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Chapitre 6

Author: Sissi Rouge
Avant son départ, Jacques s'est rendu à la tour de l'Ouest.

Linette était assise près de la fenêtre et profitait de la chaleur du soleil. En le voyant entrer, elle s'est levée et inclinée.

« Je vais partir quelques jours à Mont-de-l'Ouest. Vous… devriez prendre soin de vous. »

En apercevant les marques rouges qui n'avaient pas encore totalement disparu de la joue de Linette, il a ravisé les paroles qu'il s'apprêtait à ajouter.

« Je souhaite un bon voyage à Votre Majesté. » Comme toujours, Linette s'est montrée polie et distante.

Jacques a hésité un instant avant de sortir un flacon de sa poche.

« Cet onguent devrait faire dégonfler votre joue. Utilisez-le. »

Linette a accepté le flacon sans croiser son regard. « Merci, Votre Majesté. »

Puis il est parti.

Linette a gardé le flacon en main jusqu'à ce que le bruit de ses pas se soit entièrement dissipé. Alors, elle a desserré les doigts.

Le flacon s'est brisé sur le sol, répandant son contenu tout autour.

« Madame ! » s'est écriée Daisy.

« Nettoie cela. »

Linette s'est détournée de la porte.

Trois jours plus tard, des rumeurs ont commencé à circuler dans le palais.

On racontait que dame Eaves, la concubine royale, avait aimé un autre homme avant d'épouser le roi. C'était un jeune homme séduisant, avec lequel elle avait échangé des poèmes d'amour.

Sans l'intervention du roi, tous deux auraient vécu heureux jusqu'à la fin de leurs jours.

Quelqu'un affirmait même avoir vu dame Eaves pleurer devant un tableau dont le modèle n'était pas le roi.

La rumeur s'est propagée comme une traînée de poudre dans toute la cour.

Cet après-midi-là, la reine Isabelle a fait venir Linette depuis la tour de l'Ouest. Elle prétendait devoir éclaircir cette affaire afin de préserver la réputation de la famille royale.

« Comment osez-vous souiller le nom de la Couronne, Linette Eaves ? »

Isabelle ne criait pas, mais son ton était chargé de venin. « Sa Majesté n'a quitté le palais que ce matin, et cette ignoble rumeur est déjà sur toutes les lèvres. Vous sentez-vous donc si seule ? Ou votre famille était toujours aussi méprisable ? »

Linette s'est agenouillée sur le sol froid, le dos parfaitement droit.

« Ces rumeurs sont sans fondement. Je prie Votre Majesté de mener une enquête approfondie. »

« Sans fondement ? » Isabelle s'est penchée vers elle, pointant un doigt si près de son visage qu'il a presque touché son nez. « Toute rumeur contient une part de vérité ! Vous prenez constamment des airs de sainte devant Sa Majesté, alors qu'en réalité, vous en aimez un autre ! Lorsqu'il reviendra, je lui demanderai d'enquêter minutieusement sur vous et sur votre famille… »

« Sa Majesté ne le fera pas », l'a soudain interrompue Linette. Elle a relevé les yeux. Sa voix était douce, mais résolue.

Isabelle s'est raidie, puis elle a éclaté d'un rire furieux. « Qu'avez-vous dit ? »

Linette a soutenu son regard courroucé et répondu lentement :

« Sa Majesté… éprouve une certaine affection pour moi. »

L'atmosphère de la pièce s'est figée.

Isabelle a ri comme si elle venait d'entendre la plaisanterie la plus absurde qui soit. Elle s'est ensuite levée d'un bond et approchée de Linette, la voix perçante.

« Cessez cette comédie, Linette Eaves ! Sa Majesté et moi nous aimons profondément. Nous avons affronté ensemble la vie et la mort. Il m'a juré une fidélité éternelle ! Il ne vous a épousée que pour assurer la continuité de la lignée royale et apaiser votre famille. À ses yeux, vous n'êtes qu'un jouet, un instrument ! Il ne vous aimera jamais ! »

Ses paroles étaient acérées et chargées de toute la jalousie qu'elle avait accumulée durant ces trois dernières années.

Linette a écouté sa tirade. Lorsque les cris d'Isabelle ont enfin cessé de résonner dans la pièce, elle a pris la parole d'une voix étrangement calme.

« Je ne remets pas en cause l'amour que Sa Majesté vous porte. Cependant… je lis beaucoup de chroniques historiques ces derniers temps. Le tyran du siècle précédent était lui aussi profondément épris de son épouse. Ils avaient traversé ensemble d'innombrables épreuves. Pourtant, après son accession au trône, il s'est peu à peu rapproché de sa fille adoptive et a délaissé la reine. Finalement, il a prêté foi aux calomnies de ses ennemis et décidé de faire tuer son épouse et ses enfants. Si le fils aîné de la reine n'était pas revenu à la tête de son armée pour se soulever contre lui, celle-ci aurait connu une fin tragique. »

Le visage d'Isabelle est devenu livide.

