เข้าสู่ระบบLia
Je la regarde dormir. Enfin. Les cils encore collés par les larmes, les traits tirés même dans l’oubli chimique. Chaque soupir rauque qui lui échappe est un coup de poing dans ma propre poitrine.
Mon roc , mon soleil , Anahid.
Etendu là, brisée en mille morceaux sous la lumière froide du néon. Ce n’est pas une chambre d’hôpital. C’est un champ de ruines. Et elle est au centre, l’âme dévastée, portant en elle la preuve vivante de la trahison.
Comment l’aider ? La question tourne dans ma tête, sèche, aiguë, comme une lame qui ne trouverait pas sa cible. Je ne suis pas douce comme sa mère, qui sanglote doucement dans le fauteuil, épuisée. Ma tendresse est une forteresse, ma colère est un brasier. Et en ce moment, tout en moi brûle.
Brûle en enfer Ara. Ce nom est devenu du venin. J’avais des doutes, oui. Une froideur parfois dans son regard, des calculs derrière ses sourires. Mais ça… Ce carnage public, planifié… C’était de la cruauté pure. Et Sona Melkonyan. L’ascenseur doré. J’écraserai leur nom. Je trouverai une faille.
Mais plus tard. Plus tard.
Maintenant, il n’y a qu’elle.
Elle a pleuré pendant des heures. Un chagrin qui n’était pas des pleurs, mais une hémorragie de l’âme. Un corps secoué de sanglots si violents que je craignais pour le bébé, pour elle, pour tout. Elle se vidait de tout ce qu’elle était : la femme confiante, l’amoureuse, la future épouse. Chaque larme emportait un morceau de l’Anahid d’avant. Et je ne pouvais rien faire. Rien. Tenir son épaule, faire barrage aux charognards comme cette vipère d’Eliz, essuyer les larmes de sa mère. Être un mur. Un mur silencieux et stérile.
Parler ? Dire quoi ? Tout ira bien ? La phrase est devenue une insulte. Je suis là ? Elle le sait. Elle sait aussi que ma présence, aussi fidèle soit-elle, n’effacera pas les regards, les rires étouffés dans le couloir, les commérages qui déjà se répandent comme une tache d’huile vile.
Je me lève, mes articulations raides de tension. Je marche jusqu’à la fenêtre. La nuit est noire. Quelque part là-bas, il vit sa nuit de noces. Et ici, nous veillons sur les débris de sa vie.
Ma mère à moi m’a appelée trois fois. La communauté arménienne est petite, le scandale est nucléaire. Tout le monde a un avis, un « pauvre chou », un « je l’avais toujours dit ». Je n’ai répondu à personne. Mon monde se réduit à cette pièce. À cette femme.
Comment l’aider à se relever, quand le sol même sous ses pieds a été volontairement miné ?
Pas avec des mots. Les mots sont des traîtres. Ils sont trop légers pour porter une telle douleur.
Par les actes, alors. Des actes concrets, tranchants. Déjà, j’ai fait annuler les locations, prévenu les fournisseurs pour le mariage qui n’aura jamais lieu. J’ai confisqué son téléphone, débranché la box de son appartement. Elle ne verra pas les messages, les fausses condoléances, les captures d’écran de l’annonce. Pas encore. Pas avant d’être plus forte.
Mais c’est de la gestion de crise. Ce n’est pas une reconstruction.
Elle va accoucher. Elle va être mère seule. Elle va devoir affronter les regards, les questions sur « le père », les sourires en coin. L’enfant… cet enfant qui était un rêve et qui est devenu, à ses yeux, le stigmate de sa honte. Il faudra l’en détacher. Lui faire comprendre que cet enfant est sien, pas le sien. Qu’il est une partie d’elle, pas de lui. Une bataille de chaque instant.
Je retourne m’asseoir près du lit. Je prends sa main, celle qui ne porte plus d’alliance, dans la mienne. Elle est froide. Inerte.
— Je suis là, akch (ma soeur), je murmure enfin, dans le silence bourdonnant de la chambre. Et je ne bougerai pas.
