LOGINElle se frotta le visage avec les deux mains, comme pour effacer une trace invisible. La serviette glissa de ses épaules. L’air de la salle de bains était encore humide, chargé d’une vapeur qui sentait le savon à la lavande, ce savon qu’elle achetait en gros dans une boutique bio et que Léo trouvait trop cher. Elle ne savait pas pourquoi elle pensait à cela maintenant – le prix du savon, les économies de bouts de chandelle, les petites mesquineries domestiques qui s’accumulaient comme la poussière sous les meubles – mais elle y pensait, et cette pensée en amenait une autre, puis une autre, et soudain elle sentit sa gorge se nouer.
Elle ne voulait pas pleurer. Pleurer, c’était reconnaître que Miryam avait raison. Pleurer, c’était admettre que ce n’était pas normal, que ce n’était pas juste du stress, que ce n’était pas une période compliquée qui finirait par passer. Pleurer, c’était ouvrir une porte qu’elle avait passé des années à tenir fermée, de tout son poids, de toute sa force, de toute cette énergie qu’elle mettait à faire comme si de rien n’était. Alors elle ne pleura pas. Pas au début. Elle serra les mâchoires, respira profondément, fixa le carrelage mural en comptant les joints, un, deux, trois, quatre – le quatrième était fendu, elle le savait déjà, elle l’avait compté cent fois. Mais les mots étaient toujours là. De comptoir. Psychologie de comptoir. Et d’autres mots, plus anciens, qui remontaient avec eux. Tu ne comprends rien, Isabelle. Tu ne réfléchis pas avant de parler. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas. Tu ne l’as pas. Des phrases qu’il avait dites des mois plus tôt, des années plus tôt, et qu’elle avait rangées dans un coin de sa mémoire comme on range des cartons dans une cave en se disant qu’on les triera plus tard. Elle ne les avait jamais triés. La première larme coula sans prévenir, une goutte tiède qui glissa le long de sa joue et vint se perdre au coin de ses lèvres. Elle avait le goût du sel et du savon. Isabelle ne l’essuya pas tout de suite. Elle la laissa tracer son chemin sur sa peau, cette petite rivière minuscule qui emportait avec elle un peu de la tension accumulée. Puis une deuxième larme suivit la première, puis une troisième, et bientôt elle pleurait en silence, le visage tourné vers le mur, les épaules secouées de sanglots qu’elle étouffait avec sa main plaquée sur sa bouche. Il ne fallait pas que Léo entende. C’était la règle. La règle implicite, jamais formulée mais toujours respectée, comme toutes les règles de leur mariage. Léo n’aimait pas les pleurs. Il disait que c’était du chantage, de la manipulation, une façon de se poser en victime. « Tu pleures pour me donner mauvaise conscience », avait-il lancé un soir, des années plus tôt, après une dispute dont elle ne se rappelait même plus la cause. Depuis, elle pleurait en cachette. Sous la douche, dans la voiture, derrière le cabanon du jardin où personne n’allait jamais. Elle pleurait comme on fume en cachette, avec la honte de ceux qui font quelque chose d’interdit et qui savent qu’ils recommenceront quand même. Dans le salon, une fusillade éclata. Le film d’action continuait, indifférent. Une voiture explosa, des cris retentirent, une musique tonitruante emplit l’espace. Et au milieu de ce vacarme, elle entendit le rire de Léo. Un rire franc, un rire d’homme qui se détend après une longue journée, un rire qui traversait les murs comme si de rien n’était, comme si sa femme n’était pas enfermée dans la salle de bains à pleurer sans bruit pour des mots qu’il avait dits l’autre soir et qu’il avait déjà oubliés.Ce fut à ce moment-là que Léo entra dans la cuisine.Il portait sa robe de chambre en soie, celle qu’Isabelle lui avait offerte pour leurs sept ans de mariage, et il tenait à la main une enveloppe blanche – une carte de fête des mères achetée la veille dans une boutique du centre-ville, avec un texte imprimé et un cœur en relief. Il s’arrêta sur le seuil, vit Isabelle agenouillée devant Gédéon, vit le dessin posé sur la table, vit les larmes sur les joues de sa femme.— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.— Regarde, dit Isabelle en se relevant. Regarde ce que Gédéon m’a fait. Un dessin. C’est moi, et les trois cœurs, c’est les enfants. Il a écrit « Pour maman ». Regarde comme c’est beau.Léo s’approcha. Il posa l’enveloppe sur la table et prit le dessin. Il le regarda, et quelque chose dans son visage se ferma. Ce fut un éclair – une crispation des mâchoires, un pli au coin des lèvres, une ombre qui passa dans ses yeux et qui disparut aussitôt. Mais Gédéon la vit. Gédéon, qui obser
