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CHAPITRE 10 – LES MOTS QUI FRAPPENT

ผู้เขียน: L'encre
last update วันที่เผยแพร่: 2026-07-04 13:38:51

Elle se frotta le visage avec les deux mains, comme pour effacer une trace invisible. La serviette glissa de ses épaules. L’air de la salle de bains était encore humide, chargé d’une vapeur qui sentait le savon à la lavande, ce savon qu’elle achetait en gros dans une boutique bio et que Léo trouvait trop cher. Elle ne savait pas pourquoi elle pensait à cela maintenant – le prix du savon, les économies de bouts de chandelle, les petites mesquineries domestiques qui s’accumulaient comme la poussière sous les meubles – mais elle y pensait, et cette pensée en amenait une autre, puis une autre, et soudain elle sentit sa gorge se nouer.

Elle ne voulait pas pleurer. Pleurer, c’était reconnaître que Miryam avait raison. Pleurer, c’était admettre que ce n’était pas normal, que ce n’était pas juste du stress, que ce n’était pas une période compliquée qui finirait par passer. Pleurer, c’était ouvrir une porte qu’elle avait passé des années à tenir fermée, de tout son poids, de toute sa force, de toute cette énergie qu’elle mettait à faire comme si de rien n’était. Alors elle ne pleura pas. Pas au début. Elle serra les mâchoires, respira profondément, fixa le carrelage mural en comptant les joints, un, deux, trois, quatre – le quatrième était fendu, elle le savait déjà, elle l’avait compté cent fois.

Mais les mots étaient toujours là. De comptoir. Psychologie de comptoir. Et d’autres mots, plus anciens, qui remontaient avec eux. Tu ne comprends rien, Isabelle. Tu ne réfléchis pas avant de parler. C’est une histoire d’intuition, la viande. On l’a ou on ne l’a pas. Tu ne l’as pas. Des phrases qu’il avait dites des mois plus tôt, des années plus tôt, et qu’elle avait rangées dans un coin de sa mémoire comme on range des cartons dans une cave en se disant qu’on les triera plus tard.

Elle ne les avait jamais triés.

La première larme coula sans prévenir, une goutte tiède qui glissa le long de sa joue et vint se perdre au coin de ses lèvres. Elle avait le goût du sel et du savon. Isabelle ne l’essuya pas tout de suite. Elle la laissa tracer son chemin sur sa peau, cette petite rivière minuscule qui emportait avec elle un peu de la tension accumulée. Puis une deuxième larme suivit la première, puis une troisième, et bientôt elle pleurait en silence, le visage tourné vers le mur, les épaules secouées de sanglots qu’elle étouffait avec sa main plaquée sur sa bouche.

Il ne fallait pas que Léo entende.

C’était la règle. La règle implicite, jamais formulée mais toujours respectée, comme toutes les règles de leur mariage. Léo n’aimait pas les pleurs. Il disait que c’était du chantage, de la manipulation, une façon de se poser en victime. « Tu pleures pour me donner mauvaise conscience », avait-il lancé un soir, des années plus tôt, après une dispute dont elle ne se rappelait même plus la cause. Depuis, elle pleurait en cachette. Sous la douche, dans la voiture, derrière le cabanon du jardin où personne n’allait jamais. Elle pleurait comme on fume en cachette, avec la honte de ceux qui font quelque chose d’interdit et qui savent qu’ils recommenceront quand même.

Dans le salon, une fusillade éclata. Le film d’action continuait, indifférent. Une voiture explosa, des cris retentirent, une musique tonitruante emplit l’espace. Et au milieu de ce vacarme, elle entendit le rire de Léo. Un rire franc, un rire d’homme qui se détend après une longue journée, un rire qui traversait les murs comme si de rien n’était, comme si sa femme n’était pas enfermée dans la salle de bains à pleurer sans bruit pour des mots qu’il avait dits l’autre soir et qu’il avait déjà oubliés.

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