Deux ans après son mariage, Pauline Morel rangeait un tiroir quand, sans faire attention, elle a déchiré le livret de famille.
Un peu contrariée, elle est allée à la mairie pour en demander un duplicata.
Derrière le guichet, l'employée a froncé les sourcils, surprise.
« Madame, il n'y a aucune trace de votre mariage dans le registre de l'état civil. »
Pauline a aussitôt secoué la tête.
« Ce n'est pas possible. Je suis mariée depuis deux ans. »
Elle a alors tendu le livret de famille, déchiré en deux.
L'employée a pris le temps de vérifier. Une première fois, puis une deuxième, puis une troisième.
Finalement, elle a tourné l'écran vers Pauline.
« Il n'y a vraiment aucun enregistrement à votre nom. Et ce cachet, il est de travers. Ce document n'a aucune valeur officielle. »
Encore sous le choc, Pauline est sortie de la mairie, l'esprit vide.
Son téléphone a soudain sonné.
« Madame Morel, bonjour. Je m'appelle Olivier Caron, l'avocat mandaté par votre père. Seriez-vous disponible pour passer au Cabinet Héritage & Patrimoine afin de signer un accord de succession ? »
Pauline a esquissé un rictus.
Encore un escroc.
Elle allait raccrocher quand la voix à l'autre bout du fil a repris, calme, précise :
« Votre mère s'appelle Sylvie Morel. Il y a vingt ans, elle vous a laissée devant le centre départemental de l'enfance. Après vérification, vous êtes l'unique enfant biologique d'Alexandre Beaumont, l'ancien homme le plus riche de Valmer. »
Pauline est restée figée un instant. Puis elle a attrapé son sac et est allée au rendez-vous.
De la bouche de l'avocat, elle a entendu la chose la plus absurde de toute sa vie.
Son père biologique, Alexandre Beaumont, était un magnat de la finance. Il était décédé le mois dernier. Actions, biens immobiliers, sociétés, son patrimoine dépassait des centaines de milliards. Et elle était sa seule héritière directe.
Alors que son esprit bourdonnait encore, l'avocat lui a soudain demandé :
« Quelle est votre situation matrimoniale et familiale ? »
Le visage de son mari s'est imposé brutalement dans son esprit.
En pensant au faux livret de famille, déchiré dans son sac, elle a serré le stylo et a répondu, d'une voix contenue :
« Donnez-moi deux heures. J'ai quelque chose à vérifier. »
En sortant du cabinet, Pauline s'est dirigée droit vers l'entreprise de son mari.
La porte du bureau d'Antoine Hérault était entrouverte. Elle allait pousser quand une voix féminine, mûre et sensuelle, s'est échappée de l'intérieur :
« Antoine, ça fait cinq ans qu'on est mariés. Tu attends quoi, au juste, pour qu'on sorte enfin au grand jour ? »
Pauline s'est figée net.
Cette voix, elle l'aurait reconnue entre mille.
Claire Renaud, leur responsable pédagogique à l'université.
Claire avait six ans de plus qu'Antoine. Mis à part l'âge, elle n'avait aucun défaut aux yeux de qui que ce soit.
Son allure était impeccable, sa silhouette élégante, et elle dégageait une assurance naturelle.
À l'université, elle était extrêmement populaire, appréciée aussi bien par les hommes que par les femmes, et considérée comme la meilleure responsable pédagogique du campus.
Pauline a retenu son souffle. L'instant d'après, la voix de son mari s'est élevée, toujours aussi douce, posée et familière :
« L'entreprise est sur le point d'entrer en Bourse. On a encore besoin d'elle sur beaucoup de sujets. Et puis, le testament de mon grand-père est clair, il ne veut pas que tu mettes les pieds dans la famille.
Si on rend ça public maintenant, ma grand-mère te mettra dans une position difficile. Je ne le supporterais pas... »
Un bourdonnement sourd lui a explosé dans la tête de Pauline. Elle a porté la main à sa bouche d'un geste réflexe, retenant son souffle pour empêcher le sanglot de lui échapper.