Les mots sont simples. Peut-être trop. Mais c’est le seul serment qui vaille. Je ne lui promets pas que la douleur va s’en aller. Je ne lui promets pas une revanche éclatante. Je lui promets ma présence. Une présence de pierre, à toute épreuve. Un roc sur lequel, quand elle en aura la force, elle pourra s’appuyer pour se reconstruire, pierre par pierre.
Elle frémit dans son sommeil, un petit gémissement lui échappe. Sa main se crispe légèrement dans la mienne.
La vraie douleur ne fait que commencer, a-t-elle pensé. Elle a raison.
Mais elle a tort sur un point.
Elle n’est pas seule.
Je serai là. Pour tenir les charognards à distance. Pour lui tendre un verre d’eau les nuits de cauchemar. Pour l’accompagner chez le gynécologue. Pour lui rappeler, chaque jour, chaque heure si nécessaire, qu’elle est Anahid. Pas la fille plantée. Pas la honte de la communauté. Anahid. Mon amie. Ma sœur.
Le moniteur égrène son bip régulier. Le cœur bat. Fragile, mais il bat. C’est tout ce qui compte pour l’instant.
Je m’installe plus confortablement dans le fauteuil, sans lâcher sa main. La nuit sera longue. Les suivantes aussi.
Mais je veillerai.
LiaLe psychiatre est venu. Un homme aux mains calmes, à la voix trop mesurée. Il a parlé de « dissociation aiguë », de « mécanisme de défense face à un traumatisme insoutenable ». Il a évoqué des médicaments plus ciblés, du temps, de la patience. Des mots cliniques qui sonnaient creux face à l’étendue des dégâts. Comment un mot comme « dissociation » peut-il capturer l’horreur de voir ta sœur d’âme te demander, les yeux brillants d’excitation, si les boutonnières des garçons d’honneur auront bien le lilas qu’elle a choisi ?Le pire, c’est quand les deux mondes se percutent.Ce matin. Elle s’est réveillée lucide. Une lucidité froide, terriblement calme. Elle avait les yeux secs, le visage comme sculpté dans de la cire pâle. Elle m’a regardée, et j’ai cru voir un instant de reconnaissance, de retour.— Lia.— Je suis là.— J’ai soif.Je lui ai tendu le verre d’eau avec la paille. Elle a bu quelques gorgées, posément. Puis son regard s’est porté sur sa main, sur le dos vide où l’anneau
LiaElle tire sur l’habit d’hôpital, dégoûtée. Ses gestes sont fébriles, ses yeux brillent d’une énergie factice, dangereuse.— Lia, murmure sa mère, les larmes montant déjà. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qu’on fait ?Ma propre panique, tenue en laisse jusqu’ici, se libère. C’est au-delà de moi. C’est au-delà de nous. Son esprit s’est brisé d’une façon que je ne peux pas réparer avec ma seule présence.— Va chercher un médecin. Vite. Cours.La mère d’Anahid hésite une seconde, son regard déchiré entre sa fille qui s’agite dans son délire et ma propre insistance. Puis elle se précipite hors de la chambre.— Où va maman ? Il faut la rattraper ! Anahid essaie de se lever complètement, mais ses jambes flageolent. Elle titule, je la retiens de justesse.— Anahid, regarde-moi. Écoute-moi. Tu es à l’hôpital. Tu as fait un malaise. Il n’y a pas d’essayage aujourd’hui.— Un malaise ? Mais je vais bien ! Je me sens juste un peu faible. C’est le stress, c’est tout. Tout le monde a le trac avant son e
