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CHAPITRE 4 — LE RÉVEIL DANS LA BOUE

작가: Déesse
last update 게시일: 2026-10-25 04:18:01

— Alexander

La douleur arrive avant la conscience : elle me réveille comme une gifle, un élancement qui part de ma nuque et descend jusqu'à mes reins, et quand j'ouvre les yeux je ne sais pas où je suis, je ne sais pas qui je suis, je sais seulement que j'ai mal et que l'odeur autour de moi est celle d'un égout à ciel ouvert, cette odeur de vase et de fer et de quelque chose qui crève, et ma joue est collée à la boue, une boue épaisse, noire, qui me suce le visage comme si elle voulait me garder. Je soulève la tête. Un effort qui me coûte tout, qui me tire des larmes, et le monde autour de moi est un décor de fin du monde : un terrain vague, des herbes hautes couchées par la pluie, des carcasses de voitures qui rouillent sous un ciel bas, et de l'autre côté de la route un entrepôt abandonné dont les vitres sont cassées. Je suis dans un fossé. Le fossé longe la départementale, l'eau croupit sur dix centimètres de hauteur, et c'est dans cette eau que je suis allongé, la moitié du corps immergée, la bouche pleine du goût de rouille et de terre. Je tousse. La quinte me déchire la poitrine, je crache quelque chose de visqueux et de brun, et je me souviens : la fosse, la terre, le sac, la corde, les voix, tout me revient d'un coup, comme une vague qui me roule et me recrache, et je vomis dans le fossé, à genoux, les mains dans la vase, les cheveux pleins de boue. Ils m'ont enterré. Ils m'ont jeté dans une fosse commune avec un sac sur la tête, et ils ont pelleté de la terre sur mon corps vivant, et je ne suis pas mort. Je ne suis pas mort, putain. Je suis là, dans ce fossé, à vomir ma bile dans de l'eau croupie, et je suis vivant. Je m'assois sur les talons. La douleur à ma nuque est une boule de feu, je porte la main, je touche, et mes doigts rencontrent une croûte de sang séché, une plaie qui court du haut du crâne jusqu'à la base du cou. On m'a frappé. On m'a ouvert la tête avant de me jeter dans ce trou, et la plaie a commencé à se refermer sur elle-même, ce qui veut dire que j'ai été inconscient pendant des heures. Une nuit entière, peut-être plus. Je regarde le ciel, gris, uniforme, sans soleil, je ne peux pas savoir l'heure, je ne peux pas savoir le jour, et cette ignorance me rend fou. Mes pieds. Je regarde mes pieds et je manque de vomir encore. Ils sont couverts d'ampoules crevées et de coupures, la peau à vif, les ongles noirs de boue, et il y a des graviers incrustés dans la chair de mes talons. J'ai marché. J'ai marché dans mon sommeil, ou dans ma semi-conscience, ou dans cette zone grise entre la vie et la mort, et je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens de rien entre la fosse et ce fossé, et ce trou dans ma mémoire est une autre blessure, une blessure qui ne saigne pas mais qui fait mal quand même. Je me lève. Mes jambes tremblent, elles ne me portent pas, je dois m'appuyer contre le talus, les herbes hautes me coupent les mains, mais je me lève. Un pas. Deux. Trois. La boue du fossé me retient, elle aspire mes chevilles, elle fait un bruit obscène quand je tire mon pied, et chaque pas est une bataille contre cette terre qui veut me garder. La rage. Je la sens qui monte, qui me chauffe le ventre, qui me serre la gorge. Ce n'est pas la peur qui me fait avancer, c'est la rage. La peur me paralyse, la rage me porte. Je marche le long du fossé, direction l'entrepôt, parce qu'il faut que je trouve un abri, il faut que je sorte de cette eau, il faut que je pense. L'entrepôt est vide. La porte est forcée, le cadenas pend sur le côté comme une dent cassée, et