LOGINOn redescend dans la nuit naissante. La maison nous attend, chaude, accueillante. On se couche, on fait l'amour, on s'endort enlacés.Demain, on rentre. Demain, la vie reprend. Mais on ne sera plus jamais les mêmes. Cette île nous a changés. Ce silence nous a révélés. Cet amour nous a sauvés.---SOFIALa lettre arrive un matin de septembre.Une enveloppe blanche, épaisse, avec un en-tête prestigieux. Fondation pour l'Architecture et le Design. Prix de la Jeune Architecte de l'Année.Je l'ouvre, les mains tremblantes. Je lis les premiers mots.Madame Morel,Nous avons le plaisir de vous informer que vous êtes nominée pour le Prix de la Jeune Architecte de l'Année...Je ne lis pas la suite. Les mots dansent devant mes yeux. Nominée. Moi. Sofia Morel. L'ancienne femme de ménage. La fille de personne. L'architecte.Je m'assois. Je respire. Je relis la lettre trois fois, quatre fois, dix fois.Puis j'appelle Marcus.— Allô ?— Je suis nominée.— Quoi ?— Le Prix de la Jeune Architecte de
Je souris. Je pose ma main sur sa cuisse. Il conduit, tranquille, apaisé. Je ne l'ai jamais vu comme ça. Si calme. Si présent. Si lui.— Qu'est-ce qui t'a pris ? je demande. Pourquoi maintenant ?— C'est la question des enfants. Elle m'a fait réfléchir. Sur ma vie. Sur ce que je veux vraiment. Sur ce qui compte.— Et qu'est-ce qui compte ?— Toi. Nous. Notre amour. Le reste, c'est du bruit. Du vent. Des distractions.— Même ton entreprise ?— Surtout mon entreprise. J'ai passé vingt ans à construire un empire. À courir après le pouvoir, l'argent, la reconnaissance. Et pour quoi ? Pour me réveiller à quarante-deux ans et réaliser que je ne sais pas qui je suis sans tout ça.— Et maintenant, tu sais ?— Non. C'est pour ça qu'on part. Pour que je le découvre. P
Il se redresse. Il se tourne vers moi, prend mes deux mains dans les siennes.— D'abord, il faut qu'on soit honnêtes. Complètement honnêtes. Qu'est-ce qui te fait peur, exactement ?Je réfléchis. Vraiment. Profondément.— J'ai peur de perdre ma liberté. Peur que ma vie ne m'appartienne plus. Peur de ne plus pouvoir créer, dessiner, construire. Peur de devenir juste une mère, et plus Sofia.— C'est légitime.— Et toi ? Qu'est-ce qui te fait peur ?— J'ai peur de ne pas être à la hauteur. Peur de transmettre mes failles, mes peurs, mes colères. Peur de ne pas savoir aimer assez, assez bien, assez longtemps.— Tu sais aimer, Marcus. Tu m'aimes, moi. Et tu m'aimes bien.— Ce n'est pas pareil. Un enfant, c'est différent. C'est une responsabilité totale, absolue, définiti
L'enterrement a lieu le lendemain.Le cimetière est petit, perché sur une colline, face aux montagnes. Le ciel est gris, lourd, chargé de pluie. Quelques personnes sont là. Des voisins, des amis de ma mère, des visages que je ne reconnais pas.Le prêtre parle de paix, de pardon, d'éternité. Je n'écoute pas. Je regarde le cercueil. Mon père est dedans. Mon père que je n'ai pas connu. Mon père qui m'a aimée de loin.Marcus tient ma main. Fort. Très fort. Ma mère est à ma droite, silencieuse, absente, perdue dans ses souvenirs.Après la cérémonie, les gens viennent me voir. Ils me parlent de mon père, me racontent des anecdotes, me disent qu'il était fier de moi, qu'il parlait souvent de sa fille l'architecte, de sa fille qui réussissait à Paris.Je les écoute. Je hoche la
À sept heures, Marcus est là.Il gare sa voiture devant l'atelier, descend, m'ouvre la portière. Il ne dit rien. Il me prend dans ses bras, me serre longtemps, très longtemps. Puis il prend mon sac, le met dans le coffre, et on part.La route est longue. Trois heures de nationale, de villages endormis, de paysages que je reconnais sans les avoir jamais vraiment regardés.Ma région natale. Celle que j'ai quittée à dix-huit ans pour Paris. Celle où je n'étais jamais revenue. Pas vraiment. Pas pour de bon.Marcus conduit en silence. Sa main est posée sur ma cuisse, chaude, rassurante. Il ne pose pas de questions. Il attend. Il est là. C'est tout.— Tu veux qu'on parle ? demande-t-il au bout d'une heure.— Non.— Tu veux de la musique ?— Non.— Tu veux que je m'arrête ?— Non. Co
Les semaines qui suivent sont intenses.Je travaille sur le projet de Marcus en parallèle de mes autres chantiers. Je dors peu, je mange mal, je bois trop de café. Mais je suis heureuse. Profondément, viscéralement, totalement heureuse.Je dessine des espaces qui respirent. Des bureaux qui ne sont pas des bureaux. Des lieux de vie où l'on a envie de rester, de travailler, d'exister. J'imagine des matériaux bruts, du bois, de la pierre, du verre. Des lumières douces, des plantes partout, des coins pour se poser, pour penser, pour rêver.Marcus vient me voir presque tous les soirs. Il s'assied sur le tabouret, regarde mes plans, pose des questions, donne son avis. Pas comme un client. Comme un amoureux. Comme un complice.— Et là, c'est quoi ? demande-t-il un soir, en montrant un espace vide sur le plan.— Un lieu de silence.— Un lieu de silence ?— O
Il m'a embrassée. Lentement, profondément. Ses mains ont glissé sous mon chemisier, les miennes ont défait sa ceinture.— Pas par terre, cette fois, j'ai soufflé.— Où, alors ?J'ai montré la table à dessin.
SOFIALe mail est arrivé un mardi matin, au milieu du service du café. Mon téléphone a vibré, j'ai jeté un coup d'œil en versant un cappuccino, et le monde s'est arrêté.Chère Sofia Morel,Nous avons le plaisir de vous informer que votre proposition a été retenue pour la rénovation du hall d'accuei
SOFIAL'atelier.Je l'ai trouvé par hasard, en revenant d'un cours. Une annonce dans une vitrine : "Local commercial, 20m², ancienne boutique, à louer".J'ai appelé. J'ai visité. J'ai dit oui.C'est minuscule. Une pi&egrav
MARCUSTrois jours.Trois jours sans elle.Après cette nuit, après le dîner, après mes promesses, j'ai merdé. Pas une grande faute. Une petite lâcheté. Un collègue qui m'a demandé "comment va ta petite







