INICIAR SESIÓNAnahidLes jours s'étirent, doux et paisibles. Siran grandit à vue d'œil, chaque matin elle me semble un peu plus éveillée, un peu plus présente au monde. Ses yeux, qui étaient d'un gris indéterminé à la naissance, prennent peu à peu une teinte noisette, chaude et profonde. Mes yeux. Elle a mes yeux. Cette découverte me bouleverse chaque fois que je la regarde, ce lien viscéral, charnel, qui nous unit depuis le premier battement de son cœur dans mon ventre.Ce matin, elle sourit pour la première fois. Un vrai sourire. Pas une grimace de digestion, pas un réflexe involontaire. Un sourire qui illumine tout son petit visage, qui creuse deux fossettes minuscules au coin de ses lèvres, qui fait briller ses yeux comme des étoiles nouvelles.— Miguel ! je crie à travers la maison. Miguel, viens vite !Il arrive en courant, les mains encore pleines de terre , il jardinait dans la serre, je le sais parce qu'il a une trace de poussière brune sur le front et qu'il sent le basilic et le romarin.
Siran s'éveille doucement contre ma poitrine, ses petits yeux bruns qui s'ouvrent lentement et me fixent avec cette confiance absolue, totale, que seuls les nouveau-nés ont pour leur mère. Elle ne sait rien des drames, des trahisons, des souffrances. Elle ne sait rien des nuits de larmes et des jours de désespoir. Elle sait juste que je suis là, que je l'aime, que je la protège. Et cela me donne une force immense.— Je ne sais pas quoi faire, Laura. Vraiment pas.— Tu n'as rien à faire aujourd'hui. Aujourd'hui, tu prends soin de toi. De Siran. De cette belle vie que tu as construite brique par brique. Le reste attendra. Ara attendra.Je hoche la tête, incapable de parler. Les larmes coulent silencieusement sur mes joues. Pas des larmes de tristesse, pas exactement. Des larmes de confusion, d'angoisse, d'émotions trop longtemps retenues qui débordent enfin.Le reste de la journée passe dans un brouillard. Je joue avec Siran, je la no
AnahidCe matin, Laura arrive plus tôt que d'habitude. Le soleil vient à peine de se lever sur la Méditerranée, la mer est encore grise et calme, les oiseaux commencent tout juste leur concert matinal dans les oliviers du jardin. Je suis dans la cuisine de Miguel, Siran endormie contre ma poitrine dans son écharpe de portage, son petit souffle régulier et apaisant qui me rappelle à chaque instant pourquoi je me bats.Laura pousse la porte sans frapper, comme elle fait toujours. Mais ce matin, immédiatement, je sens que quelque chose est différent. Il y a une gravité inhabituelle dans son regard, une tension dans ses épaules que je ne lui ai pas vues depuis les premiers jours de mon arrivée en Espagne. Elle refuse le thé que je lui propose, ce qui n'arrive jamais , Laura et le thé, c'est une histoire d'amour qui dure depuis toujours. Elle s'assoit en face de moi à la table de la cuisine, croise les mains sur le bois clair.— Il faut que je te parl
Je respire un grand coup. Comment résumer des mois de souffrance, de regrets, de remords dévorants, en une seule minute ? Comment lui faire comprendre que je ne suis plus le même homme, que j'ai changé, que je donnerais n'importe quoi, absolument n'importe quoi, pour revenir en arrière et tout réparer ? — J'ai fait une erreur, Laura. Une erreur monumentale, catastrophique, impardonnable. J'ai quitté Anahid pour une femme qui ne m'aimait pas, qui m'a trompé depuis le premier jour, qui s'est moquée de moi pendant des mois. Je sais que c'est trop tard, je sais que je ne mérite pas son pardon, je ne le mériterai jamais. Mais je voudrais lui parler. Juste lui parler. Lui expliquer ce qui s'est passé, lui dire que je regrette chaque seconde de chaque jour. — Anahid ne veut pas te parler, Ara. Elle ne veut plus jamais entendre ton nom prononcé à haute voix. Tu lui as fait assez de mal comme ça. Laisse-la tranquille, laisse-la guérir.
AraLes jours qui suivent le départ de Sona sont un brouillard épais. Un brouillard gris et cotonneux qui engloutit tout. Je ne mange plus, ou presque , quelques biscuits secs grignotés machinalement, un verre d'eau à peine touché. Je ne dors plus, ou presque , des heures allongé dans le noir à fixer le plafond, à écouter les battements de mon cœur qui résonnent dans le silence. Je ne travaille plus , les dossiers s'accumulent sur mon bureau, les messages de mes associés restent sans réponse, ma secrétaire ne sait plus quoi inventer pour excuser mon absence.Je reste enfermé dans l'appartement vide, à errer de pièce en pièce comme un fantôme qui chercherait sa propre dépouille. Chaque recoin me rappelle ce que j'ai perdu, ce que j'ai fait, ce que j'ai détruit de mes propres mains. Le canapé où Anahid se blottissait contre moi le soir, un plaid sur les genoux, un livre à la main. La cuisine où elle préparait ces plats arméniens traditionnels qui embaumaien
La rage monte en moi. Une rage sourde, animale, incontrôlable. Je serre les poings si fort que mes jointures blanchissent. J'ai envie de hurler, de casser quelque chose, de la frapper de toutes mes forces, de lui faire ressentir physiquement un centième de la douleur qu'elle m'inflige avec ses mots.Mais je me retiens. De toutes mes forces. Je ne suis pas cet homme. Je ne serai jamais cet homme, même si elle le mérite.— Tu es une personne horrible, Sona. Vraiment horrible.— Je suis une réaliste, Ara. J'ai pris ce que la vie m'offrait, j'ai fait ce qu'il fallait pour survivre dans ce monde. Tu devrais comprendre ça, toi qui as sacrifié la seule femme qui t'aimait vraiment pour une illusion. Toi qui as abandonné ta compagne enceinte comme on jette un mouchoir usagé.— Ne prononce pas son nom, dis-je d'une voix qui tremble de colère contenue. Ne prononce jamais son nom devant moi.— Anahid ? Pourquoi ? Parce que ça te rappel
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Je comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.— C'est parfait, dis
Elle est magnifique. Grande, mince, des cheveux noirs cascadant sur ses épaules, un visage parfait, des yeux qui pétillent. Elle lui tient la main, elle le regarde avec adoration. Ils ont l'air heureux. Parfaits. Un couple de magazine.— Elle est belle, je







