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CHAPITRE 11 – LES MOTS QUI FRAPPENT

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-04 13:39:05

Isabelle calqua sa respiration sur le son de la télévision. C’était une technique qu’elle avait mise au point toute seule, presque par hasard. Quand le film était fort, elle inspirait plus profondément. Quand le film baissait d’intensité, elle retenait son souffle. Elle synchronisait ses sanglots avec les explosions, ses hoquets avec les crissements de pneus, pour que personne ne puisse faire la différence entre la violence du film et la sienne, entre les bruits de la fiction et ceux de sa détresse. Elle était devenue experte à cet exercice, experte à disparaître dans le bruit des autres.

Une scène plus calme arriva. Les héros se parlaient à voix basse, la musique s’était tue. Isabelle retint sa respiration, les poumons en feu, les yeux fixés sur la veilleuse orange. Elle compta les secondes dans sa tête. Dix. Quinze. Vingt. La scène reprit, une nouvelle fusillade éclata, et elle put expirer enfin, longuement, en laissant échapper un gémissement étouffé que personne n’entendit.

Elle resta ainsi longtemps. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle était là, assise sur le rebord de la baignoire, les pieds nus sur le carrelage glacé, la serviette enroulée autour d’elle comme un linceul trop court. Le film se termina. Le générique défila dans une fanfare triomphale. Léo éteignit la télévision, et le silence retomba sur la maison comme une chape.

Elle l’entendit monter l’escalier. Le bruit de ses pas était lourd, reconnaissable entre tous – il marchait du talon, ce qui l’agaçait sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Les pas s’arrêtèrent devant la porte de la salle de bains. Isabelle retint son souffle, le cœur battant. Elle imaginait Léo derrière la porte, la main levée pour frapper, le front plissé par l’agacement.

Il ne frappa pas.

Il resta là une seconde, deux secondes – elle crut entendre sa respiration à travers le bois de la porte, ou peut-être l’imagina-t-elle – puis elle l’entendit s’éloigner vers la chambre. La porte de la chambre se referma. Le sommier grinça. Puis plus rien.

Elle expira.

Elle se leva lentement, les jambes engourdies, les pieds froids. Elle s’approcha du lavabo et se regarda dans le miroir. La buée s’était presque dissipée, et son reflet lui apparut, fidèle et cruel. Les yeux rouges, les paupières gonflées, les joues marbrées de plaques roses. Elle avait l’air d’une femme qui venait de pleurer depuis une heure. Elle avait l’air de ce qu’elle était.

Elle ouvrit le robinet d’eau froide, se passa le visage à l’eau, plusieurs fois, jusqu’à ce que sa peau s’engourdisse et que les rougeurs s’estompent un peu. Elle se brossa les dents avec application, cracha, se rinça la bouche. Elle fit tous les gestes du soir, méthodiquement, comme une automate qui obéit à un programme. La crème hydratante sur les joues, le sérum sur le contour des yeux – elle n’y croyait pas vraiment à ces produits, mais elle les appliquait quand même, par superstition, par habitude, par peur de vieillir trop vite dans un mariage qui lui prenait déjà tout le reste.

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