Se connecterIsabelle calqua sa respiration sur le son de la télévision. C’était une technique qu’elle avait mise au point toute seule, presque par hasard. Quand le film était fort, elle inspirait plus profondément. Quand le film baissait d’intensité, elle retenait son souffle. Elle synchronisait ses sanglots avec les explosions, ses hoquets avec les crissements de pneus, pour que personne ne puisse faire la différence entre la violence du film et la sienne, entre les bruits de la fiction et ceux de sa détresse. Elle était devenue experte à cet exercice, experte à disparaître dans le bruit des autres.
Une scène plus calme arriva. Les héros se parlaient à voix basse, la musique s’était tue. Isabelle retint sa respiration, les poumons en feu, les yeux fixés sur la veilleuse orange. Elle compta les secondes dans sa tête. Dix. Quinze. Vingt. La scène reprit, une nouvelle fusillade éclata, et elle put expirer enfin, longuement, en laissant échapper un gémissement étouffé que personne n’entendit. Elle resta ainsi longtemps. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle était là, assise sur le rebord de la baignoire, les pieds nus sur le carrelage glacé, la serviette enroulée autour d’elle comme un linceul trop court. Le film se termina. Le générique défila dans une fanfare triomphale. Léo éteignit la télévision, et le silence retomba sur la maison comme une chape. Elle l’entendit monter l’escalier. Le bruit de ses pas était lourd, reconnaissable entre tous – il marchait du talon, ce qui l’agaçait sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Les pas s’arrêtèrent devant la porte de la salle de bains. Isabelle retint son souffle, le cœur battant. Elle imaginait Léo derrière la porte, la main levée pour frapper, le front plissé par l’agacement. Il ne frappa pas. Il resta là une seconde, deux secondes – elle crut entendre sa respiration à travers le bois de la porte, ou peut-être l’imagina-t-elle – puis elle l’entendit s’éloigner vers la chambre. La porte de la chambre se referma. Le sommier grinça. Puis plus rien. Elle expira. Elle se leva lentement, les jambes engourdies, les pieds froids. Elle s’approcha du lavabo et se regarda dans le miroir. La buée s’était presque dissipée, et son reflet lui apparut, fidèle et cruel. Les yeux rouges, les paupières gonflées, les joues marbrées de plaques roses. Elle avait l’air d’une femme qui venait de pleurer depuis une heure. Elle avait l’air de ce qu’elle était. Elle ouvrit le robinet d’eau froide, se passa le visage à l’eau, plusieurs fois, jusqu’à ce que sa peau s’engourdisse et que les rougeurs s’estompent un peu. Elle se brossa les dents avec application, cracha, se rinça la bouche. Elle fit tous les gestes du soir, méthodiquement, comme une automate qui obéit à un programme. La crème hydratante sur les joues, le sérum sur le contour des yeux – elle n’y croyait pas vraiment à ces produits, mais elle les appliquait quand même, par superstition, par habitude, par peur de vieillir trop vite dans un mariage qui lui prenait déjà tout le reste.Il s’approcha d’elle et s’assit sur le canapé, à côté d’elle, pas trop près, juste assez pour qu’elle sente sa présence. Il posa une main sur la sienne, une main chaude et lourde, et il baissa la voix.— Je sais que tu t’inquiètes pour lui. Moi aussi, je m’inquiète. Mais il faut lui laisser du temps. Il ne faut pas le brusquer. Si tu commences à l’interroger, à le questionner sur ce qu’il ressent, il va se refermer encore plus. Il faut qu’il vienne vers nous quand il sera prêt.Isabelle hocha la tête, lentement. Elle voulait le croire. Elle avait envie de le croire. L’explication était raisonnable, cohérente, rassurante. Léo était un bon père, après tout. Il l’avait prouvé ces dernières semaines. Il s’occupait des jumeaux, il jouait avec Gédéon, il préparait le dîner. Il avait changé. Vraiment changé.Et pourtant.Quelque chose grattait au fond d’elle. Quelque chose de minuscule, d’insistant, comme un gravier dans une chaussure. Pourquoi Gédéon avait-il semblé si terrifié dans le jard
