MasukAnahidCe matin, Laura arrive plus tôt que d'habitude. Le soleil vient à peine de se lever sur la Méditerranée, la mer est encore grise et calme, les oiseaux commencent tout juste leur concert matinal dans les oliviers du jardin. Je suis dans la cuisine de Miguel, Siran endormie contre ma poitrine dans son écharpe de portage, son petit souffle régulier et apaisant qui me rappelle à chaque instant pourquoi je me bats.Laura pousse la porte sans frapper, comme elle fait toujours. Mais ce matin, immédiatement, je sens que quelque chose est différent. Il y a une gravité inhabituelle dans son regard, une tension dans ses épaules que je ne lui ai pas vues depuis les premiers jours de mon arrivée en Espagne. Elle refuse le thé que je lui propose, ce qui n'arrive jamais , Laura et le thé, c'est une histoire d'amour qui dure depuis toujours. Elle s'assoit en face de moi à la table de la cuisine, croise les mains sur le bois clair.— Il faut que je te parl
Je respire un grand coup. Comment résumer des mois de souffrance, de regrets, de remords dévorants, en une seule minute ? Comment lui faire comprendre que je ne suis plus le même homme, que j'ai changé, que je donnerais n'importe quoi, absolument n'importe quoi, pour revenir en arrière et tout réparer ? — J'ai fait une erreur, Laura. Une erreur monumentale, catastrophique, impardonnable. J'ai quitté Anahid pour une femme qui ne m'aimait pas, qui m'a trompé depuis le premier jour, qui s'est moquée de moi pendant des mois. Je sais que c'est trop tard, je sais que je ne mérite pas son pardon, je ne le mériterai jamais. Mais je voudrais lui parler. Juste lui parler. Lui expliquer ce qui s'est passé, lui dire que je regrette chaque seconde de chaque jour. — Anahid ne veut pas te parler, Ara. Elle ne veut plus jamais entendre ton nom prononcé à haute voix. Tu lui as fait assez de mal comme ça. Laisse-la tranquille, laisse-la guérir.
AraLes jours qui suivent le départ de Sona sont un brouillard épais. Un brouillard gris et cotonneux qui engloutit tout. Je ne mange plus, ou presque , quelques biscuits secs grignotés machinalement, un verre d'eau à peine touché. Je ne dors plus, ou presque , des heures allongé dans le noir à fixer le plafond, à écouter les battements de mon cœur qui résonnent dans le silence. Je ne travaille plus , les dossiers s'accumulent sur mon bureau, les messages de mes associés restent sans réponse, ma secrétaire ne sait plus quoi inventer pour excuser mon absence.Je reste enfermé dans l'appartement vide, à errer de pièce en pièce comme un fantôme qui chercherait sa propre dépouille. Chaque recoin me rappelle ce que j'ai perdu, ce que j'ai fait, ce que j'ai détruit de mes propres mains. Le canapé où Anahid se blottissait contre moi le soir, un plaid sur les genoux, un livre à la main. La cuisine où elle préparait ces plats arméniens traditionnels qui embaumaien
La rage monte en moi. Une rage sourde, animale, incontrôlable. Je serre les poings si fort que mes jointures blanchissent. J'ai envie de hurler, de casser quelque chose, de la frapper de toutes mes forces, de lui faire ressentir physiquement un centième de la douleur qu'elle m'inflige avec ses mots.Mais je me retiens. De toutes mes forces. Je ne suis pas cet homme. Je ne serai jamais cet homme, même si elle le mérite.— Tu es une personne horrible, Sona. Vraiment horrible.— Je suis une réaliste, Ara. J'ai pris ce que la vie m'offrait, j'ai fait ce qu'il fallait pour survivre dans ce monde. Tu devrais comprendre ça, toi qui as sacrifié la seule femme qui t'aimait vraiment pour une illusion. Toi qui as abandonné ta compagne enceinte comme on jette un mouchoir usagé.— Ne prononce pas son nom, dis-je d'une voix qui tremble de colère contenue. Ne prononce jamais son nom devant moi.— Anahid ? Pourquoi ? Parce que ça te rappel
AraL'appartement est silencieux quand je rentre. Trop silencieux. Un silence de crypte, de tombeau, de fin du monde. D'habitude, il y a de la musique classique qui s'échappe des enceintes du salon, du Bach ou du Mozart dont Sona dit qu'ils l'aident à se concentrer. Ce soir, rien. Juste le bourdonnement lointain de la ville qui monte à travers les fenêtres fermées.Sona est dans le salon, allongée sur le canapé en velours gris, un livre à la main comme si de rien n'était, comme si aujourd'hui était un jour comme les autres. Elle porte une robe d'intérieur en soie, bleu nuit, celle que je lui ai offerte à Venise pendant notre lune de miel, quand je croyais encore au bonheur conjugal. Elle est belle, toujours aussi belle, de cette beauté froide et distante qui m'a tant fasciné et qui me glace maintenant jusqu'à la moelle des os.Elle lève les yeux vers moi, esquisse un sourire qui n'atteint pas ses pupilles, ce sourire automatique qu'elle a perfect
Mon téléphone vibre sur le bureau. Le détective.— Vous avez reçu le dossier ? demande-t-il de sa voix neutre.— Oui. Je viens de l'ouvrir. C'est... édifiant.— Il y a autre chose. Quelque chose que je n'ai pas mis dans le rapport officiel, par délicatesse.— Quoi donc ? Dites-moi tout. Je veux tout savoir.— Leur relation a commencé bien avant votre mariage. Bien avant votre rencontre, même. D'après mes sources, ils se connaissent depuis l'université, ils étaient ensemble pendant leurs études. Ils se sont séparés il y a trois ans, officiellement parce qu'elle voulait plus que ce qu'il pouvait lui offrir. Elle l'a quitté pour vous. Pour votre argent, pour votre position. Mais elle ne l'a jamais oublié, elle ne l'a jamais vraiment quitté. Elle a renoué avec lui quelques semaines seulement après votre mariage.Je sens le sol s'ouvrir sous mes pieds. Avant le mariage. Avant même que je ne la demande en mariage, avant cette
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis







