LOGINC’était le jour que j’avais tant rêvé. Vêtue de blanc, je croyais rayonner. J’attendais. J’attendais Ara, l’homme que j’aimais plus que tout, plus que moi-même. Les heures ont passé, lentes, lourdes. L’attente s’est changée en angoisse, puis en un étau de détresse qui serrait ma gorge. Ma mère était là, sa main sur la mienne, mais aucun réconfort ne pouvait atteindre l’endroit glacé où mon cœur se fissurait déjà. Une notification. Une lueur d’espoir absurde. Peut-être un accident, une urgence, quelque chose , n’importe quoi , d’excusable. J’ai ouvert l’application. Et j’ai vu. En direct : lui souriant , sous une voûte que je ne connaissais pas, il tenait la main d’une autre. Il glissait un anneau à son doigt. Il prononçait des vœux...pour une autre. Mon monde s’est arrêté. Puis il s’est effondré en silence, en poussière fine. Et dans mon ventre, il y avait notre secret. Notre enfant. La nouvelle que je gardais pour ce soir, comme un dernier cadeau, un sceau sur notre bonheur. Le gage d’un amour qui n’existait déjà plus. La douleur a été si totale, si absolue, qu’elle a éteint la lumière. Mes jambes ont cédé. La soie blanche a fouetté l’air puis s’est alourdie contre le sol. Et une question, une seule, qui brûlait ce qui restait de mon âme : Pourquoi ? Pourquoi m’as-tu laissée là, avec ton enfant dans le ventre et ta promesse en cendres ? Pourquoi as-tu choisi de me tuer ainsi devant tout le monde ? Le noir m’a prise. Mais avant qu’il n’emporte tout : je ne me réveillerais plus jamais la femme qui a cru au rêve.
View MoreAnahid
Le soleil frappe les vitres de la suite nuptiale, dessinant des losanges de lumière sur le parquet brillant. Je ferme les yeux, la soie du tailleur mousseux froissant sous mes doigts. Aujourd’hui. C’est aujourd’hui. Le mot tourne dans ma tête, une litanie douce, une certitude enracinée jusqu’au fond de l’âme. Dans quelques heures, je serai l’épouse d’Ara.
Un rire fuse, léger et nerveux. C’est moi. Je me regarde dans le miroir en pied, cette étrangère aux yeux brillants, aux joues roses, couronnée d’un voile qui semble tissé de brume. Maman ajuste un pli imaginaire sur mon épaule, ses mains tremblent un peu.
— Tu es la plus belle, anam jan. Il va perdre la raison en te voyant.
Sa voix est douce, enveloppante. Je lui saisis la main, y dépose un baiser. L’émotion me noue la gorge. Je pense à lui. À ses yeux qui plissent quand il rit. À la façon dont il disait mon nom, dès notre première rencontre, comme s’il goûtait un fruit rare.
Un café bondé à Erevan, l’odeur du café moulu et du gâteau au miel. J’étais perdue dans un livre, une forteresse de papier contre le monde. Une ombre s’est penchée sur ma table.
— Désolé de te déranger. Mais… c’est le dernier exemplaire de ce livre. Je le cherche depuis des semaines.
Sa voix était chaude, un peu hésitante. J’ai levé les yeux. Des yeux noisette, des cheveux bruns en désordre, un sourire penché qui dévoilait une légère fossette. Ara. Il a pointé mon livre du doigt.
— Tu aimes l’auteur ?
J’ai hoché la tête, incapable de former un mot. Il a attendu, comme s’il avait tout son temps. Puis il a fait ce que personne n’ose jamais faire : il a tiré la chaise en face de moi et s’est assis sans invitation.
— Alors, dis-moi. À la page où tu es, est-ce que le personnage principal fait encore le mauvais choix, ou a-t-il enfin compris ?
J’ai éclaté de rire. La nervosité s’est envolée. Nous avons parlé pendant trois heures, jusqu’à ce que le patron éteigne les lumières. Il disait mon nom, « Anahid », en le faisant tourner dans sa bouche, comme s’il en cherchait toutes les saveurs. À la fin de la nuit, sous le ciel étoilé d’Erevan, il m’a tenu la main. Juste cela. Une paume contre l’autre. Et j’ai su.
Je reviens à la suite nuptiale, le cœur serré de nostalgie et de joie. Tout est calme. Tout est parfait.
La pendule sur la cheminée marque midi. La cérémonie est à quinze heures. Il devrait être là depuis longtemps. Il devait venir me voir, me parler avant… Une tradition à nous, stupide et romantique. Se souhaiter bonne chance, se chuchoter un secret pour la journée. Je vérifie mon téléphone. Rien. Pas de message. Un petit pincement au cœur, vite chassé. La circulation doit être infernale. Ou alors il a oublié son portable. Il est si étourdi parfois. Je me souviens de ce jour, un mois après notre rencontre, où il avait oublié son portefeuille au restaurant. Il était revenu me chercher, penaud, en plaisantant : « Tu vois, mon cerveau efface tout sauf toi. »
Une heure passe.
Le silence dans la suite devient palpable, lourd. Le champagne dans les flûtes a perdu ses bulles. Les fleurs, des lys blancs et des roses crème, semblent faner à vue d’œil. Je me lève, marche jusqu’à la fenêtre. La rue est animée, pleine de gens pressés, de voitures. Aucune ne s’arrête.
— Il va venir, ma chérie. Les hommes, le jour du mariage… ils sont plus nerveux que nous, tu sais.