Dans son sac, il y avait ce livret de famille déchiré. Elle l'avait patiemment recollé, puis rangé comme un trésor.
À cet instant, tout s'est mis en place. Depuis le début, elle n'avait été qu'une figurante ridicule, tenue dans l'ignorance.
Pauline est sortie du bâtiment d'un pas rapide et a aussitôt passé un appel.
Elle a inspiré profondément. Quand elle a parlé, sa voix était étonnamment calme et ferme, comme si elle avait changé de peau.
« Maître Caron, je peux signer l'accord de succession dès maintenant. Par ailleurs, je suis célibataire, sans enfant. L'intégralité de l'héritage me revient. »
Les formalités réglées, Pauline a repris le volant pour rentrer chez elle.
Sur la route, son esprit était ailleurs, si bien qu'elle n'a pas vu la voiture arriver derrière elle.
Le choc a été brutal. Rien de grave, juste une blessure légère au front.
Aux urgences, elle s'est fait nettoyer la plaie et poser un pansement.
En sortant, comme si une pensée tardive lui traversait soudain, Pauline a hésité une seconde, puis elle s'est rendue au service de gynécologie.
Le compte rendu entre les mains, quelque chose s'est définitivement éteint en elle.
« Vous voulez dire... que mon utérus n'a aucun problème, c'est bien ça ? »
« Exactement. D'après les examens, vous êtes en parfaite santé. »
« Je peux tomber enceinte ? »
« Bien sûr. »
« Et cela n'empêche pas d'avoir une vie sexuelle normale ? »
La gynécologue, pourtant habituée à ce genre d'échanges, a esquissé un sourire, légèrement gênée : « Évidemment que non. »
Pourtant, avant le mariage, Antoine lui avait montré un prétendu rapport médical. Il lui avait affirmé que son utérus présentait de graves anomalies, qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant et que même une vie conjugale normale pouvait lui faire des dommages irréversibles pour sa santé. »
« Même comme ça, je veux t'épouser. »
Ce jour-là, il lui tenait la main, le regard plein de douceur et de détermination : « C'est toi que j'ai choisie. Pour toute ma vie. »
Pour cette promesse, ils avaient affronté l'opposition féroce de la famille Hérault.
Elle avait vu son beau-père lancer une tasse contre le sol, en colère :
« Épouser une femme incapable d'avoir des enfants, c'est condamner la lignée ! »
Elle avait aussi entendu sa belle-mère se plaindre pendant un repas de famille, au bord des larmes :
« Mon fils a perdu la tête... »
Et à chaque fois, Antoine souriait, tranquille :
« Ne les écoute pas. Tant que je suis là, ça suffit. »
Pendant deux ans, les piques de sa belle-mère, parfois à mots couverts, parfois sans la moindre retenue, n'avaient jamais cessé :
« Une femme qui ne sert à rien pour la famille. »
« Incapable de donner un enfant, à quoi bon se marier ? »
Ces mots s'étaient accrochés à elle comme une maladie tenace, l'accompagnant nuit après nuit, jusqu'à l'empêcher de trouver le sommeil.
...
En apprenant que Pauline avait eu un accident de voiture, Antoine est arrivé très vite à l'hôpital.
Vêtu d'une chemise blanche, grande silhouette, il est entré presque en courant.
En le voyant, Pauline a eu comme un vertige. Six années de souvenirs lui sont revenues d'un coup.
Ils s'étaient rencontrés pour la première fois dans le bureau de Claire, à l'université.
Elle était venue déposer des documents pour un camarade. Antoine, lui, discutait d'un dossier avec Claire. Quand il avait levé les yeux, son regard avait croisé le sien. Il avait simplement hoché la tête, poli, sans chercher à engager la conversation.
Ensuite, il l'avait courtisée pendant trois ans.
Antoine était le garçon le plus populaire du campus : beau, brillant, issu d'une famille aisée.
Surtout, il savait comment s'y prendre. Pressant sans être brutal, attentif, toujours doux dans ses mots comme dans ses gestes, il finissait presque toujours par obtenir ce qu'il voulait. Peu de filles savaient lui résister.
