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Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.
Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien ne va bien. Rien ne sera plus jamais bien.
— Pourquoi ? je murmure, les yeux perdus dans le néon aveuglant. La question tourne en boucle dans ma tête, usante, folle. Pourquoi m’avoir fait ça ? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi en direct ? Pourquoi… m’avoir donné cet enfant avant de me détruire ?
Ma mère se penche, ses larmes tombant sur mon drap.
— Nous ne savons pas, anam jan. Personne ne répond. Sa famille… ils ont coupé les ponts. Ses téléphones sont morts. L’église où il… où la cérémonie a eu lieu était une église privée, louée pour l’occasion. Tout a été verrouillé.
Verrouillé. Il a planifié cela. Ce n’est pas une impulsion, un coup de folie. C’est une exécution. Méticuleuse. Sadique.
— Qui était-elle ? La question sort, faible, mais pleine d’un poison nouveau.
Lia se raidit encore. Elle échange un regard avec ma mère, un regard lourd de choses non dites.
— Nous savons juste son nom, dit enfin Lia, chaque mot tombant comme une pierre. L’annonce en ligne a été retirée très vite, mais j’ai eu le temps de… de capturer un écran. Elle s’appelle Sona. Sona Melkonyan.
Sona. Un nom doux, mélodieux. Un nom arménien. Une de nous. Une inconnue qui porte maintenant son nom, qui a reçu ses vœux, son anneau, son sourire.
— Elle est… elle est riche, ajoute ma mère, la voix tremblante de honte et de rage rentrée. La famille Melkonyan. L’immobilier. Très influente. Très… ancienne.
Les pièces du puzzle, horribles, s’assemblent dans mon esprit engourdi. L’argent. L’influence. Tout ce qu’Ara, ambitieux, avide, avait toujours désiré en sourdine. Tout ce dont il parlait avec une lueur dans le regard que je prenais pour de la détermination, mais qui était peut-être de la cupidité. J’étais l’amour. Sona était l’ascenseur social. Et il a choisi l’ascenseur.
Et moi, dans tout cela ? Avec mon amour, mon enfant, mes rêves simples ? J’étais l’obstacle à éliminer. Le détail négligeable.
La douleur devient insoutenable. Elle n’est plus seulement dans mon cœur en miettes ou dans mon ventre meurtri. Elle est partout. Elle est l’air que je respire. Elle est le bip du moniteur. Elle est le goût de cuivre dans ma bouche. Elle est le visage décomposé de ma mère et le masque de pierre de Lia.
Je me retourne sur le côté, face au mur blanc, nue et vulnérable sous la fine chemise d’hôpital. Je ferme les yeux, souhaitant de toutes mes forces que le néant me reprenne. Mais il ne vient pas. Il n’y a que la conscience aiguë, torturante, de la réalité.
Je suis ici. Seule. Enceinte de l’enfant d’un homme qui, à l’instant même où je l’attendais pour la plus belle promesse, en faisait une autre à une femme riche sous les yeux du monde entier.
Je n’ai plus de fiancé. Je n’ai plus de futur. Je n’ai plus de dignité.
Et alors, comme si le destin voulait s’assurer que j’ai bien tout compris, la porte de la chambre s’entrouvre. Ce n’est pas une infirmière.
C’est une de mes « amies », Eliz, une fille du cercle élargi, toujours à l’affût du dernier potin. Elle porte encore sa robe de cocktail, un peu fripée. Elle a dû venir directement de la réception. Dans ses yeux, je ne vois pas d’inquiétude, mais une curiosité avide, à peine dissimulée.
— Anahid ! Mon Dieu, tu es réveillée ! Comment tu vas ? Tout le monde est si inquiet…
Sa voix est un sirop faux. Elle s’avance, mais le regard de Lia, un coup de poignard glacé, la stoppe net.
— Elle n’est pas en état de recevoir, dit Lia, sans élever le ton. Sors.
Eliz ignore presque Lia, ses yeux me dévorant, cherchant les stigmates de l’humiliation.
— C’est juste… incroyable, ce qui s’est passé, tu sais ? Personne n’en revient. À la réception, après ton départ… Mon Dieu, Anahid, les gens parlaient. Ils disaient des choses… affreuses. Que tu avais peut-être fait quelque chose pour le pousser à ça. Ou que… enfin, tu sais comment sont les langues.
Chaque mot est un poison délicatement distillée. Elle n’est pas là pour me réconforter. Elle est là pour se repaître, pour rapporter à son clan les détails croustillants de ma déchéance.
