LOGINElle mena son enquête avec discrétion. Elle ne posait pas de questions directes – elle avait appris que les questions directes effrayaient Isabelle et mettaient Léo sur ses gardes. Elle procédait par petites touches, par remarques anodines, par conversations légères qui n’avaient l’air de rien.— Léo travaille beaucoup en ce moment, disait-elle en servant le thé.— Oui. C’est ce procès Mercier. Il n’en voit pas la fin.— Il doit être épuisé. Tous ces allers-retours, ces déplacements. Il était où, la semaine dernière ? À Lyon, c’est ça ?— Oui. Lyon. Et puis Montpellier, je crois. Ou Nîmes. Je ne sais plus. Il voyage tellement que je perds le fil.Miryam hochait la tête, prenait une gorgée de thé, et notait mentalement l’information. Lyon. Montpellier. Nîmes. Elle vérifierait plus tard. Elle vérifiait toujours.Un soir de juillet, elle était chez Isabelle, assise dans le vieux fauteuil près du canapé où son amie reposait, les pieds surélevés par des coussins. La nuit commençait à tombe
— Où est-il ce soir ? demanda-t-elle un jeudi de juin, en posant son livre sur ses genoux.— À une réunion. Une réunion importante. Il rentrera tard.— C’est la troisième réunion cette semaine.Isabelle tourna la tête vers la fenêtre. Le jour déclinait doucement, et le jardin s’embrasait de lumière dorée. Gédéon était assis sous le cerisier, un livre sur les genoux – il lisait de plus en plus, ces derniers temps, comme si les livres étaient un refuge où personne ne pouvait l’atteindre.— Je sais, dit Isabelle. Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je l’accuse de mentir ? Que je lui fasse une scène ? Je suis clouée sur ce canapé, Miryam. Je ne peux même pas aller jusqu’à la cuisine sans m’essouffler. Je ne peux pas me battre. Pas maintenant.— Je pourrais me battre à ta place.— Non. Pas toi. Tu te bats déjà assez comme ça.Miryam ne répondit pas. Elle regardait Isabelle, allongée sur le canapé, le visage pâle, les mains posées sur son ventre, et elle se disait que cette femme
Elle lisait bien, Miryam. Elle changeait sa voix pour chaque personnage, montait dans les aigus pour les héroïnes, prenait un ton grave pour les méchants. Isabelle écoutait en fermant les yeux, les mains posées sur son ventre qui s’arrondissait de jour en jour, et elle oubliait un peu la peur. Elle oubliait le sang sur le carrelage, le visage grave du médecin, les menaces qui pesaient sur ses bébés. Elle se laissait emporter par les histoires, par la voix de son amie, par cette parenthèse de douceur dans le quotidien pesant de la grande maison.— Encore un chapitre, disait-elle quand Miryam refermait le livre.— Tu devrais dormir.— Je ne peux pas dormir. J’ai trop peur de faire un cauchemar. Encore un chapitre. Juste un.Et Miryam rouvrait le livre, souriait, et continuait de lire.Gédéon, lui, était devenu le petit gardien de la maison. Il apportait à Isabelle des verres d’eau, des coussins, des magazines. Il lui racontait sa journée d’école, ses devoirs, ses parties de billes dans
— Tu ne me supportes pas. Tu me sauves.— C’est la même chose.Elles restèrent toutes les trois dans le jardin, sous le cerisier en fleurs, à regarder les poissons rouges tourner dans leur bassin. Isabelle avait les yeux encore humides, mais elle souriait – un vrai sourire, cette fois, un sourire qui montait jusqu’aux yeux.Elle ne savait pas si Miryam avait raison. Elle ne savait pas si Léo était vraiment bizarre, ou si c’était elle qui refusait de voir. Elle ne savait pas si son mariage pouvait encore être sauvé, ou s’il était déjà trop tard.Mais elle savait qu’elle n’était pas seule. Et cela, pour l’instant, suffisait.***Le médecin fut formel : repos complet.Isabelle avait commencé à saigner un matin de mai, quelques gouttes à peine, un filet rouge sur le carrelage de la salle de bains qui lui avait glacé le sang. Elle était restée pétrifiée devant le lavabo, les mains crispées sur le rebord, le cœur battant à tout rompre. Pas maintenant. Pas après tout ce temps. Pas après tout
— Parce que tu as décidé qu’ils n’existaient plus.— Parce que j’ai des yeux. Parce que je vois comment il te parle, comment il te regarde, comment il s’éloigne de toi un peu plus chaque jour. Et je vois comment il regarde Gédéon. Ce n’est pas le regard d’un père. C’est le regard d’un homme qui a quelque chose à cacher.Isabelle se retourna brusquement. Ses yeux brillaient de colère, mais aussi de quelque chose d’autre – de la peur, peut-être, ou de la tristesse.— Tu gâches tout, Miryam. Tu gâches même ça.Sa voix s’était brisée sur le dernier mot. Elle ne criait pas – elle ne criait jamais –, mais ses mots claquaient comme des gifles. Miryam accusa le coup sans rien dire. Elle resta immobile, les bras ballants, le visage pâle.Le silence retomba sur le jardin. Même Gédéon s’était arrêté de courir, là-bas, sous le cerisier. Il regardait les deux femmes debout près du bassin, et il ne comprenait pas ce qui se passait, mais il sentait que quelque chose était cassé.Isabelle baissa la t
Miryam passa le lendemain en fin d’après-midi, sans prévenir.Elle n’avait pas téléphoné avant de venir, ce qui ne lui ressemblait pas. D’habitude, elle appelait, prévenait, s’annonçait – par politesse, par habitude, par crainte de déranger. Mais ce jour-là, elle avait roulé jusqu’à la grande maison sans réfléchir, poussée par une urgence muette qui ne la lâchait plus depuis la veille.Isabelle était dans le jardin, assise sur le banc de pierre, près du bassin aux poissons rouges. Elle portait une robe ample, une robe de grossesse qu’elle venait d’acheter et qu’elle trouvait encore trop grande pour elle, et elle avait les pieds nus dans l’herbe, malgré la fraîcheur du mois d’avril. Gédéon jouait un peu plus loin, sous le cerisier qui commençait à fleurir – de petites fleurs blanches et fragiles qui tombaient en pluie à chaque coup de vent.— Tu es là, dit Isabelle en levant les yeux vers son amie. Je ne t’attendais pas.— Je sais. J’avais besoin de te voir.Miryam s’assit à côté d’ell







