LOGINElara
La tour Storne est un monstre de verre et d'acier qui domine le quartier financier de la ville. Quatre-vingts étages de puissance brute, de sophistication glacée et de secrets bien gardés. Je me tiens devant l'entrée, mon CV falsifié à la main, mon cœur battant la chamade sous ma veste en laine sobre. Je m'appelle Elara Vance, désormais. Consultante en stratégie, spécialisée dans les fusions-acquisitions. Diplômée de la London School of Economics, passée par deux cabinets prestigieux. Un parcours irréprochable, cousu main par les faussaires les plus talentueux du marché surnaturel. Je ne suis plus Scarlett O'Connor. Je suis une humaine ordinaire, une professionnelle anonyme, un caméléon. Je franchis les portes en verre fumé. Le hall est immense, lumineux, peuplé d'employés pressés qui parlent dans leurs oreillettes. L'air est climatisé, aseptisé, chargé d'une odeur de cuir et de café. Partout, des symboles de loups gravés dans le marbre, des tableaux abstraits représentant des meutes en chasse, des écrans diffusant les cours de la bourse. — Mademoiselle Vance ? Une femme en tailleur bleu nuit s'approche, un sourire professionnel aux lèvres. Elle est humaine, comme la plupart des employés subalternes de Storne. Les loups-garous, eux, occupent les étages supérieurs. — C'est moi, dis-je en lui rendant son sourire. — Bienvenue chez Storne Industries. Veuillez me suivre, je vous prie. Elle me conduit vers une salle d'attente vitrée, où d'autres candidats patientent. Je m'installe sur une chaise, jette un regard discret autour de moi. Trois hommes, deux femmes. Tous humains. Tous nerveux. Aucun n'a la moindre chance de décrocher ce poste. Le poste est pour moi. Il doit l'être. L'attente dure une heure. J'observe, j'écoute, j'emmagasine. Chaque détail compte. La façon dont les employés se saluent, les codes d'accès aux ascenseurs, les fréquences des badges. Je grave tout dans ma mémoire. — Mademoiselle Vance, l'entretien va commencer. Je me lève, lisse ma jupe. Mon cœur s'est calmé. Je suis Elara Vance, consultante en stratégie. Je suis prête. La salle d'entretien est vaste, froide, dominée par une table en verre noir. Trois personnes m'attendent. Deux hommes, une femme. Tous humains, à première vue. Mais je sens l'odeur du loup sous leurs parfums coûteux. Des métamorphes, donc. — Mademoiselle Vance, commence le premier homme, un quinquagénaire aux cheveux gris. Votre CV est impressionnant. Parlez-nous de votre expérience chez Meridian Consulting. Je réponds avec aisance, déroulant le script que j'ai mémorisé. Les faussaires ont fait un travail remarquable. Chaque détail est vérifiable, chaque référence est solide. Les questions s'enchaînent, précises, incisives. Je pare chaque coup avec le calme d'une professionnelle rompue aux joutes verbales. — Pourquoi Storne Industries ? demande la femme, une brune aux yeux perçants. — Parce que c'est une entreprise en pleine expansion. Parce que je veux travailler au cœur de la machine. Parce que j'admire la vision de Kaelen Thorne. Le mensonge glisse sur mes lèvres comme du miel. La femme hoche la tête, impressionnée. — Vous n'aurez pas peur de travailler pour un loup-garou ? demande le second homme, un sourire en coin. — Je ne vois pas les choses ainsi. Je vois un leader visionnaire, un empire en construction, une opportunité unique de faire mes preuves. Nouveau hochement de tête. Je sens que je gagne des points. L'entretien dure encore une demi-heure. À la fin, le quinquagénaire se lève, me tend la main. — Merci, mademoiselle Vance. Nous vous tiendrons informée. Je sers sa main, soutiens son regard. Sa poigne est ferme, mais pas menaçante. Un test, encore un. — J'attends votre appel avec impatience, dis-je. Je quitte la salle, traverse le hall, sors dans la rue. La ville m'accueille avec son vacarme, sa foule, sa lumière crue. Je respire profondément. L'air sent l'essence et le bitume, pas le sang ni la peur. Je suis peut-être en train de commettre la plus grande folie de ma vie. Mais je n'ai pas le choix. Kaelen Thorne a signé l'arrêt de mort de ma famille. Il est temps de lui rendre la politesse.ScarlettMon père est au sol. Mon oncle est mort. L'homme que j'aime se vide sur la pierre. Et Damian est là, à quatre mètres, avec sa lame et son sourire qui vacille.Je ne pense plus.Ce n'est pas une métaphore, je le jure sur tout ce qui reste : la pensée s'arrête, s'éteint, et à sa place il y a quelque chose de plus vieux, de plus simple, un courant qui monte du sol, qui passe par mes jambes, qui emplit mes bras, ma gorge, mes yeux. La rage. Pas la colère, j'ai connu la colère, la colère est une chose de la tête. La rage est une chose du sang, et mon sang, ce sang hybride que Fell n'avait jamais vu, ce sang moitié vampire, moitié quelque chose d'autre, mon sang bout littéralement dans mes veines.Damian me voit venir. Et pour la première fois depuis que je le connais, pour la première fois dans toute cette longue histoire, je vois dans ses yeux gris quelque chose qui n'a jamais été là.De la peur.Je ne cours pas ve