LiaLe calme ne dure qu’un moment. Un moment suspendu, fragile, où seul le bip du moniteur semblait marquer le passage d’un temps normal.Puis elle bouge. Un frémissement des paupières d’abord. Un soupir plus profond. Ses doigts se contractent faiblement dans ma main. Je me penche, l’espoir , stupide, naïf , faisant battre mon cœur plus vite. Peut-être que le sommeil l’a apaisée. Peut-être…Ses yeux s’ouvrent. Ils sont troubles, vitreux, empreints d’une confusion profonde. Elle cligne plusieurs fois, fixant le plafond blanc sans le reconnaître. Elle tourne la tête lentement, et son regard erre sur la pièce : la fenêtre, le fauteuil vide où sa mère était assise, le chariot en acier chromé.Puis il se pose sur moi.Un instant, rien. Un vide. Puis une lueur y apparaît. Une lueur familière, douce. Mais c’est une douceur d’avant. Une douceur qui n’a plus sa place ici.— Lia.Sa voix est rauque, ensommeillée, mais il y a une note presque normale qui me glace le sang.— Tu es déjà là. Tu es
LiaJe la regarde dormir. Enfin. Les cils encore collés par les larmes, les traits tirés même dans l’oubli chimique. Chaque soupir rauque qui lui échappe est un coup de poing dans ma propre poitrine.Mon roc , mon soleil , Anahid.Etendu là, brisée en mille morceaux sous la lumière froide du néon. Ce n’est pas une chambre d’hôpital. C’est un champ de ruines. Et elle est au centre, l’âme dévastée, portant en elle la preuve vivante de la trahison.Comment l’aider ? La question tourne dans ma tête, sèche, aiguë, comme une lame qui ne trouverait pas sa cible. Je ne suis pas douce comme sa mère, qui sanglote doucement dans le fauteuil, épuisée. Ma tendresse est une forteresse, ma colère est un brasier. Et en ce moment, tout en moi brûle.Brûle en enfer Ara. Ce nom est devenu du venin. J’avais des doutes, oui. Une froideur parfois dans son regard, des calculs derrière ses sourires. Mais ça… Ce carnage public, planifié… C’était de la cruauté pure. Et Sona Melkonyan. L’ascenseur doré. J’écras
LiaLe fœtus. Pas ton bébé. Pas l’enfant. Le fœtus. Comme un objet médical. Comme quelque chose de détaché de moi, de lui, de notre histoire brisée. C’est atroce. C’est peut-être la seule façon d’en parler sans que tout s’effondre.Tout va bien. La phrase la plus cruelle jamais prononcée. Rien ne va bien. Rien ne sera plus jamais bien.— Pourquoi ? je murmure, les yeux perdus dans le néon aveuglant. La question tourne en boucle dans ma tête, usante, folle. Pourquoi m’avoir fait ça ? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi en direct ? Pourquoi… m’avoir donné cet enfant avant de me détruire ?Ma mère se penche, ses larmes tombant sur mon drap.— Nous ne savons pas, anam jan. Personne ne répond. Sa famille… ils ont coupé les ponts. Ses téléphones sont morts. L’église où il… où la cérémonie a eu lieu était une église privée, louée pour l’occasion. Tout a été verrouillé.Verrouillé. Il a planifié cela. Ce n’est pas une impulsion, un coup de folie. C’est une exécution. Méticuleuse. Sadique.— Qui ét
LiaNous arrivons dans une petite salle de réunion, sinistre avec sa grande table et ses chaises en cuir. Nous allongeons Anahid sur un canapé. Sa mère lui tient la main, sanglotant.— L’ambulance arrive, madame, dit l’homme de l’hôtel, gêné.Je m’agenouille près d’elle, pressant un linge humide sur son front. Ses paupières battent. Un gémissement s’échappe de ses lèvres.Puis, la porte entrouverte laisse passer des bribes de la rumeur qui enfle dans le hall.— … une vidéo en direct, j’ai entendu…— … avec une autre, une Melkonyan, tu te rends compte ?— … il l’a plantée là comme une moins que rien…Chaque mot est un clou enfoncé dans son cercueil social. Je me lève d’un bond et claque la porte, isolant le bruit, mais pas l’écho qui résonnera pendant des semaines.Quand l’ambulance arrive, c’est par une entrée de service. Pour éviter les regards. Trop tard. Les images sont déjà parties. Les commentaires aussi.Le trajet jusqu’à l’hôpital est un flou de lumières bleues et de bruits de







