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CHAPITRE 5 — LA FUITE PAR LES ÉGOUTS

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-25 04:18:42

Il me regarde, ses yeux sont laiteux, il hoche la tête.

— Rue des Tanneurs. Il y a un cabinet au-dessus de la pharmacie. Le docteur Brossard. Il demande rien, il prend ce que tu peux donner.

Je le remercie. Je finis mon café. Je m'en vais. Le docteur Brossard est un homme maigre, la soixantaine, les mains tremblantes et les yeux fatigués. Il m'examine sans un mot, il nettoie la plaie de ma nuque avec de l'alcool qui me fait hurler, il me fait des points de suture, il bande mes pieds, il me donne des antibiotiques et un calmant.

— Tu as eu de la chance, dit-il en retirant ses gants. La plaie était propre. Une infection, et tu y passais.

Je hoche la tête. Je lui donne les deux cents euros qui me restent. Il les prend, il les met dans un tiroir, il ne dit rien.

— Reviens dans trois jours pour les points. Et change les bandages tous les jours.

Je sors du cabinet. La lumière du jour me fait mal aux yeux. Je m'assois sur un banc, sur la place du marché, et je regarde les gens passer. Ils ne me regardent pas. Je suis invisible. Un clochard parmi les clochards, un homme qui a dormi dans la boue et qui sent la mort. Mais dans ma tête, je ne suis pas invisible. Dans ma tête, je suis Alexander Vane, et je regarde chaque visage, chaque voiture, chaque passant, et je me dis : bientôt. Bientôt, vous me verrez. Bientôt, vous saurez qui je suis. Je me lève. Je marche vers la gare routière. Je n'ai plus d'argent, mais il y a des camions, des livraisons, des chauffeurs qui prennent des passagers clandestins pour un billet ou pour rien. Je trouverai. Je trouverai toujours. La rage me tient debout. La rage me fait avancer. Et ce soir, quand je m'endormirai sous un pont ou dans une grange, je ne rêverai pas d'Eleanor. Je rêverai de la fosse. Et je me réveillerai en hurlant, mais je ne crierai pas. Je serrerai les dents, je regarderai le ciel, et je me dirai : un jour de plus. Un jour de plus vers la vengeance.

— Alexander

L'odeur ne part pas : elle est incrustée dans mes pores, dans mes cheveux, dans la toile de mes vêtements, et même quand je me lave, même quand je frotte jusqu'au sang, elle reste là, sous mes ongles, derrière mes oreilles, cette odeur de mort et de vase qui me suit comme un chien. Je la sens dans mon sommeil, je la sens quand je mange, je la sens quand je respire, et je commence à croire qu'elle ne partira jamais, qu'elle est devenue une partie de moi, que je suis l'homme qui sent la fosse. Le camion m'emmène à Toulouse. Le chauffeur est un gros type, la cinquantaine, il ne pose pas de questions quand je lui dis que je n'ai pas d'argent, il me dit juste de rester derrière, dans la remorque, entre les cageots de fruits, et de ne pas faire de bruit. Je m'allonge sur les palettes, la tête sur un sac de pommes, et je regarde le ciel par la bâche entrouverte. Le ciel défile, gris puis bleu puis gris encore, et je pense à ma sœur. Claire. Elle a trente-deux ans, elle est avocate, elle vit dans un appartement au centre de Toulouse. On ne s'est jamais aimés, on s'est supportés, on s'est ignorés avec cette politesse mondaine des familles recomposées. Mais elle est la seule personne que je peux appeler. La seule qui n'est pas dans la liste. Le camion s'arrête. Le chauffeur ouvre la bâche, me fait signe, je saute. On est dans une zone industrielle, des entrepôts, des camions, des grues. Il me donne une carte de la ville et un billet de dix euros.

— Fais attention à toi, gamin.

Je hoche la tête. Je ne suis pas un gamin, j'ai trente-quatre ans, mais je ne corrige pas. Je prends la carte, je prends le billet, je m'en vais. L'appartement de Claire est au troisième étage, rue des Arts, une rue étroite bordée de galeries et de boutiques. Je sonne. Personne. Je sonne encore. La voix dans l'interphone est méfiante, elle demande qui c'est, et quand je dis mon nom, il y a un silence si long que je crois qu'elle a raccroché.

— Alexander ? Alexander est mort.

— Claire. Ouvre-moi.

Le silence encore. Puis le bourdonnement de la porte qui s'ouvre. Elle est sur le palier, en robe de chambre, les cheveux en bataille, le visage livide. Elle me regarde comme on regarde un fantôme, et je vois ses yeux qui s'écarquillent, ses lèvres qui tremblent, ses mains qui se serrent sur le tissu de sa robe.

— Mon Dieu.

— Je peux entrer ?

Elle recule. J'entre. L'appartement est clair, blanc, des livres partout, une table basse en verre, des plantes vertes. Je m'assois sur le canapé, je m'enfonce dans les coussins, et pour la première fois depuis trois jours je sens mes épaules qui se relâchent. Claire reste debout. Elle me regarde. Elle a les larmes aux yeux, mais elle ne pleure pas, ma sœur ne pleure jamais, elle a appris à ne pas pleurer dans cette famille de loups.

— Ils t'ont enterré. Il y a eu un enterrement. Viktor a fait un discours.

— Je sais.

— Tu es couvert de boue et tu sens la mort.

— Je sais.

Elle s'assoit en face de moi. Elle croise les jambes, elle serre les mains sur ses genoux, et je vois qu'elle essaie de comprendre, qu'elle essaie de mettre les pièces du puzzle bout à bout.

— Raconte.

Je raconte. La fosse, la terre, les voix, la fuite, l'entrepôt, le médecin. Je raconte sans émotion, avec des phrases courtes, et à la fin ma sœur a le visage fermé, les mâchoires serrées, le regard dur.

— Viktor, dit-elle.

— Viktor. Ou le père. Ou les deux.

— Le père est mort il y a deux ans. Tu le sais.

Je le sais. Le père est mort d'un cancer, lentement, dans son lit, entouré de médecins et de prêtres. Je le sais, mais ça ne change rien, parce que le père a pu préparer le terrain, laisser des ordres, laisser Viktor finir le travail.

— Il faut te cacher, dit Claire. Il faut que personne ne sache que tu es vivant. Pas encore.

— C'est mon plan.

Elle se lève. Elle va dans la cuisine, elle revient avec un verre d'eau et un comprimé. Un somnifère. Je le prends, je l'avale, et je sens la fatigue qui monte, qui m'envahit, qui me tire vers le sommeil.

— Dors, dit Claire. Demain, on pense à la suite.

Je m'allonge sur le canapé. Elle me couvre d'un plaid, elle éteint la lumière, elle part dans sa chambre. Et moi je reste là, les yeux ouverts dans le noir, à écouter les bruits de la ville, les voitures, les pas, les voix, et l'odeur de la mort qui ne part pas.

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