LOGINElle imaginait sa voix lui murmurant des mots doux. Elle imaginait une vie avec lui, une vraie vie, un appartement avec une boîte aux lettres qui porterait leurs deux noms, un lit avec des draps propres qu’ils laveraient ensemble, une table où ils mangeraient sans allumer la télévision.
Elle se retourna encore. Le réveil sur la table de chevet affichait 3h47. Elle avait éteint la lumière à 3h15. Trente-deux minutes à tourner dans son lit comme un poisson dans un seau. Elle se leva, but un verre d’eau au robinet de la cuisine, se rassit sur le lit. Elle n’allait pas dormir. Elle le savait maintenant. Pas cette nuit. Pas avec cette excitation qui lui rongeait le ventre, cette impatience de petite fille la veille de Noël.
Alors elle fit ce que n’importe quelle femme de son époque aurait fait. Elle attrapa son téléphone.
L’écran s’alluma, éclairant son visage d’une lueur bleutée. Elle ouvrit l’application, tapa le nom dans la barre de recherche. Marc. Elle ne connaissait pas son nom de famille. Il ne le lui avait pas dit, ou elle ne l’avait pas retenu. Mais le prénom seul ne suffirait pas. Elle essaya de se souvenir des détails qu’il avait donnés. L’entreprise d’import-export. Le poste administratif. La relation qui datait du lycée. Elle fit défiler les profils, des dizaines de Marc, des visages inconnus, des vies étrangères, et puis soudain, elle le trouva.
Son profil était discret, une photo de lui en noir et blanc, souriant, les yeux plissés par le soleil. Il était beau sur cette photo. Plus beau que dans la soirée, ou peut-être était-ce l’effet de la lumière naturelle, qui adoucissait ses traits et gommait la tristesse de son regard. Elle parcourut ses informations. Études, emploi, ville. Rien de très personnel. Il publiait peu, des articles de temps en temps, des photos de paysages, jamais de textes intimes. Un homme réservé. Un homme qui ne se livrait pas facilement. Et pourtant, ce soir, il s’était livré à elle. Cette pensée lui procura une bouffée de fierté. Elle avait réussi, en deux heures, à franchir des barrières que d’autres mettaient des années à contourner.
Elle continua de fouiller. Les photos. Les albums. Les publications où il était identifié. Et puis, inévitablement, elle la trouva.
Esther.
Son profil était public, ou presque. Gloria put faire défiler les photos sans être amie avec elle. La première chose qu’elle remarqua, ce fut sa beauté. Une beauté qui ne devait rien au maquillage, une beauté d’ossature et de port de tête, une beauté de femme qui sait qu’elle est belle et qui n’a pas besoin de le prouver. Esther avait la peau sombre, lumineuse, des pommettes hautes, des yeux en amande qui semblaient tout voir sans jamais se trahir. Ses cheveux étaient courts, coupés nets, presque austères, mais qui lui donnaient une élégance de danseuse. Elle portait des vêtements sobres, des tailleurs, des robes droites, des bijoux discrets. Rien de vulgaire. Rien de clinquant. Tout était parfaitement maîtrisé.
Gloria fit défiler les photos, le cœur serré. Esther en voyage, devant un temple ancien, un foulard autour du cou. Esther en robe de soirée, un verre de champagne à la main. Esther en réunion de travail, entourée de collègues. Esther et Marc, enlacés, lors d’un mariage. Esther et Marc, à la plage, les pieds dans l’eau. Esther et Marc, chez eux, sur un canapé, un chat roux sur les genoux d’Esther.
La photo de profil était la pire. Un portrait d’eux deux, pris lors d’un dîner visiblement chic, la nappe blanche, les couverts en argent. Marc portait une veste de costume, une cravate sombre. Esther portait une robe noire, un collier de perles. Elle souriait. Il souriait aussi, mais ce n’était pas le même sourire que ce soir.