Isabelle attendit que les jumeaux soient couchés pour parler à Léo. C’était devenu un rituel chez elle : repousser les conversations difficiles jusqu’à ce que la maison soit endormie, jusqu’à ce que les témoins soient neutralisés, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que le silence et la pénombre pour entendre ce qui allait être dit. Elle avait passé l’après-midi à ruminer la scène du jardin – Léo accroupi devant Gédéon, ses mains sur ses épaules, cette façon qu’ils avaient eue de se taire brusquement quand elle s’était approchée. Elle avait retourné les images dans sa tête, encore et encore, comme on retourne un puzzle dont on sait qu’il manque des pièces. Le dîner s’était déroulé dans un calme étrange. Léo avait été charmant, comme toujours ces derniers temps. Il avait complimenté le gratin de courgettes, avait raconté une anecdote amusante sur un confrère qui s’était trompé de dossier au tribunal, avait même proposé de donner le biberon à Yvonne pendant qu’Isabelle s’occupait d’Yvon. G
— Gédéon s’y intéresse. Il joue dans l’équipe de l’école, tu te souviens ? Je lui donnais des conseils. Des trucs de stratégie. De placement sur le terrain. Rien de bien sérieux.Isabelle regarda Gédéon. Il n’avait toujours pas levé la tête. Ses épaules étaient voûtées, ses mains enfoncées dans les poches de son jean, et il avait cette expression qu’elle connaissait trop bien maintenant – cette expression d’animal battu, de bête traquée, de quelqu’un qui attend que l’orage passe.— Gédéon, dit-elle doucement, viens avec moi. J’ai besoin de toi pour m’aider à préparer le goûter.L’enfant leva enfin les yeux vers elle. Il y avait dans son regard quelque chose de suppliant, un appel muet qu’elle ne sut pas déchiffrer sur le moment. Puis il hocha la tête et la suivit vers la maison, sans un mot, sans un regard en arrière.Isabelle attendit d’être dans la cuisine, hors de portée de voix de Léo, pour se tourner vers lui.— Qu’est-ce qu’il te disait ? demanda-t-elle à voix basse. Vraiment ?
C’était un dimanche après-midi, et le jardin était noyé de lumière.Octobre touchait à sa fin, mais l’été s’attardait encore, comme un invité qui ne sait pas quand partir. Les feuilles du cerisier jonchaient la pelouse en une mosaïque de pourpre et d’or, et l’air était doux, presque tiède, chargé de cette odeur de terre humide et de végétation qui annonce l’automne sans se décider à le faire vraiment.Isabelle était montée se reposer après le déjeuner. Les jumeaux avaient passé une mauvaise nuit – Yvonne avait eu des coliques, Yvon avait fait ses premières dents – et elle était épuisée, de cet épuisement profond qui s’infiltre dans les os et que le sommeil ne suffit plus à réparer. Elle s’était allongée sur le canapé du salon, avait fermé les yeux, et avait sombré presque immédiatement dans un sommeil lourd et sans rêves.Quand elle se réveilla, la maison était silencieuse. Trop silencieuse. Ce silence étrange des maisons où il se passe quelque chose qu’on ne veut pas qu’on entende.E
Gédéon se souvenait du jour où Léo lui avait dit cela. C’était au tout début, avant même qu’il n’emménage dans la grande maison. Léo était venu le voir au foyer, seul, sans Isabelle. Il l’avait emmené dans le parc, près des balançoires rouillées, et il s’était assis sur un banc à côté de lui. Il avait parlé longtemps, avec cette voix calme et raisonnable qu’il prenait toujours pour donner des ordres. Il avait expliqué qu’Isabelle ne savait rien. Qu’elle ne devait rien savoir. Que si elle apprenait la vérité, elle serait tellement triste et tellement en colère qu’elle ne voudrait plus jamais le voir.— Tu comprends, Gédéon ? Si tu parles, tu perds tout. Tu perds ta mère, tu perds ta maison, tu perds ta famille. Tu retournes au foyer. Et cette fois, personne ne viendra te chercher.Gédéon avait hoché la tête. Il avait huit ans, mais il avait déjà compris beaucoup de choses. Il avait compris que les adultes mentaient souvent, qu’ils faisaient des promesses qu’ils ne tenaient pas, qu’ils
Ce soir-là, Gédéon écrivit longtemps.La maison était silencieuse. Les jumeaux dormaient dans leur berceau, Isabelle s’était endormie sur le canapé du salon en allaitant Yvonne, et Léo n’était pas encore rentré – il avait appelé en fin d’après-midi pour dire qu’une réunion le retiendrait tard, qu’il ne fallait pas l’attendre pour dîner. Gédéon avait entendu la voix d’Isabelle au téléphone, cette voix lasse et résignée qu’elle prenait toujours quand Léo annonçait une absence. « D’accord. Oui. À demain, alors. »Il était monté dans sa chambre sans faire de bruit, avait fermé la porte, et avait sorti le carnet de sous son matelas. La couverture était encore plus usée qu’avant, les coins écornés, le carton qui commençait à se dédoubler par endroits. Il l’aimait, ce carnet. Il l’aimait comme on aime un ami qui ne juge pas, qui ne répète rien, qui garde les secrets sans jamais les trahir.Il s’assit à son petit bureau, sous la lampe en forme de lune qu’Isabelle lui avait achetée, et il relu







