LOGINPoint de vue d'Angelina
La lumière crue du jour m’agresse les paupières. Je m’extrais du lit, chaque muscle tétanisé.
Dans la salle d’eau minuscule de mon appartement, je me regarde dans le miroir : cernes bleutés, lèvres gercées, encore cette lueur sauvage au fond des yeux.Je souris.
Ce soir, une autre femme disparaît dans ce reflet.
D’abord, je cache le diamant. Le coffre ne ressemble à rien : une trappe sous une latte du parquet, blindée, scellée au plomb. Le Cœur de Vax rejoint sa nouvelle demeure, auprès d’autres éclats endormis. Je caresse du bout du doigt la puce cryptée que j’ai sentie en examinant la pierre.Je l’étudierai plus tard. Maintenant, la métamorphose.
Je bande ma poitrine.
Le tissu élastique comprime mes côtes, m’oblige à respirer plus court.
J’enfile une prothèse de mâchoire qui élargit mon menton, un faux nez discret, des épaulettes de silicone. Mes mains s’enduisent de fond de teint mat, je dessine des veines sur mes avant-bras. Dans le miroir, Angelina s’efface. Angel Lakista, détective privé froid et méthodique, prend sa place. Costume trois pièces anthracite, cravate sombre, chaussures vernies. Je m’entraîne une dernière fois devant la glace et baisse la voix.— Bonjour. Je suis Lakista.
Le timbre est grave, monocorde. Parfait.
Je quitte l’immeuble par le parking, pour ne croiser personne qui m’ait vue femme.
Mon bureau est à vingt minutes à pied, dans un quartier crasseux qui abrite plus d’indics que d’honnêtes gens.
J’aime ce quartier.Il sent le tabac froid et les ambitions brisées.
J'arrive dans mon bureau plutôt que prévu.
Je suis calme.
Toujours.
Ma secrétaire, Cathy, une femme d’âge mûr qui me croit excentrique, lève les yeux à mon entrée.— Client déjà en attente. Un certain Reiner. Il refuse de partir.
Je pousse la porte de mon bureau. Un homme bedonnant, chemise tachée, se lève en sursaut.
— Vous devez retrouver ma fille ! Elle a fugué avec un type.
Je l’écoute à peine.
Mon esprit est encore sur les toits, dans la pluie. Mais je prends l’affaire.
Les disparitions domestiques payent le loyer et crèvent l’ennui. Deux heures plus tard, je suis sur le port, accroupie derrière un conteneur.
Le petit ami en question n’est pas un romantique : il brade de la came sur le quai. Je l’ai pisté depuis un bar louche. La fille du client est prostrée dans une camionnette, menottée. J’évalue la situation : deux hommes armés, une porte de secours rouillée, du bruit de grue pour couvrir mes pas.J’opte pour la manière forte.
Je défonce la portière arrière d’un coup d’épaule, bris d’une vitre. Avant que les dealers ne réagissent, je cueille le premier d’un crochet à la tempe, le second d’un balayage qui le plaque au sol. La fille hurle.Je l’extrais, menottes forcées à la pince.
Les sirènes de la police du port se rapprochent.— Cours, dis-je en la poussant vers les lumières de la ville. Ne te retourne pas.
Elle détale.
Je m’évanouis dans les ruelles, le bruit des sirènes couvert par le chuintement du bitume sous mes semelles.
Je ne veux pas être vu à la télévision ou être interrogée par les journalistes.De retour au bureau, je soigne une coupure à mon avant-bras quand Cathy passe sa tête dans l’entrebâillement.
— Un message urgent. Un certain Alexander Vax veut vous voir immédiatement. Il dit que sa famille a subi un vol.
Mon sang se glace. Alexander Vax. L’héritier. Le propriétaire du Cœur de Vax, dérobé cette nuit. J’ignorais qu’il me connaissait.
Je m’essuie les mains, ajuste ma cravate, et mon reflet dans la vitre me renvoie le visage impassible d’Angel, l’homme qu’on ne soupçonne jamais.
Je murmure pour moi-même :
— Très bien. Allons voir ce que me veut le lion dans sa tanière.