— Sors, répète Lia, et cette fois, il y a une menace si tangible dans sa voix qu’Eliz recule d’un pas.
— Je… je repasserai, dit-elle, déconfite mais les yeux encore brillants. Repose-toi bien. Et… bon courage.
Elle s’éclipse. Sa visite, brève, a été un rappel brutal. L’effondrement n’était que le début. Vient maintenant le temps des charognards, des commérages, des regards en biais, des sourires faux, des questions « bien intentionnées » qui chercheront à creuser la plaie. Je serai « la fille plantée ». « La enceinte abandonnée ». Le sujet de toutes les conversations, le spectacle pitoyable dont on se détourne à moitié, en chuchotant.
Un nouveau sanglot, sec, déchirant, s’arrache de ma gorge. Puis un autre. Et un autre. Je ne pleure pas comme on pleure une peine. Je me vide. Je meurs à petit feu, et chaque larme est un morceau de l’Anahid d’avant qui s’en va, emportée par le courant noir de la honte, du désespoir et de la conscience aiguë du regard des autres.
Derrière moi, j’entends ma mère sangloter doucement. J’entends le pas feutré de Lia s’approcher, puis sa main se poser sur mon épaule, froide et ferme. Elle ne dit pas « ça va aller ». Elle ne dit rien.
Mais j’entends autre chose. Un murmure dans le couloir, avant que la porte ne se referme tout à fait. Deux voix d’infirmières qui passent.
— … c’est elle, tu as vu ? La mariée de l’hôtel Royal. Plantée là comme un vieux sac.
— Pauvre fille. Elle va en baver.
— Ouais, enfin, elle a dû se douter de quelque chose. On ne se fait pas larguer comme ça sans raison…
Elles rient, un rire étouffé, complice.
Le son de ce rire, dans ce couloir d’hôpital, est la dernière goutte. Je me recroqueville sur moi-même, comme pour protéger le petit être en moi de cette cruauté du monde. Je suis dans la chambre blanche du réveil, et le monde entier, déjà, pointe un doigt moqueur ou méprisant sur ma douleur.
Et je sais, même dans cet abîme, que la vraie douleur ne fait que commencer. Celle de devoir me relever sous ces regards. Celle de devoir affronter les sourires en coin, les silences gênés, les questions vicieuses. Celle de porter cet enfant, ce petit être qui sera à jamais, aux yeux de tous, le symbole vivant de ma défaite, de ma naïveté, de ma honte publique.
Le bip du moniteur pleure avec moi, une complainte électronique pour un cœur brisé et un nom sali, dans la chambre blanche du réveil, là où les contes de fées viennent agoniser sous les rires étouffés des invités et des inconnus.
LiaLe psychiatre est venu. Un homme aux mains calmes, à la voix trop mesurée. Il a parlé de « dissociation aiguë », de « mécanisme de défense face à un traumatisme insoutenable ». Il a évoqué des médicaments plus ciblés, du temps, de la patience. Des mots cliniques qui sonnaient creux face à l’étendue des dégâts. Comment un mot comme « dissociation » peut-il capturer l’horreur de voir ta sœur d’âme te demander, les yeux brillants d’excitation, si les boutonnières des garçons d’honneur auront bien le lilas qu’elle a choisi ?Le pire, c’est quand les deux mondes se percutent.Ce matin. Elle s’est réveillée lucide. Une lucidité froide, terriblement calme. Elle avait les yeux secs, le visage comme sculpté dans de la cire pâle. Elle m’a regardée, et j’ai cru voir un instant de reconnaissance, de retour.— Lia.— Je suis là.— J’ai soif.Je lui ai tendu le verre d’eau avec la paille. Elle a bu quelques gorgées, posément. Puis son regard s’est porté sur sa main, sur le dos vide où l’anneau
LiaElle tire sur l’habit d’hôpital, dégoûtée. Ses gestes sont fébriles, ses yeux brillent d’une énergie factice, dangereuse.— Lia, murmure sa mère, les larmes montant déjà. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’on fait ?Ma propre panique, tenue en laisse jusqu’ici, se libère. C’est au-delà de moi. C’est au-delà de nous. Son esprit s’est brisé d’une façon que je ne peux pas réparer avec ma seule présence.— Va chercher un médecin. Vite. Cours.La mère d’Anahid hésite une seconde, son regard déchiré entre sa fille qui s’agite dans son délire et ma propre insistance. Puis elle se précipite hors de la chambre.— Où va maman ? Il faut la rattraper ! Anahid essaie de se lever complètement, mais ses jambes flageolent. Elle titule, je la retiens de justesse.— Anahid, regarde-moi. Écoute-moi. Tu es à l’hôpital. Tu as fait un malaise. Il n’y a pas d’essayage aujourd’hui.— Un malaise ? Mais je vais bien ! Je me sens juste un peu faible. C’est le stress, c’est tout. Tout le monde a le trac avant son e
