Mag-log inIl s'apprête à dire autre chose, mais un bruit étouffé lui parvient de l'étage supérieur. Un cri, peut-être. Un choc. Il se redresse, aux aguets. — On dirait que vos chevaliers servants ont retrouvé ma trace. Plus tôt que prévu. Ils sont plus compétents que je ne le pensais. Il se tourne vers moi, son masque de fer impénétrable. — Nous allons devoir écourter cette entrevue. Mais ne vous inquiétez pas. Nous nous reverrons. Bientôt. Et chaque fois, j'en apprendrai un peu plus sur vous. Chaque fois, je vous pousserai un peu plus loin. Jusqu'à ce qu'il n'y ait plus nulle part où fuir. Jusqu'à ce que vous soyez à genoux devant moi, de votre plein gré. Il s'approche, se penche à mon oreille. Son souffle est chaud contre ma peau, son odeur de cuir et de métal emplit mes narines. — Je veux ce que vous n'avez jamais donné à personne, Giulia. Votre soumission. Votre abando
Giulia La cave sent le salpêtre et la peur. Ma peur, surtout. Une peur viscérale, animale, qui me tord les entrailles et me fait trembler sans que je puisse me contrôler. Mais je ne pleure pas. Je ne supplierai pas. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Le Marquis Noir est penché au-dessus de moi, sa silhouette immense découpée par la flamme unique de la torche. Son masque de fer luit dans la pénombre, ce masque qui ne laisse voir que ses yeux, deux fentes obscures où danse une lueur malsaine. Il a renvoyé ses hommes. Nous sommes seuls. — Vous ne me demandez pas pourquoi je vous ai enlevée, Giulia ? Sa voix est douce, presque tendre. C'est cette douceur qui me glace plus que tout. La douceur d'un prédateur qui sait qu'il a tout son temps. — Je sais pourquoi. Les documents d'Alessandro. Il rit, un rire bref qui résonne sous la voûte de pierre. — Les documents.
L'interrogatoire dure des heures. Ou des minutes. Je ne sais plus. Le temps n'a plus de sens dans cette cave humide, éclairée par une seule torche qui crépite et fume. Le Marquis Noir ne me frappe pas. Il ne me menace pas directement. Il parle. Il pose des questions. Il écoute mes réponses, ou mon silence, avec la même attention courtoise. Et chaque mot qu'il prononce est une lame qui s'enfonce un peu plus dans ma chair. — Où sont les documents d'Alessandro ? — Je ne sais pas. — Vous mentez. Il vous les a confiés avant de fuir. — Il ne m'a jamais rien confié. Nous ne nous parlions pas. Nous ne nous sommes jamais vraiment parlé. — Allons, Giulia. Ne me prenez pas pour un imbécile. Vous étiez sa femme. Sa légitime. Il vous aimait. Il vous écrivait des lettres, au début, avant que della Rovere ne les intercepte. Je me tais. Le silence est ma seule arme. — S
Giulia Ils viennent la nuit. Je ne les entends pas arriver. Il n'y a pas de bruit de pas dans l'escalier, pas de froissement d'étoffe derrière la porte. Juste une odeur, soudaine, âcre et douce à la fois, qui emplit la chambre comme une fumée invisible. J'ouvre les yeux dans le noir, le cœur déjà affolé, les membres déjà lourds. Lorenzo dort à côté de moi, paisible. Je veux le réveiller, le secouer, mais ma main ne m'obéit plus. Ma bouche s'ouvre sur un cri qui ne sort pas. L'odeur s'épaissit, m'enveloppe, me noie. La dernière chose que je vois avant de sombrer, c'est une silhouette penchée sur moi, un masque de cuir noir, des mains gantées qui me saisissent. Puis plus rien. --- Le réveil est une agonie. La tête lourde, les membres cotonneux, la bouche pâteuse. Je suis allongée sur un sol de pierre, dans une obscurité presque totale. Une lueur tremblotante filtre
Giulia. Pas un cri. Pas une exclamation. Un souffle, à peine, que je lis plus que je ne l'entends. Je fais un pas vers lui. Il recule. — Alessandro, attends... Il tourne les talons et s'enfonce dans la foule, happé par le flot des corps qui passent sur l'autre rive. Je veux courir, le rattraper, mais mes jambes sont de pierre. Je reste pétrifiée au milieu du pont, les bras ballants, le regard fixé sur l'endroit où il a disparu. — Giulia... La main de Lorenzo se pose sur mon épaule. Douce. Hésitante. — Il est parti. Il ne veut pas me voir, dis-je dans un souffle. — Il ne sait pas ce qu'il veut. Tu as vu son visage. Il est terrifié. Je me tourne vers Lorenzo. Lui aussi a l'air bouleversé. Lui aussi a vu le spectre de mon passé, et il mesure maintenant, dans toute son ampleur, la complexité de la situation dans laquelle nous sommes plong
Minuit. Le pavillon de Flore est une construction élégante au bord de la Seine, entourée de jardins qui descendent en terrasses jusqu'à l'eau noire. La lune est voilée, les nuages bas, le vent glacial. Mon manteau est trempé de brume, mes doigts gourds sur le manche du poignard que j'ai glissé à ma ceinture. Caché derrière un if centenaire, je regarde Giulia s'avancer seule vers le pavillon. Sa cape sombre se confond presque avec la nuit. Elle marche d'un pas ferme, le dos droit, la tête haute. Elle n'a pas peur. Ou elle cache bien sa peur. C'est la même chose, avec elle. Une silhouette se détache du pavillon. Un homme. Grand, mince, enveloppé dans un manteau sombre. Il s'approche de Giulia, s'arrête à quelques pas d'elle. La distance m'empêche de voir son visage, mais je vois leurs ombres se faire face, immobiles, comme deux statues. Ils parlent. Longtemps. Les minutes s'étirent, interminables. Ma main se crispe
GIULIALa gondole glisse sur l'eau noire. Les palais défilent, fantômes de marbre. Le ciel commence à pâlir à l'est, par-dessus l'île de San Giorgio.Lorenzo est immobile à l'avant, longue silhouette sombre. Il ne parle pas
ALESSANDROJe l'attends dans le palais, dévoré par l'angoisse. Quand la porte s'ouvre et qu'elle apparaît, pâle mais droite, je cours vers elle, la prends dans mes bras.— Giulia. Giulia...— Je suis là. Je suis vivan
GiuliaJe soulève une main lourde, molle, et la pose sur sa joue, le force à tourner la tête, à me regarder. Ses yeux sont noyés, vitreux, pleins d’une confusion absolue, d’un étonnement profond. Il a l’
GiuliaLa main sur ma joue ne tremble plus. Elle s’attarde, les doigts traçant une cartographie hésitante de l’os de la pommette, de la courbe de la mâchoire, le long du tendon dans mon cou qui bat au rythme de quelque chose de sauvage et non comptabilisé. Un inventaire tactile, patient, comme s’il