La fête des mères tombait un dimanche de mai, et Gédéon avait préparé son cadeau depuis des semaines.Il l’avait fabriqué en secret, dans sa chambre, pendant les heures où il était censé faire ses devoirs ou dormir. Il avait sorti sa boîte de crayons de couleur – celle qu’Isabelle lui avait offerte à Noël, avec toutes les nuances possibles, du rouge cerise au bleu nuit en passant par le vert émeraude – et il avait dessiné, gommé, recommencé, avec une patience qu’il ne montrait que pour les choses importantes.Le résultat était là, sur une feuille de papier à dessin qu’il avait pliée en quatre pour la cacher dans son cartable. Une femme aux cheveux bruns et au sourire large se tenait au milieu de la page, les bras ouverts. Elle portait une robe bleu marine – celle qu’Isabelle mettait tout le temps, celle qu’elle avait sur le dos le jour où Gédéon était arrivé dans cette maison, et qu’il n’avait jamais oubliée. Autour d’elle, trois petits cœurs rouges flottaient dans le ciel bleu. En ba
Isabelle secoua la tête, lentement, comme si elle refusait d’entendre ce qu’elle venait d’entendre.— C’est absurde. Léo l’a emmené faire un bilan de santé. Il me l’a dit. Gédéon était fatigué, il avait des cernes, on s’inquiétait pour sa croissance. C’était un simple bilan de routine.— Est-ce que tu as vu les résultats de ce bilan ?— Non. Léo a dit que tout allait bien. Qu’il n’y avait rien à signaler.— Et tu l’as cru ?Isabelle ouvrit la bouche, la referma. Elle regarda son café refroidi, le vieil homme qui tournait les pages de son journal, la jeune femme qui tapait sur son clavier.— Écoute, Miryam. Je sais que tu veux m’aider. Je sais que tu t’inquiètes pour moi, pour Gédéon. Mais tu t’emballes. Léo est avocat. Il voit des dizaines de confrères chaque semaine. C’est pour son travail, tout ça. Il a des dossiers juridiques tout le temps. Des consultations, des expertises, des rendez-vous avec des spécialistes. Ce n’est pas bizarre. C’est son métier.— Et l’enveloppe ? La façon d
Miryam attendit le lendemain pour parler à Isabelle.Elle avait passé une nuit blanche à retourner les questions dans sa tête, à peser le pour et le contre, à se demander si elle devait tout dire ou continuer de se taire. Au petit matin, elle avait pris sa décision : elle ne pouvait pas garder cela pour elle. Elle ne pouvait pas continuer à accumuler des preuves sans jamais les partager. Isabelle méritait de savoir. Même si elle refusait d’entendre. Même si elle balayait tout d’un revers de main, comme elle le faisait toujours.Elles se retrouvèrent dans un café du centre-ville, un endroit neutre, loin de la grande maison et de ses murs trop silencieux. Dehors, le mois de janvier déroulait son ciel gris et ses trottoirs glacés. À l’intérieur, le café était presque vide. Un vieil homme lisait son journal au comptoir. Une jeune femme tapait sur son ordinateur portable, les sourcils froncés. Le serveur essuyait des verres derrière le comptoir avec des gestes lents de somnambule.Isabelle
Léo traversa la ville sans se presser. Il s’arrêta devant un immeuble du centre-ville, une bâtisse ancienne aux murs de pierre et aux fenêtres à meneaux. Une plaque en cuivre, près de la porte d’entrée, indiquait : Maître Delorme, avocat à la Cour. Miryam nota le nom mentalement, le répéta plusieurs fois pour ne pas l’oublier, puis elle le griffonna sur un coin de son carnet pendant que Léo s’engouffrait à l’intérieur.Un cabinet juridique. Ce n’était pas le sien. Ce n’était pas celui de ses associés. C’était un autre cabinet, dans un autre quartier, avec un autre nom sur la plaque.Que faisait Léo chez un confrère ? Pourquoi n’en avait-il pas parlé à Isabelle ? Pourquoi ce regard furtif en sortant de sa voiture, comme s’il craignait d’être vu ?L’attente dura quarante minutes. Miryam les passa à faire les cent pas dans sa tête, à imaginer le pire, à se répéter qu’elle n’avait pas le droit d’être là, qu’elle violait la vie privée d’un homme, qu’Isabelle ne lui pardonnerait jamais si e
Il la regarda un long moment, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis son visage se ferma, et il haussa les épaules.— Rien. Le travail. Je te l’ai déjà dit. Le dossier Mercier est en train de me rendre fou. Le juge refuse toutes mes demandes, le client menace de changer de cabinet, et la fusion approche. J’ai des nuits blanches, Isabelle. Des nuits entières à retourner les arguments dans ma tête. Mais ça va passer. Il faut juste que je tienne encore quelques semaines.Elle hocha la tête, posa une main sur son bras.— Tu devrais te reposer. Prendre un peu de distance. Ce n’est qu’un dossier. Ce n’est pas la fin du monde.— Pour toi, ce n’est qu’un dossier. Pour moi, c’est ma carrière. Ma réputation. Tout ce que j’ai construit depuis quinze ans. Alors non, je ne peux pas prendre de distance. Je ne peux pas me reposer. Je dois me battre.Il y avait dans sa voix une agressivité mal contenue, une colère qui ne demandait qu’à exploser. Isabelle retira sa main, recula d’un pas.— D’a







