alors pourquoi ?
La pente est plus raide que dans mon souvenir. Mes ongles – ceux qu'on m'a laissés – s'arrachent sur la roche. La douleur est un animal qui me mord la nuque et ne lâche pas prise. Je halète. Le froid de l'altitude entre dans mes poumons comme une lame. Val Sombre en novembre, c'est l'os du monde, l'endroit où l'hiver s'entraîne avant de descendre dans les plaines. La brume rampe entre les sapins, épaisse comme une nappe de lait croupi. Je vois à peine à deux mètres devant moi. Mes doigts cherchent les repères : la pierre en forme de tête de loup, le tronc double qui marque le départ du sentier.
Je la trouve.
La cabane apparaît comme un fantôme. Son toit affaissé, ses murs de rondins verdis par la mousse, sa porte que je n'avais pas fermée la dernière fois parce que je ne pensais pas revenir. J'y ai passé des nuits entières à attendre des ordres qui ne venaient jamais, à regarder la neige ensevelir le monde, à me demander si j'étais encore un homme ou déjà seulement une fonction.
Maintenant, je sais. Je suis une vengeance en marche.
Je pousse la porte. Elle grince, libère une odeur de bois pourri et de poussière humide. L'intérieur est intact. Mon matelas de fortune dans le coin, mes réserves de conserves empilées contre le mur, mon couteau de chasse planté dans la table où je l'avais laissé. Et le miroir. Ce petit miroir fêlé accroché au-dessus de l'évier où je me rasais, certains matins, en évitant mon propre regard.
Je m'approche. Je n'ai pas vu mon visage depuis trois jours.
Le reflet me crache à la figure une vérité que je n'étais pas prêt à entendre. Mon visage n'est plus qu'une plaie. L'œil droit est tellement enflé qu'on ne distingue plus la couleur de l'iris. Ma lèvre est fendue, recouverte d'une croûte noire. Mais ce qui me frappe, ce n'est pas la douleur. C'est le regard. Il est le même que celui que j'avais à seize ans quand j'ai regardé mon père mourir sur le bitume d'une ruelle, tué par un rival des Greco. Ce regard qui ne supplie pas, ne négocie pas, ne fait que promettre.
Je m'assois sur le rebord du lit. Mes jambes ne me portent plus. Le silence de la cabane est immense, couvre la montagne entière. En bas, dans la vallée, les lumières de la ville doivent briller. Le palais Greco est un bijou posé au cœur de cette nuit. Et quelque part dans ses murs, Don Salvatore Greco boit son vin en se félicitant d'avoir éliminé un problème.
Quel problème, Salvatore ? Je veux savoir. Je veux comprendre pourquoi tu as brisé l'engrenage le plus fiable de ta machine. Et ensuite, je veux que tu me regardes dans les yeux au moment où tu réaliseras que ton erreur n'a pas été de me tuer.
Ton erreur a été de ne pas y parvenir.
Je retire ma chemise en lambeaux. Le geste m'arrache un cri étouffé. Le tissu est collé aux plaies, il faut arracher la croûte pour le décoller. La douleur monte, s'installe dans ma mâchoire que je serre jusqu'à entendre craquer mes dents. Dans l'évier, il reste un fond d'eau de pluie. Je trempe un torchon, je le presse, je le pose sur mon flanc.
Le froid de l'eau contre le sang chaud produit une vapeur. Je la regarde monter, disparaître dans l'obscurité de la cabane. Et je pense à elle.
Je ne devrais pas. Alessia Greco n'a rien à voir avec cette histoire. Elle est la fille du Don, la princesse du clan, la perle rare qu'on protège des regards. Je ne l'ai vue que de loin, quelques fois, au palais. Une silhouette derrière une vitre, un éclat de cheveux noirs, un rire étouffé qui me faisait lever les yeux malgré moi. Elle doit avoir vingt-trois ans maintenant, l'âge où les filles des familles deviennent des monnaies d'échange. Et demain, elle épouse Enzo Marchetti, l'héritier de la famille rivale. L'alliance qui scelle la paix, qui met fin à des années de guerre. C'est pour ça qu'on n'a plus besoin de moi. Les fusils se rangent quand les mariages se font.
Mais mon poing se serre sur le torchon.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Je ne sais pas qui a payé pour ma mort, pourquoi on m'a accusé, de quoi. Mais je sais une chose : je ne suis pas un homme à pardonner. La loyauté, pour moi, c'était une religion. J'ai sacrifié des années de ma vie, des nuits de sommeil, des morceaux de mon âme, pour la famille Greco. Et ils m'ont jeté comme un chien galeux.
Le torchon est rouge maintenant. Je le rince dans l'évier, je le tords, je recommence. Nettoyer chaque plaie, une par une. C'est long, c'est minutieux, c'est une liturgie de survie. Je pans avec des bandes déchirées dans un drap sale que je trouve dans le placard. Mes doigts tremblent. La fièvre monte. Je bois au goulot une bouteille d'eau saumâtre. Je mâche une conserve de haricots froids, la bouche à moitié paralysée par l'œdème.
Puis je m'allonge.