Pauline non plus.
Orpheline, elle avait grandi seule, avec un caractère froid et réservé. Elle se tenait à distance des autres. Malgré cela, elle avait fini par céder sous son acharnement calme et constant.
Antoine lui a parlé pendant un moment. Voyant que Pauline restait silencieuse, il a cru qu'elle était encore sous le choc.
Il l'a aussitôt attirée contre lui.
Mais, Pauline, par pur réflexe l'a violemment repoussé et s'est levée d'un bond.
« On y va. »
Elle a lâché ces trois mots à la hâte et l'a contourné sans un regard.
Cette poitrine qui lui avait autrefois apporté chaleur et sécurité ne lui inspirait plus qu'un profond dégoût.
De retour dans la voiture, Antoine restait inquiet.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Tu fais toujours attention au volant. Comment ça a pu arriver aujourd'hui ? »
« ... »
Pauline n'a pas répondu. Son regard est tombé sur sa paume. La grosse bague en diamant brillait trop fort.
Elle ne disait rien. Antoine n'a pas insisté. Il a simplement cherché sa main, comme il le faisait toujours.
Une fois encore, Pauline l'a évitée.
« Tu m'en veux ? » a-t-il demandé doucement.
« D'accord, si tu n'as pas envie d'en parler, je n'insiste pas. Ce soir, on reçoit quelqu'un d'important à la maison. J'ai demandé qu'on prépare ce que tu aimes. Ça te changera les idées. »
Il était toujours comme ça. Calme, attentionné, rassurant. Et plus il l'était, plus Pauline avait envie de rire.
« Allez, souris un peu. Ne te fâche plus. Quand tout ça sera derrière moi, je me rattraperai. Je passerai plus de temps avec toi. En ce moment, c'est compliqué, l'entreprise prépare son entrée en Bourse, je suis vraiment débordé. »
Il a cru l'avoir rassurée. Alors il a souri à son tour.
Pauline a hoché la tête.
« Oui. Très contente, même. J'ai l'impression que ma vie est pleine de surprises. »
Ses mots avaient un double sens. Mais Antoine ne l'a pas perçu.
La villa de la famille Hérault se trouvait dans le quartier le plus cher de Valmer, le long des berges, une propriété de plus de cinq cents mètres carrés.
Tout cela, elle l'avait obtenu en renonçant à sa propre carrière pour l'aider à bâtir l'entreprise.
À peine rentrée, des éclats de rire lui sont parvenus de l'étage.
Des rires d'enfant, mêlés à une voix féminine, douce et légère.
C'était Lucas Hérault, le petit garçon qu'elle et Antoine avaient adopté juste après leur mariage. Il avait cinq ans.
Pauline a levé les yeux.
Et sans la moindre surprise, elle a vu Claire.
La femme qu'elle n'avait pas revue depuis cinq ans.
Claire portait une robe en maille bleu-vert, moulante sans être voyante. Ses longs cheveux ondulaient en larges boucles. Elle avait passé la trentaine, et pourtant son visage restait étonnamment jeune, à peine plus que vingt ans. Chacun de ses gestes respirait une assurance encore plus marquée.
« Pauline, regarde qui est là ! »
La voix d'Antoine s'est élevée à côté d'elle, grave, animée, incapable de cacher son excitation.
C'était la première fois que Pauline le voyait dans un tel état. D'ordinaire, même quand il se montrait attentionné ou tendre avec elle, il n'avait jamais cette énergie-là.
Cette fois, c'était différent. Quelque chose de brut, de spontané, une joie presque incontrôlable. Un élan venu du fond de lui.
« Claire ? »
Pauline a froncé les sourcils, feignant la surprise.
À l'intérieur, pourtant, le dégoût avait déjà atteint son point de rupture.
La Claire qu'elle avait sous les yeux était posée, élégante, parfaitement maîtrisée. Rien à voir avec la femme à la voix mielleuse et aux manières provocantes entendue dans le bureau.
