ANMELDENLaura rentre tard, épuisée.
— Alors, demande-t-elle en se laissant tomber sur le canapé. Vous avez fait des progrès ?
— Miguel a tout choisi. Les couleurs, les meubles, tout. C'est magnifique.
— Miguel a tout choisi, répète Laura, un sourire malicieux.
— Arrête.
— J'ai rien dit.
— Tu penses tout haut.
— Je ne pense rien du tout.
Je lance un coussin
Il se lève, me tend la main. Je vois ses doigts, légèrement tremblants, et je réalise qu'il a eu peur, lui aussi. Qu'il a risqué quelque chose, ce soir. Qu'il a mis son cœur sur la table, sans garantie, sans certitude.— On rentre ? Laura et Sofia vont bientôt revenir. Il ne faudrait pas qu'elles nous trouvent en train de pleurer comme des madeleines.Je ris, un rire fragile mais vrai.— On rentre.Je prends sa main, me lève. Mon ventre touche presque le sien, cette bosse ronde qui contient toute ma vie, tout mon avenir, toute mon espérance. Siran bouge, un petit coup de pied, net et précis, comme un coup de pouce, un encouragement, une bénédiction.— Elle a dit oui, dis-je en souriant. Mes larmes sont encore là, mais elles sont devenues des larmes de joie.— Qui ?— Siran. Elle a donné un coup de
Je hoche la tête, incapable de parler. Ma gorge est serrée, mes yeux brûlent. Siran bouge dans mon ventre, un mouvement lent, comme si elle aussi écoutait.— Quand je t'ai rencontrée, je ne cherchais rien. Je n'attendais rien. Je venais juste dîner chez Laura, passer une soirée tranquille entre amis, loin des hôtels, des réunions, des responsabilités. Et puis je t'ai vue. Je t'ai vue avec ton ventre rond, tes yeux tristes où je lisais toute une histoire de douleur, ta façon de sourire quand même, de t'intéresser aux autres, de poser des questions sur Sofia, sur Laura, sur moi. Et quelque chose a changé en moi. Quelque chose que je croyais mort. Quelque chose que j'avais enterré avec Elena.Sa voix tremble légèrement sur le prénom de sa femme. Je vois ses doigts se crisper sur la table, puis se relâcher.—
AnahidLe soleil est bas sur l'horizon, cette heure dorée que les Espagnols appellent "la hora dorada", où tout semble baigné dans une lumière irréelle, où les ombres s'allongent comme des doigts de velours sur la terre chaude, et où les cœurs, dit-on, s'ouvrent plus facilement. Miguel et moi sommes assis sur la terrasse de sa maison, face à la mer qui scintille au loin, parsemée de petits bateaux blancs qui rentrent au port. L'air est tiède, parfumé par le romarin et le jasmin qui grimpent le long des murs. Laura a emmené Sofia au cinéma, une sortie entre filles qu'elle a organisée avec une insistance trop marquée pour être honnête. Je sais ce qu'elle fait. Je sais qu'elle espère. Je sais qu'elle nous a laissés seuls exprès, avec ce sourire malicieux qu'elle cache mal derrière sa tasse de thé.Le silence est confortable, paisible, mais en même temps chargé de cette tension délicieuse qui précède les grandes conversations. Miguel a préparé du thé, des petits gâteaux, des fruits frais
On attend. L'odeur du chocolat emplit la cuisine, chaude, réconfortante. Sofia sautille d'impatience, ses petites jambes qui ne tiennent pas en place.— On peut goûter ? demande-t-elle.— Il faut laisser refroidir encore un peu.— Juste un tout petit morceau ?— Juste un tout petit.Elle prend un cookie, le casse en deux, m'en donne la moitié. Le geste est naturel, généreux. Elle a appris à partager avant même d'apprendre à lire.On croque en même temps.— C'est bon ! s'écrie-t-elle, les yeux écarquillés.— C'est très bon, dis-je, surprise. Vraiment très bon. On a réussi.— On a réussi !Sofia saute de joie, me prend par la main.— On va les montrer à Laura. Elle va être fière. Elle va voir qu'on sait faire des gâ
AnahidLa semaine qui suit est étrange. Les avocats de Miguel ont pris le relais, la mère d'Ara a cessé ses appels. Le silence est revenu, mais c'est un silence chargé, menaçant. Comme l'accalmie avant la tempête, comme le calme avant l'orage.Pour oublier, pour survivre, Laura a décidé qu'on allait passer la journée à faire des gâteaux.— Des gâteaux ? j'ai dit, incrédule. Alors que des avocats se préparent à nous attaquer, des juges à nous juger, une famille à nous détruire ?— Des gâteaux, a répété Laura. Plein de gâteaux. Pour les vendre au marché du village. Pour gagner un peu d'argent. Pour penser à autre chose. Pour retrouver le goût de la vie.— Tu sais faire des gâteaux ?— J'apprends. Avec toi. Avec Sofia. Avec tout
AnahidMiguel est arrivé une heure après avoir appris la nouvelle. Laura l'a appelé en pleine nuit, il a tout laissé, il a pris sa voiture, il est venu. Je l'ai vu arriver dans l'aube grise, sa silhouette découpée contre le ciel, ses mains sur le volant, son regard fixe.— Montre-moi la lettre, a-t-il dit en entrant. Sa voix était calme, trop calme. Celle des hommes qui ont appris à ne pas montrer leurs émotions.Je la lui ai tendue, les mains tremblantes. Il l'a prise, l'a lue en silence. Ses yeux parcouraient chaque ligne, chaque mot, chaque menace. Son visage est resté impassible, mais j'ai vu ses mâchoires se serrer, ses poings se crisper.— Des menaces en l'air, a-t-il dit enfin. Rien de solide.— Tu crois ? Ma voix était faible, incrédule.— Je suis sûr. Ils bluffent. Ils espèrent que tu auras peu
AnahidLa mère d'Ara ne répond pas. Ses yeux se tournent vers moi, vers mon ventre. Elle les pose dessus avec une intensité qui me glace, qui me pèse, qui m'écrase. Ses yeux parcourent la rondeur de mon ventre, la courbe que dessine ma robe sous mes c&oci
Il ne me retient jamais. Il ne me demande jamais de rester. C'est sa force, et sa faiblesse.Je me rhabille, je sors. La nuit est froide, les rues sont vides. Je rentre chez moi, chez nous, chez cette prison dorée que j'ai choisi de détruire.L'appartemen
Maintenant, c'est mon tour.Je range le téléphone, je me recoiffe. Dans le miroir, mon reflet est calme, impeccable. Personne ne saurait ce qui se passe derrière ce masque de marbre. C'est mon talent, peut-être le seul que j'aie vraiment déve
SonaL'appartement est vide. Pas le vide tranquille des après-midi ordinaires, mais un vide lourd, chargé d'absence, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle en attendant mon départ. Ara est parti depuis ce matin, une énième