La voix de ma mère est trop gaie, trop haute. Je la sens, l’inquiétude, qui rampe sous ses paroles rassurantes. Je hoche la tête, incapable de répondre. Mes doigts serrent le rebord de la fenêtre. Où es-tu, mon amour ? Ton cœur bat-t-il aussi vite que le mien ? Te souviens-tu du premier soir où tu m’as emmenée sur les hauteurs de la Cascade, et où tu as dit que le panorama n’égalait pas la lumière dans mes yeux ?
Quinze heures.
Un coup frappé à la porte nous fait sursauter toutes les deux. Mon cœur fait un bond violent, sauvage. C’est lui ! Je me précipite, le visage illuminé. Ce n’est que le responsable de l’hôtel, gêné, qui vient s’enquérir… si tout va bien. Si nous avons besoin de quelque chose. Son regard fuyant me transperce. Je recule, le sourire gelé sur mes lèvres.
— Appelez-le, maman. S’il vous plaît. Appelez-le.
Ma propre voix me semble lointaine, cassée. Elle prend son téléphone, compose le numéro. Je vois ses doigts trembler. Elle le porte à son oreille. Son visage se fige, puis se tend. Elle raccroche.
— Cela passe directement sur la messagerie. Son téléphone est éteint, ou…
LiaLe psychiatre est venu. Un homme aux mains calmes, à la voix trop mesurée. Il a parlé de « dissociation aiguë », de « mécanisme de défense face à un traumatisme insoutenable ». Il a évoqué des médicaments plus ciblés, du temps, de la patience. Des mots cliniques qui sonnaient creux face à l’étendue des dégâts. Comment un mot comme « dissociation » peut-il capturer l’horreur de voir ta sœur d’âme te demander, les yeux brillants d’excitation, si les boutonnières des garçons d’honneur auront bien le lilas qu’elle a choisi ?Le pire, c’est quand les deux mondes se percutent.Ce matin. Elle s’est réveillée lucide. Une lucidité froide, terriblement calme. Elle avait les yeux secs, le visage comme sculpté dans de la cire pâle. Elle m’a regardée, et j’ai cru voir un instant de reconnaissance, de retour.— Lia.— Je suis là.— J’ai soif.Je lui ai tendu le verre d’eau avec la paille. Elle a bu quelques gorgées, posément. Puis son regard s’est porté sur sa main, sur le dos vide où l’anneau
LiaElle tire sur l’habit d’hôpital, dégoûtée. Ses gestes sont fébriles, ses yeux brillent d’une énergie factice, dangereuse.— Lia, murmure sa mère, les larmes montant déjà. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’on fait ?Ma propre panique, tenue en laisse jusqu’ici, se libère. C’est au-delà de moi. C’est au-delà de nous. Son esprit s’est brisé d’une façon que je ne peux pas réparer avec ma seule présence.— Va chercher un médecin. Vite. Cours.La mère d’Anahid hésite une seconde, son regard déchiré entre sa fille qui s’agite dans son délire et ma propre insistance. Puis elle se précipite hors de la chambre.— Où va maman ? Il faut la rattraper ! Anahid essaie de se lever complètement, mais ses jambes flageolent. Elle titule, je la retiens de justesse.— Anahid, regarde-moi. Écoute-moi. Tu es à l’hôpital. Tu as fait un malaise. Il n’y a pas d’essayage aujourd’hui.— Un malaise ? Mais je vais bien ! Je me sens juste un peu faible. C’est le stress, c’est tout. Tout le monde a le trac avant son e
LiaLe calme ne dure qu’un moment. Un moment suspendu, fragile, où seul le bip du moniteur semblait marquer le passage d’un temps normal.Puis elle bouge. Un frémissement des paupières d’abord. Un soupir plus profond. Ses doigts se contractent faiblement dans ma main. Je me penche, l’espoir , stupide, naïf , faisant battre mon cœur plus vite. Peut-être que le sommeil l’a apaisée. Peut-être…Ses yeux s’ouvrent. Ils sont troubles, vitreux, empreints d’une confusion profonde. Elle cligne plusieurs fois, fixant le plafond blanc sans le reconnaître. Elle tourne la tête lentement, et son regard erre sur la pièce : la fenêtre, le fauteuil vide où sa mère était assise, le chariot en acier chromé.Puis il se pose sur moi.Un instant, rien. Un vide. Puis une lueur y apparaît. Une lueur familière, douce. Mais c’est une douceur d’avant. Une douceur qui n’a plus sa place ici.— Lia.Sa voix est rauque, ensommeillée, mais il y a une note presque normale qui me glace le sang.— Tu es déjà là. Tu es
LiaJe la regarde dormir. Enfin. Les cils encore collés par les larmes, les traits tirés même dans l’oubli chimique. Chaque soupir rauque qui lui échappe est un coup de poing dans ma propre poitrine.Mon roc , mon soleil , Anahid.Etendu là, brisée en mille morceaux sous la lumière froide du néon. Ce n’est pas une chambre d’hôpital. C’est un champ de ruines. Et elle est au centre, l’âme dévastée, portant en elle la preuve vivante de la trahison.Comment l’aider ? La question tourne dans ma tête, sèche, aiguë, comme une lame qui ne trouverait pas sa cible. Je ne suis pas douce comme sa mère, qui sanglote doucement dans le fauteuil, épuisée. Ma tendresse est une forteresse, ma colère est un brasier. Et en ce moment, tout en moi brûle.Brûle en enfer Ara. Ce nom est devenu du venin. J’avais des doutes, oui. Une froideur parfois dans son regard, des calculs derrière ses sourires. Mais ça… Ce carnage public, planifié… C’était de la cruauté pure. Et Sona Melkonyan. L’ascenseur doré. J’écras






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