LOGINJadeLa menace arrive le lendemain à huit heures du matin, comme les factures et les décisions de justice, et elle porte la signature que j'attendais : celle du faux Zéro.La publication est courte. Victor a compris que la cruauté n'a pas besoin de développement. Elle dit :Zéro détient des documents volés concernant des personnalités de cette ville. Zéro refuse de les publier parce que l'un d'eux est son ami. On appelle ça la vérité entière ? Demain, dix-huit heures, ce compte publiera le dossier Horvath dans son intégralité. Quatre-vingt-quatre mille euros. Le nom du cabinet. Tout. Puisque Zéro n'a plus le courage de ses publications, quelqu'un doit le faire à sa place.Je lis ça deux fois, trois fois, et chaque relecture me glace un peu plus, parce que le plan, là, le plan est d'une beauté mons
JadeIl reste, après le départ d'Elias, un silence particulier dans la cuisine, un silence que ni Noah ni moi n'osons toucher, de peur de le casser au mauvais endroit. Sandrine est partie se coucher en disant : faites pas de bêtises, ce qui, dans la bouche de ma mère, est une bénédiction déguisée en règlement intérieur.Noah est assis en face de moi. L'écran de l'ordinateur s'est mis en veille, et nos deux visages se reflètent vaguement dans sa surface noire, deux fantômes fatigués, un garçon sans maison et une fille sans lycée, un beau couple d'exilés dans une cuisine qui sent le café refroidi.— Quatre mots, dit-il enfin. Arrête, c'est pas drôle. Tu te rends compte ? Quatre mots, et je suis parti quand même. J'ai passé des mois à croire que j'avais rien dit, et c'était presque mie
JadeElias vient un soir, sans prévenir, parce qu'Elias a toujours ignoré l'existence des prévenances, et quand j'ouvre la porte je vois tout de suite qu'il tient quelque chose, une clé USB, minuscule, noire, qu'il serre dans son poing comme d'autres serrent un chapelet.— La vidéo du bal, dit-il. La brute. Pas celle qu'ils ont diffusée. L'originale, celle de la caméra de la salle des fêtes, celle qui tourne en continu, sans montage, sans coupure, sans rien. Je l'ai récupérée sur le serveur de la boîte qui gérait la soirée avant qu'ils effacent. Il pose la clé sur la table de la cuisine, devant moi et Noah, parce que Noah dort sur notre canapé depuis trois jours, et Sandrine fait semblant de trouver ça normal, un garçon de dix-huit ans mis à la porte par son père, dans son salon, elle a même acheté un
JadeJe dois des excuses à Sacha depuis le début, et les excuses qu'on traîne sont comme les fruits qu'on oublie au fond du sac : quand on les retrouve, elles ont une forme qu'on ne reconnaît plus.Je le contacte un mercredi, depuis chez moi, parce que je suis suspendue et que les grilles de Saint-Aubin me sont interdites, et je lui demande dix minutes, juste dix, au café de la gare, le seul endroit neutre de cette ville où tout appartient à quelqu'un.Il vient. C'est déjà plus que ce que j'espérais. Il s'assoit en face de moi, il commande un coca qu'il ne boira pas, et il me regarde avec cette expression que je n'arrivais pas à lire au fond du couloir, le jour de la photo, et que je lis maintenant sans peine : ce n'était pas entre la satisfaction et le doute. C'était les deux, mélangés, ce mélange immonde qu'on ressent quand on apprend que
JadeC'est Noah qui me le raconte, plus tard, dans des messages envoyés depuis une chambre d'hôtel miteuse, et je reconstitue la scène comme on reconstitue un accident : à partir des débris.Il a attendu le dimanche soir. Le dîner du dimanche, chez les Horvath, c'est sacré, c'est le rituel de la famille, rôti, silence des couverts, le père qui découpe avec la précision d'un homme qui valide des documents toute la semaine. Noah dit qu'il a laissé passer l'entrée, le plat, qu'il a attendu le fromage, parce que quelque part il voulait donner à cette table une dernière chance d'être une table normale avant de la détruire.Puis il a posé sa fourchette, et il a dit :— Papa. La fondation Vasseur-Delmare. Quatre-vingt-quatre mille euros d'honoraires de conseil sur trois ans. Conseil de quoi ?Son père n'a pas
JadeTrois semaines. Vingt et un jours. Le compte à rebours commence dans la cuisine, ce samedi matin, avec deux tasses de café et le carnet posé entre nous, fermé, comme un animal dont on ne sait pas encore s'il va mordre.Sandrine a pris sa journée. Elle n'a jamais pris une journée de sa vie, elle travaille quand elle a de la fièvre, elle travaille quand on enterre quelqu'un, et ce matin elle a appelé Madame Keller pour lui dire : ma fille a besoin de moi. C'est la phrase la plus chère de toute mon existence, je mesure ce qu'elle coûte, en heures, en euros, en fierté.— Parle, dit-elle.Et je parle.Je commence au bal, parce que tout commence au bal, par la vidéo, l'écran géant, les quatre cents personnes qui se retournent en même temps. Je raconte le carnet, la première règle, jamais un mensonge, jamais une v&e