l'intérieur sent le moisi et l'essence. Il y a des palettes empilées, un vieux canapé éventré, des journaux qui jonchent le sol. Je m'assois sur le canapé, je m'enveloppe dans mon propre corps, les genoux contre la poitrine, et je claque des dents si fort que ma mâchoire en tremble. Le froid. C'est le froid qui va me tuer si je ne fais rien. L'hypothermie, ce n'est pas la neige, c'est cette pluie fine, cette humidité qui rentre dans les os, cette boue qui reste collée à la peau et qui conduit le froid jusqu'au cœur. Je dois me sécher. Je dois manger. Je dois trouver des vêtements. Je fouille l'entrepôt. Il y a une couverture de déménagement, grise, épaisse, qui sent la poussière et le chien mouillé, mais c'est une couverture. Je m'enroule dedans. Il y a un paquet de biscuits oubliés dans une boîte, je les mange, ils sont rassis, ils craquent sous mes dents, et je m'en fous. Je bois de l'eau du robinet du petit local sanitaire, une eau tiède qui a le goût de tuyau, et je bois, je bois, je bois jusqu'à ce que mon ventre se gonfle. Puis je m'assois et je pense. La première chose à faire, c'est de survivre. Les blessures, les pieds, la nuque : je dois trouver un médecin, mais pas un médecin qui appellerait la police. Un médecin de quartier. Un type qui soigne les clandestins, les prostituées, les sans-papiers. Il y en a partout, des médecins comme ça, il suffit de savoir où chercher. La deuxième chose, c'est Eleanor. Eleanor. Son visage apparaît dans ma tête, net, précis, et je dois fermer les yeux pour ne pas hurler. Elle ne sait pas. Elle croit que je suis mort. Elle pleure peut-être, elle porte peut-être du noir, elle se tient peut-être devant ma tombe vide en ce moment même, et moi je suis là, dans un entrepôt, à sentir la mort sur ma peau. Non. Je ne peux pas penser à elle. Pas maintenant. Si je pense à elle, je perds le fil, je perds la rage, je m'effondre. Et je ne peux pas m'effondrer. Pas encore. Je sors de l'entrepôt. La pluie a cessé, le ciel reste bas, mais il y a une lumière plus claire à l'horizon qui doit être l'est, ou l'ouest, je ne sais pas. Je marche vers la ville. Villeneuve-sur-Lot, douze kilomètres, c'est ce que disait le panneau. Je les ai déjà faits, ces douze kilomètres, dans le noir, pieds nus, sans m'en rendre compte. Maintenant je les ferai avec des baskets trouvées dans une poubelle, une taille trop grande, des lacets noués deux fois, mais c'est toujours ça. La ville se dresse devant moi, grise et endormie. Je passe devant des maisons closes, des volets fermés, des jardins où des chiens aboient sur mon passage. Je ne les regarde pas. Je marche, la couverture sur les épaules, la tête baissée, et je prie pour que personne ne me voie. Pas comme ça. Pas encore. Il y a un marché qui s'installe sur la place. Des camionnettes, des cageots, des gens qui déchargent des légumes. Je m'approche. Une femme me donne une pomme sans que je demande rien, elle me regarde et elle détourne les yeux, elle a vu pire, elle a vu des hommes comme moi, des hommes qui sortent de la nuit avec le regard d'un animal traqué. La pomme est verte, acide, elle me fait mal aux gencives, mais je la mange en trois bouchées. Un homme me propose un café. C'est un vieux, un clochard, il a un chariot de supermarché plein de sacs, un chien qui dort dessus. Il ne pose pas de questions. Il me tend un gobelet en carton, je bois, le café est brûlant et sucré, et je sens la chaleur qui descend dans ma poitrine.

— T'as l'air d'avoir passé une nuit difficile, dit-il.

Je ne réponds pas. Je bois mon café. Puis je demande :

— Vous connaissez un médecin qui soigne sans papiers ?

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