Linette l'a observée avant de poursuivre sur le même ton égal :

« Il n'est pas rare qu'un roi abandonne sa reine. Ce prétendu amour ne pèse pas lourd face au temps, à des visages plus jeunes et plus beaux… ou aux véritables liens de la chair et du sang. »

Elle a marqué une pause et jeté un regard au ventre d'Isabelle avant de baisser de nouveau les yeux.

« En outre, le prince et la princesse sont de mon sang. Il est parfaitement compréhensible que le roi soit venu me rendre visite dans la tour de l'Ouest, compte tenu du lien indéniable qui nous unit. »

« Taisez-vous ! »

Ces dernières paroles avaient frappé Isabelle là où elle était la plus vulnérable.

Toujours question de descendance, de lignée, d'enfants. Cette misérable profitait sans cesse de ces enfants pour lui voler, peu à peu, l'attention de Sa Majesté.

Le précédent historique l'avait fait frissonner, comme s'il annonçait le terrible avenir qui l'attendait.

La peur a englouti sa raison avant de se changer en une colère dévorante.

« Misérable garce ! Vous venez de me maudire et de vous moquer de moi parce que je ne peux pas avoir d'enfants ! Vous cherchez à semer la discorde entre le roi et la reine ! »

Isabelle respirait avec difficulté, suffoquée par la fureur. Elle a pointé Linette du doigt et aboyé à l'intention de ses servantes :

« Traînez-la dans la cour et donnez-lui vingt coups de fouet… Non, trente ! Elle a souillé le nom de la famille royale et insulté la reine ! »

« Fouettez-la jusqu'à ce qu'elle soit à peine encore en vie ! Que tout le monde voie ce qu'il en coûte à une dévergondée sans vergogne de tenter de séduire Sa Majesté ! »

Linette a été traînée dans la cour, plaquée au sol et fouettée sans relâche.

Elle a serré les dents sans prononcer un seul mot pour implorer leur clémence. Le visage enfoui contre son bras, elle s'est contentée d'endurer la douleur.

Son front s'est couvert de sueur. Bientôt, le sang a imbibé ses vêtements.

Les rares personnes qui traversaient les environs s'éloignaient rapidement, terrifiées, la tête baissée.

Après trente coups de fouet, Linette respirait à peine et ne pouvait plus bouger.

Du haut des marches, Isabelle l'a regardée avec froideur.

« Ramenez-la à la tour de l'Ouest et surveillez-la étroitement. Verrouillez les portes. Personne ne sera autorisé à y entrer sans ma permission ! Elle recevra un châtiment supplémentaire au retour de Sa Majesté ! »

Deux gardes ont soulevé Linette et l'ont traînée jusqu'à la tour de l'Ouest. Son sang a laissé une longue trace sur les dalles de pierre.

De retour dans la tour glaciale, Daisy a nettoyé ses blessures en sanglotant.

« Pourquoi avez-vous provoqué la reine, Madame… ? »

Allongée sur le lit dur, Linette tremblait de douleur, mais sa voix restait claire.

« Je devais la mettre en colère. Assez pour qu'elle ne désire plus qu'une chose : se débarrasser de moi. »

La main de Daisy a tremblé. « Pour que vous puissiez… enfin vous échapper de cette cage ? »

Linette a légèrement étiré les lèvres. Son sourire était douloureux, mais son esprit n'avait jamais été aussi lucide. « Ce ne serait qu'une fuite. Les cicatrices resteraient. Où que j'aille, elles me rappelleraient toujours ma lâcheté. »

Elle a fermé les yeux afin de reprendre son souffle.

Quand elle les a rouverts, son regard était d'une froideur infinie.

« S'il y a une chose que ce palais m'a apprise, c'est que… le sang doit être payé par le sang, et un œil par un œil. »

Cette nuit-là, la tour de l'Ouest était aussi silencieuse qu'une tombe.

Puis, soudain, un incendie s'est déclaré.

Le feu avait pris dans un entrepôt voisin, mais le vent a rapidement poussé les flammes jusqu'à la tour. Les serviteurs criaient au secours et couraient chercher de l'eau.

Personne n'a remarqué que l'incendie effaçait également les traces d'une concubine disparaissant dans la nuit.

Au camp militaire de Mont-de-l'Ouest, Jacques était assis sous sa tente, un bracelet de perles entre les mains.

Il s'agissait d'un présent offert en tribut par les nobles de la région, une pièce délicate et absolument parfaite.

Dès qu'il l'avait vu, il avait pensé à Linette. Ses poignets étaient fins et pâles. Ce bracelet lui irait certainement à merveille.

En y réfléchissant, il s'est rendu compte qu'il ne lui avait jamais offert le moindre bijou digne d'elle.

À cet instant, un général adjoint s'est précipité sous la tente et s'est agenouillé devant lui.

« Votre Majesté, une dépêche urgente vient d'arriver du palais. La tour de l'Ouest a pris feu et dame Eaves… a péri dans l'incendie. »

Le bracelet a échappé aux mains de Jacques.

Le fil s'est rompu et les perles se sont dispersées sur le sol.

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