Nous quittons le bureau. Je garde la tête froide. Je n'ai jamais peur de l'inconnu. Je suis prête à tout dans mon métier y compris à rencontre du diable.(Point de vue d'Alexander)Je me tiens sur le balcon de notre chambre, au manoir, et je contemple le ciel étoilé. La nuit est douce, étonnamment chaude pour un mois d'octobre, et les premières feuilles mortes dansent dans les allées du parc. Une brise légère apporte l'odeur des roses tardives et le parfum d'Angelina qui flotte encore sur ma peau.Elle dort. Elle est là, à quelques mètres, étendue dans notre lit, ses cheveux noirs déployés sur l'oreiller comme une étoffe précieuse. Sa respiration est lente et paisible. Dans son sommeil, elle sourit légèrement. Je me demande à quoi elle rêve. Peut-être à Sélène, que nous avons aidée à fuir il y a quelques mois. Peut-être à Lia, qui grandit trop vite. Peut-être à nous. À ce chemin fou que nous avons parcouru ensemble.Je n'arrive pas à dormir. Pas ce soir. Ce soir, je veux veiller. Veiller sur elle, sur ce que nous avons construit, sur ce bonheur fragile et immense qui nous enveloppe. Il y a des nuits où l'on ressent le besoin de fa
(Point de vue d'Angelina)L'enveloppe est posée sur mon bureau, glissée sous la porte pendant la nuit. Du papier artisanal, épais, de couleur crème. Aucun cachet de la poste. Aucune adresse d'expéditeur. Juste mon prénom calligraphié à l'encre bleue : Angelina.Je tourne l'enveloppe entre mes doigts, tous mes sens en alerte. Vieux réflexe. J'inspecte les bords, le pli, je la porte à mon nez. Pas d'odeur suspecte. Pas de poudre, pas de trace de colle anormale. Juste du papier et de l'encre, mais la manière dont elle est arrivée ici suffit à me glacer le sang. Personne ne s'introduit dans le manoir Vax sans déclencher au moins trois alarmes.Personne sauf moi, autrefois.Je décachette l'enveloppe d'un coup sec. Une unique feuille s'en échappe, pliée en deux. L'écriture est la même, bleue et appliquée, avec des pleins et des déliés qui évoquent une main exercée.À Angelina,Je ne sais pas si vous lirez cette lettre. Je ne sais même pas si j'oserai vous l'envoyer. Mais chaque nuit, je rep
(Point de vue d'Angelina)L'atelier sent le métal chauffé et l'huile de coude. C'est un local discret, niché dans une rue pavée du vieux quartier, loin du luxe clinquant des boutiques Vax. Je l'ai loué il y a trois mois sous un faux nom vieille habitude et j'y passe mes matinées depuis, penchée sur un établi encombré de pinces, de loupes et de petits sachets de pierres semi-précieuses.Je crée un bijou.Pas un bijou pour le voler, non. Un bijou pour le donner. Pour le laisser dans le monde, comme une trace de mon passage. Pas la trace d'une voleuse, mais celle d'une femme qui a aimé et qui a survécu.La pièce est un pendentif en or rose, ovale, de la taille d'une amande. En son centre, j'incruste deux pierres minuscules : un fragment du Cœur de Vax, ce diamant qui a failli nous détruire autrefois, et un éclat de jais noir que j'ai prélevé sur un bijou de ma mère, le seul héritage qu'elle m'ait laissé. L'un représente Alexander. L'autre représente la femme que j'étais avant lui. En
(Point de vue d'Angelina) Le jardin du manoir est un écrin de roses blanches. Nous sommes en mai, et les fleurs embaument l'air tiède du crépuscule. Des lanternes suspendues aux branches des chênes centenaires diffusent une lumière dorée qui fait scintiller les robes et les sourires. Tout est prêt pour le renouvellement de nos vœux. Dix ans. Dix ans que j'ai épousé Alexander Vax dans une cérémonie somptueuse mais intime. Dix ans que je porte son nom, que je partage sa vie, que je dors contre son cœur chaque nuit. Dix ans que je n'ai plus volé un seul bijou qui ne m'appartenait pas – du moins, pas sans son accord. Aujourd'hui, nous avons voulu célébrer ce chemin parcouru. Pas un mariage fastueux comme la première fois, mais une fête simple, entourée de nos amis les plus chers. Marcus est là, fidèle parmi les fidèles, une main posée sur l'épaule de Lia. Cathy, mon ancienne secrétaire qui connaît désormais tous mes secrets, bavarde avec Viktor Mallen. Quelques membres de la fa
(Point de vue d'Angelina)La pluie tambourine contre les vitres du manoir. C'est un dimanche d'automne, un de ces jours où le ciel gris enveloppe la demeure dans un cocon de silence. J'aime ces dimanches-là. Ils sentent le bois ciré, le thé fumant et la présence rassurante d'Alexander qui lit près de la cheminée.Lia a sept ans aujourd'hui. Sept ans de boucles brunes, d'yeux gris comme son père et d'une curiosité qui me rappelle dangereusement la mienne. Elle est la seule personne au monde capable de me faire oublier que j'ai été une voleuse, une fugitive, un fantôme aux deux visages.Je suis dans mon bureau, penchée sur les comptes de l'agence Lakista & Associés, quand un bruit sourd résonne depuis les combles. Je lève la tête, le stylo suspendu. Un deuxième bruit, plus étouffé, suivi d'un petit rire étouffé.Mon cœur fait un bonds étrange. Je connais ce bruit. C'est celui d'un coffre ancien qu'on ouvre sans la clé.Je monte les escaliers sans faire craquer une seule marche. Vieux ré
(Point de vue d'Angelina)Je la vois la première.C'est un matin de marché, sous une bruine fine qui enveloppe la ville d'un voile de soie grise. Lia trottine à mes côtés, cramponnée à mon manteau de laine, fascinée par les étals de fruits confits. Je marchande des pêches avec un vieux fermier quand je l'aperçois.Une fille. Quinze ans peut-être. Trop maigre. Un jean troué, un pull trop grand pour elle, des baskets éventrées. Elle se tient devant l'étal voisin, les yeux fixés sur les miches de pain avec une faim qui va bien au-delà du physique. Ses cheveux, noirs et sales, sont tirés en une queue-de-cheval lâche. Ses poignets portent des marques, bleus, jaunes, des cercles de douleur que je connais trop bien.Mon cœur s'arrête une seconde. Je connais ce regard. Je l'ai porté. C'est celui d'une prisonnière en fuite, une fille qui a tout laissé derrière elle et qui ne sait pas encore qu'elle mérite mieux que survivre.Je lâche la main de Lia et m'avance. La fille m'aperçoit, se tend, pr