Le plafond de la cabane est noir. Les planches suintent l'humidité. J'écoute mon cœur battre, un tambour fragile qui me rappelle que la vie tient à si peu de choses. Une artère un peu moins sectionnée, un caillot un peu plus solide, un homme un peu plus obstiné que les autres. Voilà ce que je suis devenu. Un caillot et une obstination.
Demain, je me lèverai. Je marcherai. Je retournerai dans la vallée. Je trouverai quelqu'un qui sait pourquoi Don Greco m'a condamné. Et j'obtiendrai des réponses.
Mais au moment où mes paupières s'alourdissent, où la fièvre brouille ma conscience, une image s'impose. Celle d'un visage derrière une vitre. Celle de cheveux noirs tombant sur des épaules nues. Celle d'un rire qui, pour la première fois, ne me semble plus innocent.
Demain, Alessia Greco se marie.
Je serai là.
Pas pour la voir sourire. Pour commencer à détruire tout ce qu'elle aime.
Je ferme mon œil valide. La nuit est une bête qui m'engloutit. Et dans son ventre je grandis.
Chapitre 5MatteoLa taverne s’appelle « Il Cane Nero ». Le Chien Noir.C’est un bouge enfumé au cœur du quartier portuaire, là où les marins échoués viennent noyer leur solde dans du vin coupé à l’alcool de pomme, là où les informateurs vendent leurs secrets pour une assiette de pâtes et une promesse de protection. Je connais ce lieu depuis l’enfance. Ma mère m’emmenait ici quand elle n’avait pas de garderie pour moi, et je restais sagement assis dans un coin à regarder les hommes jouer aux cartes en crachant par terre.Aujourd’hui, je suis assis au fond, le dos au mur, la capuche relevée. Mon visage est encore tuméfié, mais la fièvre a baissé. La douleur est devenue une compagne familière, une voix qui chuchote dans ma nuque : tu es vivant, ne l’oublie pas.L’homme en face de moi s’appelle Bruno. C’est un ancien de la famille Greco, un garde du corps qui a pris sa retraite après avoir perdu deux doigts de la main gauche dans une embuscade. Il me doit la vie. Je l’ai sorti d’un entre
Chapitre 4AlessiaMa chambre sent la cire chaude et les fleurs coupées.Je suis assise devant la coiffeuse, mes cheveux déjà coiffés en un chignon si serré qu’il me tire les tempes. Rosa a fini il y a une heure, elle est partie chercher les derniers accessoires. La robe de mariée est suspendue au portant, blanche et immobile comme une promesse de pierre tombale. Dans quelques heures, je la porterai. Dans quelques heures, je dirai oui.Je ne regarde pas mon reflet. Je ne veux pas voir cette femme que je ne reconnais plus, cette étrangère aux yeux cernés, aux lèvres pâles, aux mains tremblantes posées sur ses cuisses nues sous le peignoir de satin. Je fixe le mur. Il y a une fissure dans le papier peint, juste au-dessus de la prise électrique. Je la connais par cœur. Je l’ai suivie des yeux pendant des nuits entières, à écouter mon cœur battre la chamade en pensant à demain, à Enzo, à ma vie qui s’arrête.La porte s’ouvre sans qu’on frappe.Je ne me retourne pas. Je connais ce pas, cet
Chapitre 3Quand je me réveille, la lumière grise de l'aube filtre par les planches disjointes. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Assez pour que la fièvre ait baissé, pas assez pour que la douleur se soit calmée. Mes bandages sont imbibés de sang séché, mais les saignements ont cessé. Je suis en vie. C'est déjà un miracle.Je me lève. Chaque mouvement est une torture, mais je la maîtrise. Je l'apprivoise. Je la transforme en carburant.J'ouvre le placard. Dedans, des armes. Un Glock 17 que j'avais caché sous une latte du plancher, des chargeurs pleins, un couteau de chasse à la lame de quinze centimètres, un gilet pare-balles léger. Je vérifie chaque pièce, chaque mécanisme. Mes doigts sont encore gonflés, moins agiles qu'avant, mais ils se souviennent. Le geste est gravé dans mes muscles.Je m'habille. Jean noir, sweat à capuche, veste en cuir. Le gilet sous le sweat. Le Glock dans la ceinture, dos, là où il ne se verra pas. Un couteau dans la botte. Un deuxième dans la man
Chapitre 2AlessiaCette robe est une cage de soie.Je la regarde suspendue au portant, blanche et cruelle, avec ses dentelles qui ressemblent à des toiles d'araignée. Dans trois heures, on va me la mettre sur le corps comme on habille une poupée pour une vitrine. Dans huit heures, je serai devant l'autel, et Enzo Marchetti posera une bague à mon doigt. Une bague qui sentira le sang, parce que toutes les alliances dans ce monde sont cimentées par des morts.Je n'ai pas dormi de la nuit.Mon reflet dans la glace du dressing me renvoie l'image d'une femme que je ne reconnais plus. Vingt-trois ans, des yeux noirs comme ceux de mon père, des cheveux qu'on a commencé à préparer hier soir dans une cascade d'ondes parfaites. Mon corps est une chose qu'on a modelée pour l'offrir, une marchandise de luxe qu'on va livrer à son destinataire avec un ruban. La poitrine ferme sous le peignoir de satin, les hanches rondes qui feront des héritiers, la bouche qu'on maquillera pour qu'elle sourie même












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