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Des regards qui dérangent

Author: Karen.duv
last update Last Updated: 2026-01-15 21:48:16

Elise

Je ne sais pas pourquoi son simple « bonsoir » m’a autant déstabilisée.

Il n’y avait rien de particulier dans sa voix. Pas d’arrogance, pas de tentative évidente de séduction. Juste un ton calme, posé, presque trop assuré pour un endroit comme celui-ci. Et pourtant, j’ai senti quelque chose se contracter en moi, comme si mon corps avait compris avant ma tête que cet échange n’était pas anodin.

Je relève les yeux vers lui.

De près, il est encore plus impressionnant. Pas par excès, mais par retenue. Son costume sombre contraste avec l’agitation autour de nous. Il semble hors du temps, étrangement calme dans ce chaos de musique et de corps en mouvement. Ses yeux sont sombres, attentifs, et je sens leur poids sur moi sans qu’il soit pesant.

— Bonsoir, répété-je, un peu plus doucement que je ne l’aurais voulu.

Le silence entre nous n’est pas inconfortable. Il est… dense. Chargé d’une attente que je ne saurais nommer. Je sens la musique vibrer sous mes pieds, les basses résonner dans ma poitrine, mais tout cela devient secondaire. Mon attention est focalisée sur lui, sur l’espace réduit qui nous sépare.

Camille se penche vers moi.

— Je te laisse, murmure-t-elle avec un sourire entendu.

Je lui lance un regard qui aurait dû la retenir. Elle m’ignore superbement et disparaît dans la foule. Traîtresse.

Je reporte mon attention sur l’homme face à moi. Il n’a pas bougé. Il m’observe toujours, comme s’il me laissait le temps de décider. Cette simple attitude me trouble plus que n’importe quelle phrase bien rodée.

— Tu… tu voulais quelque chose ? demandé-je, consciente que ma question est inutile.

Un coin de sa bouche se relève légèrement.

— Danser, répond-il. Si ça te va.

Je pourrais dire non.

Je le sais. Personne ne m’oblige à accepter. Je pourrais très bien prétexter retrouver mon amie, ou dire que je ne danse pas avec des inconnus. Ce serait facile. Raisonnable.

Mais je ne le fais pas.

Je hoche simplement la tête.

— D’accord.

Il tend la main. Un geste simple. Pas pressant. J’y pose la mienne, et le contact me surprend. Sa paume est chaude, ferme. Une chaleur qui remonte le long de mon bras bien trop rapidement pour être ignorée.

Il m’attire doucement vers la piste de danse. Pas contre lui. Juste assez près pour que je sois consciente de sa présence. De son parfum, discret, boisé. De la solidité de son corps à côté du mien.

Je danse.

Enfin, j’essaie.

Mon corps suit la musique, mais mon esprit est ailleurs. Je suis trop consciente de chaque détail. De la façon dont son regard glisse parfois sur moi, sans insistance, mais avec attention. De la distance qu’il maintient, comme s’il se retenait volontairement.

— Tu viens souvent ici ? demande-t-il pour couvrir la musique.

Je secoue la tête.

— Non. Très rarement.

— Moi aussi.

Cette réponse m’arrache un léger sourire. Je ne sais pas pourquoi, mais elle me rassure. Comme si nous partagions quelque chose, aussi insignifiant soit-il.

Nous dansons sans nous toucher vraiment. Juste assez pour sentir l’autre. Juste assez pour que chaque mouvement crée une tension nouvelle. À plusieurs reprises, nos bras se frôlent. Chaque contact est bref, presque accidentel, mais il laisse une trace, une sensation persistante.

Je me surprends à l’observer à mon tour. La façon dont il bouge peu, mais avec assurance. Sa posture droite. Son calme apparent. Il semble parfaitement maître de lui-même, et pourtant, je perçois quelque chose sous la surface. Une retenue. Une vigilance.

— Comment tu t’appelles ? finit-il par demander.

— Élise.

Il répète mon prénom, comme pour en tester la sonorité.

— Enchanté, Élise. Alexander.

Son prénom résonne étrangement en moi. Alexander. Il lui va bien. Trop bien.

Je détourne légèrement le regard, consciente que je commence à trop réfléchir. Ce n’est qu’une danse. Un moment parmi d’autres. Rien de plus.

Et pourtant, quand je lève les yeux à nouveau, je le surprends en train de m’observer avec une intensité qui me fait perdre le fil de mes pensées. Son regard descend brièvement sur mes lèvres, puis remonte vers mes yeux.

Mon souffle se bloque une fraction de seconde.

Je sens la chaleur monter, se loger quelque part sous ma peau. Je n’aime pas cette sensation de perte de contrôle. Je n’y suis pas habituée. Je suis celle qui analyse, qui garde ses distances, qui ne se laisse pas emporter.

Mais là, dans cette lumière tamisée, entourée de musique et de corps, avec cet homme trop calme pour être innocent, je me sens différente. Plus consciente. Plus vulnérable.

Il se rapproche imperceptiblement. Pas assez pour être envahissant. Juste assez pour que je le remarque. Pour que mon cœur accélère sans que je sache si c’est par envie ou par appréhension.

Je devrais reculer.

Je ne le fais pas.

À la place, je reste là, prise dans ce jeu silencieux de regards et de distances réduites, parfaitement consciente d’une chose :

ce ne sont pas ses mots qui me troublent.

Ce sont ses silences.

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