« Pauline, ça fait longtemps. »
Claire a aussitôt pris Lucas par la main et est descendue de l'étage. Elle s'est approchée avec un sourire chaleureux, comme si de rien n'était, pour saluer Pauline.
Pauline a reporté son regard sur Lucas.
Peu de temps après leur mariage, Antoine avait abordé le sujet avec elle. Il lui avait proposé d'adopter un petit garçon, dans l'orphelinat où elle avait grandi.
C'est ainsi que Lucas était entré dans leur vie.
Antoine lui avait expliqué qu'avec un enfant, il serait plus facile de faire taire la famille. Ses parents cesseraient de lui mettre la pression pour qu'elle tombe enceinte.
Pauline avait cru qu'il pensait à elle.
Alors elle avait accepté.
Mais ces deux années passées à élever Lucas avaient été un véritable calvaire.
Lucas avait un caractère difficile. Au moindre accès de colère, il lançait des objets sur elle, sans retenue, comme s'il nourrissait à son égard une hostilité profonde.
Une fois même, il avait crié devant elle, exigeant qu'Antoine lui rende sa « vraie maman ».
Pauline avait fini par perdre patience. Elle avait parlé d'abandonner l'adoption.
Antoine l'avait aussitôt apaisée. Il lui avait dit que Lucas était à plaindre, qu'il avait grandi sans mère. Il l'avait suppliée d'être plus indulgente. Ces mots, à force, ramenaient toujours Pauline à sa propre histoire, à cette enfance passée sans parents.
Aujourd'hui, en voyant Lucas s'accrocher fermement à la main de Claire, en repensant à tout ce qu'Antoine lui avait fait subir, tout devenait clair.
Ils étaient mariés depuis cinq ans.
Lucas avait cinq ans.
La famille Hérault refusait Claire.
Alors...
Antoine s'était servi d'elle. Il l'avait trompée, utilisée comme un paravent, pour qu'elle travaille à leur place, encaisse à leur place et souffre à leur place.
Pendant le dîner, Antoine, Lucas et Claire n'ont cessé d'échanger, riant, servant mutuellement.
À côté, Pauline mangeait en silence, comme une étrangère à leur table.
« Pauline. »
Antoine a attendu le bon moment, puis a reposé ses couverts. Sa voix s'est adoucie.
« Claire travaille en ce moment sur un livre autour de la parentalité. Elle cherche un endroit calme. Et puis, tu sais, la société me prend beaucoup de temps, toi aussi tu es très occupée... »
Il a marqué une courte pause.
« Je pensais lui proposer de rester ici quelque temps. Elle pourrait t'aider avec Lucas. D'ailleurs, il s'entend très bien avec elle. »
Tiens donc.
Cinq ans à se cacher, lassés de jouer à l'ombre, et maintenant, l'envie de s'installer au grand jour.
Pauline a fait comme si elle n'avait rien entendu.
Elle a continué à manger, tranquillement, sans lever les yeux.
Le silence est tombé d'un coup. L'atmosphère s'est figée autour de la table.
Antoine a paru un peu mal à l'aise. Il s'est rapproché et a murmuré :
« Pauline, je te parle. »
Pauline a reposé son verre avec force.
Le bruit a claqué contre la table.
Avant même qu'elle ne dise un mot, Claire s'est empressée de prendre la parole :
« Désolée, vraiment. Je ne voulais pas créer de malaise. Pauline, Antoine disait ça sans y penser. Il voit que tu es débordée, entre le travail, la maison et Lucas. Il se disait juste que je pourrais te donner un coup de main... »
« Non ! Moi, je veux que Tante Claire reste ! »
Lucas, assis à côté d'elle, s'est aussitôt agité. Il a tapé sur la table, a fait glisser les couverts, incapable de se calmer.
« Lucas, non, calme-toi... »
« Lucas, ça ne se fait pas. »
Voyant la scène dégénérer, Claire s'est précipitée pour le retenir.
Sa voix s'est mêlée à celle de Pauline, plus sèche, plus autoritaire.
Lucas a jeté un regard noir à Pauline. Furieux, il a attrapé son verre et a projeté l'eau dans sa direction.