LOGINJe comprends. Comment pourrais-je ne pas comprendre ?
Laura compose un message, me le montre avant d'envoyer.
Laura : Elle va bien. Elle est en sécurité. Laisse-la tranquille. Si tu l'aimes vraiment, respecte son silence.
— C'est parfait, dis-je.
Elle envoie. Le message part dans l'éther, vers Paris, vers lui. Je l'imagine le recevoir, le lire, le relire. Je l'imagine seul dans son appartement, seul avec Sona qui ne l'aime p
Anahid Le mariage est dans deux semaines. Le jardin de Miguel est une ruche bourdonnante de préparatifs, et j’adore cette agitation joyeuse qui règne dans la maison. La grande table en bois brut qui trône sous les oliviers a été poncée, vernie, astiquée. Les guirlandes de fleurs en papier crépon que Sofia et moi avons passées des heures à fabriquer s’entassent dans des paniers, prêtes à être suspendues. Laura a commandé trente mètres de tissu blanc pour décorer les chaises. Tout avance, tout s’organise, et pourtant rien ne ressemble à un mariage traditionnel arménien. — Où sont les trois cents invités et le restaurant en banlieue ? me lance Laura en riant, alors qu’on plie des serviettes en papier sur la terrasse. — J’ai oublié de les commander, désolée. Il faudra te contenter de vingt-cinq personnes et d’un buffet sous les arbres. — Comment vais-je survivre à cette déception ? Elle rit, et je ris avec elle. Ma mère m’a bien posé la question, au téléphone, avec sa prudence habit
Anahid Cela fait une semaine que la lettre de félicitations d'Ara est arrivée. Je l’ai lue, relue, puis rangée dans le tiroir de ma table de nuit, sans savoir qu’en faire. Ce n’était pas une déclaration, pas une tentative de retour, juste un message élégant et triste qui ne demandait rien en échange. C’est cette absence de demande qui me décide. Ce matin, Miguel et moi sommes assis sur la terrasse pendant la sieste de Siran. La lumière est douce, et la mer est un miroir à peine froissé par le vent. Je prends une grande inspiration et je pose la question qui me travaille depuis des jours. — Miguel, j’aimerais envoyer une photo de Siran à Ara. Une seule. Je crois que c’est le moment. Miguel ne répond pas tout de suite. Il tourne sa tasse de café entre ses doigts, pensif. Je le vois peser le pour et le contre dans sa tête, avec cette intelligence du cœur que j’aime tant chez lui. — Qu’est-ce qui te pousse à faire ça maintenant ? me demande-t-il. — Sa lettre. Il n’a rien demandé. I
Laura Il est deux heures du matin, et je ne dors pas. L'insomnie, cette vieille amie que je croyais avoir congédiée depuis le départ d'Anahid. Elle revient de temps en temps, sans prévenir, s'installe dans mon lit comme une maîtresse exigeante et me tient éveillée jusqu'à l'aube. Je me lève, je vais dans la cuisine, je me fais un thé à la camomille. La lumière crue du néon éclaire le plan de travail impeccable, la vaisselle rangée, les torchons bien pliés. Ma maison est propre, ordonnée, silencieuse. Trop silencieuse. Trop propre. Trop ordonnée. Je prends mon thé et je vais m'asseoir dans le canapé, les pieds repliés sous moi. Depuis la fenêtre, on voit la Méditerranée qui scintille au clair de lune, et les toits du village qui descendent en cascade vers le port. Je pense à ma vie. Trente-six ans, célibataire, sans enfants. Une carrière de traductrice qui me plaît mais qui ne remplit pas tout. Des amis formi
Anahid C'est un mercredi après-midi, le jour où Sofia n'a pas école. Miguel est parti à Valence pour un rendez-vous professionnel, Siran fait sa sieste dans son berceau sous l'olivier, et Sofia et moi sommes assises dans le hamac, un livre de contes entre les mains. Enfin, Sofia est assise, moi je suis à moitié allongée, parce que le hamac n'est pas vraiment conçu pour deux personnes et encore moins quand l'une des deux gigote sans arrêt. — Anahid, dit soudain Sofia en refermant le livre sans prévenir. Pourquoi Siran elle a pas le même papa que moi ? La question arrive comme ça, au milieu des princesses et des dragons, sans crier gare. Je m'y attendais un jour ou l'autre, bien sûr. Sofia a sept ans, elle observe tout, elle comprend tout, même ce qu'on ne lui dit pas. Mais je ne pensais pas que ce serait aujourd'hui, dans le hamac, avec Siran qui dort à trois mètres de nous. — C'est une bonne question, ma puc
La question me prend par surprise. Je n'y ai jamais pensé. Mon père était comme ça, un point c'est tout. On ne refait pas le passé, on ne réécrit pas l'histoire avec des si et des peut-être. Mais maintenant que le psy me le demande, je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. — J'aurais aimé qu'il me dise... qu'il m'aimait. Ma voix se brise sur le dernier mot. Je ne l'avais pas prévu. Je ne sens pas les larmes monter, pas vraiment, mais ma gorge est nouée, ma respiration plus courte. — Il ne vous l'a jamais dit ? — Jamais. Pas une seule fois. Même pas le jour de mon mariage avec Sona. Il m'a serré la main, il m'a dit félicitations, et il est parti. — Et votre mère dans tout ça ? — Ma mère... elle m'aimait, j'imagine. À sa manière. Mais elle était effacée, soumise. Elle ne s'opposait jamais à mon père. Elle me disait je t'aime en cachette, le soir, quand il n'était pas là. Comme si c
Je réfléchis. Longtemps. Le silence dans le cabinet est confortable, pas oppressant. — Parce que j'ai passé ma vie à fuir, je finis par dire. J'ai fui mes responsabilités, j'ai fui mes peurs, j'ai fui mes erreurs. Cette lettre, c'est... le contraire de la fuite. C'est un pas vers elle, vers Siran, vers la réalité. Même si elle ne répond jamais, même si elle jette la lettre sans la lire. Moi, j'aurai fait le pas. — Alors envoyez-la, dit mon psy. Mais envoyez-la sans attentes. Pas pour obtenir une réponse, pas pour être pardonné, pas pour soulager votre conscience. Juste pour faire le pas. Ce soir-là, en rentrant du travail, je m'arrête devant la boîte aux lettres au coin de ma rue. Je sors l'enveloppe froissée de ma poche. Je la regarde une dernière fois, cette écriture tremblée, cette adresse incertaine. Et je la glisse dans la fente. Le bruit du papier qui tombe dans le fond métallique résonne dan
Je range les papiers, referme la boîte.— Un jour, il faudra que tout ça sorte, Laura. Les secrets, ça pourrit tout. Tu as raison. Ton père est mort, mais ses mensonges vivent encore. Ils ont détruit Ara. Ils t'ont détruite, toi aussi. Ils ont détruit Vartan. Et ils ont failli me détruire.— Je sai
Elle est magnifique. Grande, mince, des cheveux noirs cascadant sur ses épaules, un visage parfait, des yeux qui pétillent. Elle lui tient la main, elle le regarde avec adoration. Ils ont l'air heureux. Parfaits. Un couple de magazine.— Elle est belle, je
AnahidJe finis par trouver un petit hôtel, une enseigne au néon qui grésille, une porte vitrée derrière laquelle une lumière orange tremblote. Je sonne. J’attends longtemps, grelottante sous l’auvent trop étroit. Un homme finit par ouvrir, en peignoir, les cheveux en désordre, l’air maussade.— Un
Anahid Le fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien n