LiaLe calme ne dure qu’un moment. Un moment suspendu, fragile, où seul le bip du moniteur semblait marquer le passage d’un temps normal.Puis elle bouge. Un frémissement des paupières d’abord. Un soupir plus profond. Ses doigts se contractent faiblement dans ma main. Je me penche, l’espoir , stupide, naïf , faisant battre mon cœur plus vite. Peut-être que le sommeil l’a apaisée. Peut-être…Ses yeux s’ouvrent. Ils sont troubles, vitreux, empreints d’une confusion profonde. Elle cligne plusieurs fois, fixant le plafond blanc sans le reconnaître. Elle tourne la tête lentement, et son regard erre sur la pièce : la fenêtre, le fauteuil vide où sa mère était assise, le chariot en acier chromé.Puis il se pose sur moi.Un instant, rien. Un vide. Puis une lueur y apparaît. Une lueur familière, douce. Mais c’est une douceur d’avant. Une douceur qui n’a plus sa place ici.— Lia.Sa voix est rauque, ensommeillée, mais il y a une note presque normale qui me glace le sang.— Tu es déjà là. Tu es
LiaJe la regarde dormir. Enfin. Les cils encore collés par les larmes, les traits tirés même dans l’oubli chimique. Chaque soupir rauque qui lui échappe est un coup de poing dans ma propre poitrine.Mon roc , mon soleil , Anahid.Etendu là, brisée en mille morceaux sous la lumière froide du néon. Ce n’est pas une chambre d’hôpital. C’est un champ de ruines. Et elle est au centre, l’âme dévastée, portant en elle la preuve vivante de la trahison.Comment l’aider ? La question tourne dans ma tête, sèche, aiguë, comme une lame qui ne trouverait pas sa cible. Je ne suis pas douce comme sa mère, qui sanglote doucement dans le fauteuil, épuisée. Ma tendresse est une forteresse, ma colère est un brasier. Et en ce moment, tout en moi brûle.Brûle en enfer Ara. Ce nom est devenu du venin. J’avais des doutes, oui. Une froideur parfois dans son regard, des calculs derrière ses sourires. Mais ça… Ce carnage public, planifié… C’était de la cruauté pure. Et Sona Melkonyan. L’ascenseur doré. J’écras
LiaLe fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien ne va bien. Rien ne sera plus jamais bien.— Pourquoi ? je murmure, les yeux perdus dans le néon aveuglant. La question tourne en boucle dans ma tête, usante, folle. Pourquoi m’avoir fait ça ? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi en direct ? Pourquoi… m’avoir donné cet enfant avant de me détruire ?Ma mère se penche, ses larmes tombant sur mon drap.— Nous ne savons pas, anam jan. Personne ne répond. Sa famille… ils ont coupé les ponts. Ses téléphones sont morts. L’église où il… où la cérémonie a eu lieu était une église privée, louée pour l’occasion. Tout a été verrouillé.Verrouillé. Il a planifié cela. Ce n’est pas une impulsion, un coup de folie. C’est une exécution. Méticuleuse. Sadique.— Qui ét
LiaNous arrivons dans une petite salle de réunion, sinistre avec sa grande table et ses chaises en cuir. Nous allongeons Anahid sur un canapé. Sa mère lui tient la main, sanglotant.— L’ambulance arrive, madame, dit l’homme de l’hôtel, gêné.Je m’agenouille près d’elle, pressant un linge humide sur son front. Ses paupières battent. Un gémissement s’échappe de ses lèvres.Puis, la porte entrouverte laisse passer des bribes de la rumeur qui enfle dans le hall.— … une vidéo en direct, j’ai entendu…— … avec une autre, une Melkonyan, tu te rends compte ?— … il l’a plantée là comme une moins que rien…Chaque mot est un clou enfoncé dans son cercueil social. Je me lève d’un bond et claque la porte, isolant le bruit, mais pas l’écho qui résonnera pendant des semaines.Quand l’ambulance arrive, c’est par une entrée de service. Pour éviter les regards. Trop tard. Les images sont déjà parties. Les commentaires aussi.Le trajet jusqu’à l’hôpital est un flou de lumières bleues et de bruits de