Scarlett C'est mon père qui bouge le premier. Mon père. Soixante-dix ans, cinq ans d'agonie, des semaines de cage, des jambes qui le portent à peine, et il bouge le premier, parce que les patriarches ne regardent jamais leurs filles se faire tuer sans répondre. Je le vois du coin de l'œil : il a ramassé quelque chose, un tesson, un éclat de pierre du mur, n'importe quoi, et ses lèvres remuent, et je comprends avec un coup de froid que mon père, cet homme que j'ai toujours cru dénué de magie, connaît un sort. Un seul. Un vieux sort des clans, le genre de sort qu'on apprend aux patriarches et qui ne sert qu'une fois, qui coûte tout ce qu'on a. — Alistair, non, dit Lyra, qui a compris aussi. Alistair ! Le sort part. Ce n'est pas grand-chose à voir : une ondulation dans l'air, un voile qui se tend entre Damian et moi, fragile comme une toile d'araignée et suffisant, peut-être, pour une seconde. Une protection. L
ScarlettLe hurlement, c'est moi qui le pousse.La lame entre dans Kaelen et la douleur m'arrive en même temps, pas atténuée, pas diluée, entière, le lien purifié ne filtre plus rien, il transmet tout, et pendant une seconde je suis à genoux sans savoir comment, une main sur mon propre côté qui ne saigne pas, et je sens sa vie qui vacille comme une flamme dans un courant d'air.— Voilà, dit Damian. Il se redresse au-dessus de Kaelen, et sa lame brille, et il y a dans sa voix quelque chose d'ivre, d'extatique, d'à peine humain. Voilà ce que ça fait. Sept ans que tu hurlais dans ma tête, cousin, sept ans de ce lien immonde qui me rappelait que tu avais ce que je méritais. Maintenant tu sais ce que c'est, quand on vous prend le trône de l'intérieur.Kaelen est au sol. Il respire encore. Il cherche mon regard, il le trouve, et même là, même comme ça, il me fait un signe infime du menton : pas encore, attends, tiens-toi.Je me tiens.
KaelenC'est à ce moment-là que la porte du fond s'ouvre.Je la sens avant de l'entendre. Une odeur, un courant d'air, quelque chose dans la pression de la salle qui change, et je me retourne, et Damian est là.Il entre seul. Il a ôté son écharpe, et son bras estropié pend le long de son corps, mort, inutile, la marque de mes crocs. Sa jambe traîne. Il est diminué, estropié, diminué de partout, sauf des yeux. Ses yeux gris n'ont jamais été aussi grands, aussi brillants, aussi fous. Parce que c'est ça que je vois, maintenant, sans plus aucun doute : la folie. Pas la folie bruyante. La folie qui calcule, qui sourit, qui a tout perdu sauf la haine et qui vit de la haine comme d'un dernier pays.— Cousin, dit-il. Tu es venu par la cave. La cave ! Le passage du vieux. Je m'en suis souvenu cette nuit, une heure trop tard. Il rit doucement. Une heure. Toute ma vie contre toi se résume à ça : une heure trop tard.Et derrière lui, dans l
ScarlettLe manoir de chasse des Thorne se dresse au bout d'une lande que la brume mâche depuis l'aube.Je le vois pour la première fois à la tombée de la nuit, et je comprends pourquoi le grand-père de Kaelen l'a fermé il y a quarante ans : c'est une bâtisse qui ressemble à une mâchoire. Deux ailes de pierre noire qui avancent vers la lande, un corps central trop haut, des fenêtres qui ont dû être belles et qui ne sont plus que des trous. La maison parfaite pour un homme qui veut se croire roi. La maison parfaite pour un piège.Nous sommes douze, plus deux. Quatorze silhouettes qui avancent dans l'herbe mouillée, et personne ne parle depuis une heure, parce que le plan est connu, répété, gravé, et que les mots, à ce stade, ne servent plus qu'à trembler.Le signal est donné. Le bruit commence.Harran et les siens frappent la grille est avec tout ce qu'ils ont, charges, feu, hurlements, assez de fracas pour une armée, et je vois
ScarlettLa veille de l'attaque, nous descendons dans la chapelle de la tour.C'est Kaelen qui propose. Il y a une chapelle au cœur de Storne, petite, ancienne, plus vieille que la tour elle-même, une chapelle des premiers loups, sans or, sans pompe, juste une pierre levée et une ouverture vers le ciel par laquelle entre la lune. Aucun mariage n'y a été célébré depuis trois générations, me dit-il, parce que les mariages de la meute se font au grand jour, devant tous, avec des fêtes qui durent trois jours.— Alors pourquoi ici ? demandé-je.— Parce que ce que je veux te dire ne regarde pas la meute.Nous entrons. La lune est là, par l'ouverture du toit, exactement au-dessus de la pierre. Nous nous plaçons dans sa lumière, face à face, comme dans le cercle de craie du jardin, comme dans la cave de Lyra, comme toujours, nous finissons toujours par nous retrouver face à face dans un rond de lumière, et je pense que c'est peut-être ç







