FAZER LOGINSes mots m'enveloppent comme une couverture chaude, et je sens une partie de ma peur se dissoudre lentement. — Je voudrais pouvoir t'aimer comme avant, Léonid, je murmure. Je voudrais pouvoir t'offrir ce que tu mérites. Mais je ne sais pas si j'en suis capable. Il y a trop de choses en moi qui sont cassées, abîmées, qui ne fonctionnent plus comme elles devraient. — Je ne te demande rien, Tatiana. Je ne te demande pas de m'aimer. Je ne te demande pas de coucher avec moi. Je te demande juste de me laisser rester. De me laisser être là, pour toi et pour Sacha. Le reste, on verra plus tard. Ou on ne verra pas. Peu importe. Je lève les yeux vers lui, et je vois la sincérité dans son regard. Cet homme qui a traversé l'enfer pour moi ne me demande rien. Rien que je ne puisse lui donner. Rien que je ne veuille lui donner. — D'accord, dis-je en me levant. Reste. Reste aussi longtemps que tu voudras. Cette maison est la ti
Léonid hoche la tête lentement, comme s'il comprenait, comme s'il acceptait. — Et aujourd'hui ? demande-t-il. Aujourd'hui, tu te la poses toujours ? — Tous les jours, j'avoue. Tous les jours, je regarde mon fils, et je cherche des indices. Un geste, une expression, une intonation de voix qui me dirait la vérité. Mais je ne trouve rien. Parfois, je vois Nikolai en lui. Ses yeux gris, sa façon de pencher la tête quand il est concentré, cette intensité qu'il met dans tout ce qu'il fait. Et d'autres fois, je te vois. La forme de ses mains, la courbe de son sourire, cette douceur qui n'appartient qu'à toi. Léonid pose sa main déformée sur la mienne, et je sens ses doigts tordus se refermer doucement sur ma paume. — Cela n'a pas d'importance, Tatiana. Je te l'ai déjà dit et je te le redis : cela n'a aucune importance. Qu'il soit mon fils ou celui de Nikolai, je l'aimerai. Je le protégerai. Je serai là pour lui.
Tatiana Le jardin baigne dans la lumière dorée de la fin d'après-midi. Les ombres des oliviers s'allongent sur la pelouse, et l'air sent le thym et la terre chaude. Sacha est assis sous le figuier, son violon sur les genoux, et il répète inlassablement le même passage, une gamme ascendante de Vivaldi qui monte et qui descend comme le souffle d'un dormeur. Léonid est sorti de la maison il y a une heure. Il s'est assis sur le banc de pierre, à l'écart, et il regarde Sacha jouer. Il n'a pas dit un mot depuis qu'il s'est installé là. Il se contente de regarder, de ses yeux noirs où brille une lueur que je ne lui ai jamais vue. Une lueur d'émerveillement, de fierté, de douleur aussi. Une douleur ancienne, profonde, qui ne demande qu'à être exprimée. J'ai présenté Sacha à Léonid tout à l'heure, dans la cuisine, au moment du déjeuner. Sacha était intimidé, comme il l'est toujours avec les étrangers, et il a observé le visage cout
Tatiana porte ma main déformée à ses lèvres, et elle y dépose un baiser. Un baiser léger, presque imperceptible, mais qui me brûle plus que tous les fers chauffés à blanc. — Et ton visage ? murmure-t-elle contre mes phalanges brisées. — Une bouteille. Une bouteille de vodka, une de ces bouteilles en verre épais qu'il collectionnait. Il l'a fracassée contre ma joue, et il a enfoncé les débris dans la plaie. C'est là que j'ai perdu l'usage de mon œil gauche. La paupière a été déchirée, et ils n'ont jamais recousu la plaie. Elle a cicatrisé comme elle a pu. Tatiana lâche ma main et se lève brusquement. Elle va à la fenêtre, tournant le dos, et je vois ses épaules se soulever au rythme de sanglots silencieux. — Pardonne-moi, répète-t-elle d'une voix brisée. Pardonne-moi de t'avoir abandonné. J'aurais dû t'attendre. J'aurais dû... — Tu aurais dû quoi, Tatiana ? l'interromps-je. Mourir avec moi ? Être torturé
Léonid La chambre est petite, propre, avec un lit étroit et une fenêtre qui donne sur le jardin. Par la vitre ouverte, je vois les branches d'un figuier qui se balancent sous la brise, et j'entends les rires d'un enfant qui joue dehors. Son enfant. Le sien. Peut-être le mien, mais probablement pas. Cela n'a plus d'importance. Ce qui compte, c'est que je suis là, dans cette chambre, dans cette pension, dans ce village perché au-dessus du monde. Après tout ce que j'ai traversé, je suis arrivé. Tatiana est assise sur une chaise à côté du lit. Elle tient un bol d'eau tiède et une serviette, et elle nettoie mes plaies avec des gestes doux, précis, presque professionnels. Ses doigts effleurent mes cicatrices sans dégoût, sans pitié, juste avec cette tendresse attentive que je lui ai toujours connue. Elle a changé, pourtant. Ses cheveux sont plus courts, plus foncés, et son visage s'est creusé, marqué par les années et les épr
Mais je vois aussi ce qui reste. Les yeux. Ces yeux noirs, profonds, intenses, qui m'ont regardée avec tant d'amour, tant de désir, tant de tendresse. Les yeux de Léonid. Le panier de linge m'échappe des mains et tombe sur les pavés. Les draps blancs se répandent à mes pieds comme une marée d'écume, mais je ne les vois pas. Je ne vois que lui. Lui, debout au milieu de la ruelle, immobile, figé, comme s'il n'osait plus avancer. — Léonid ? Ma voix est un souffle, un murmure à peine audible. Mais il l'entend. Je le vois à la façon dont son corps se tend, dont ses épaules se redressent, dont sa main valide se crispe sur le rebord de sa veste usée. — Tatiana. Sa voix est rauque, brisée, comme s'il n'avait pas parlé depuis des jours. Peut-être depuis des semaines. Peut-être depuis cinq ans. Et soudain, je cours. Mes jambes se mettent en mouvement sans que je leur en donne l'ordre, et