Les vêtements tombèrent un à un. Les mains se cherchèrent, se trouvèrent. Les corps se mêlèrent. Et au moment crucial, Gloria sentit le préservatif céder – elle l’avait percé quelques heures plus tôt avec une épingle, un petit trou presque invisible, juste assez pour que le miracle ait une chance de se produire.Elle ferma les yeux. Elle pensa au verdict du médecin. Moins de deux pour cent. Une chance infime. Presque rien. Mais ce presque rien, elle allait le saisir de toutes ses forces.Quand tout fut fini, Marc s’endormit presque immédiatement, vaincu par le vin et la fatigue et le soulagement. Gloria resta éveillée, allongée à côté de lui, une main posée sur son ventre. Elle imagina ce qui était peut-être en train de se passer à l’intérieur. La course folle des spermatozoïdes. La rencontre improbable. Le miracle en train de s’accomplir.Dehors, la pluie avait cessé. La lune s’était levée, pleine et brillante, et sa lumière filtrait à travers le rideau, dessinant des rectangles pâle
— Rien. C’est ça le pire. Elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré. Elle m’a juste regardé avec ce mépris silencieux qu’elle maîtrise si bien. Et puis elle est partie travailler. Comme si de rien n’était. »Il but une gorgée de vin, reposa le verre un peu trop fort. Le liquide oscilla dangereusement sans déborder. « Parfois, je me dis que j’aimerais qu’elle explose. Qu’elle hurle. Qu’elle me jette mes affaires par la fenêtre. Au moins, ce serait une réaction. Quelque chose d’humain. Mais non. Elle encaisse. Elle note. Elle accumule. Et un jour, elle me présentera la facture. »Gloria connaissait déjà cette facture. Elle l’avait lue sur le téléphone de Marc. « Libère-toi de tes dettes d’abord. » Elle savait que cette facture existait, qu’elle était exorbitante, et que Marc ne pourrait jamais la payer. Mais elle ne dit rien. Elle tendit la main et la posa sur celle de Marc, doucement, comme on pose un pansement sur une plaie.« Tu ne mérites pas ça, dit-elle simplement.— Tu crois ?— Je
Elle avait hésité longuement devant sa penderie avant de choisir la robe rouge. Celle du premier soir. Celle qu’elle portait le jour où elle avait rencontré Marc, chez Mariam, il y avait une éternité de cela – cinq semaines, six peut-être, elle ne comptait plus. La robe était encore en bon état, le tissu n’avait pas perdu son éclat. Elle la portait comme on porte une armure, avec la conscience que cette couleur, cette coupe, ce souvenir qu’elle évoquait chez Marc faisaient partie de la stratégie. Il avait aimé cette robe le premier soir. Il l’aimerait encore ce soir.Elle se maquilla avec soin devant le miroir fendu. Ni trop, ni trop peu. Juste assez pour que la lumière des bougies flatte ses traits, pour que ses yeux paraissent plus grands, pour que ses lèvres attirent le regard sans le provoquer. Elle attacha ses cheveux en un chignon lâche, laissant quelques mèches s’échapper sur ses tempes. Elle se regarda longuement, cherchant la faille, l’imperfection, le détail qui pourrait tra
Elle chassa cette pensée. Elle n’en était pas là. Pour l’instant, il fallait se concentrer sur l’objectif, visualiser la victoire, y croire de toutes ses forces. Elle avait un plan. Un plan imparfait, désespéré, mais un plan quand même. Et tant qu’elle avait un plan, elle avait une raison de se battre.Elle finit par s’endormir vers trois heures du matin, d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges. Elle rêva qu’elle était enceinte, le ventre rond et lourd, et qu’elle marchait dans une rue inconnue. Les gens la regardaient avec admiration, avec respect. Elle était devenue quelqu’un. Elle n’était plus la fille de la maîtresse. Elle était la mère. La femme légitime. Celle qu’on épouse.Elle se réveilla à l’aube, la bouche sèche, le cœur battant. Le rêve s’effaçait déjà, remplacé par la réalité du studio, du plafond fissuré, du frigo qui ronronnait. Mais il restait quelque chose. Une détermination. Une certitude.Aujourd’hui, c’était le bon jour. Elle le savait. Elle l’avait calculé. So
C’était plus difficile. Esther tenait Marc par l’argent, par le statut, par la peur. On ne rompt pas facilement des chaînes aussi solides. Mais toute chaîne a un maillon faible, et Gloria pensait avoir identifié celui d’Esther. La fierté. Esther était une femme fière, trop fière pour supporter longtemps l’humiliation d’être trompée. Si Gloria parvenait à rendre la liaison assez visible, assez humiliante, Esther finirait par craquer. Elle demanderait le divorce elle-même, et Marc serait libre sans avoir à payer le prix. C’était risqué, bien sûr. Esther pouvait aussi choisir de se battre, de s’accrocher, de resserrer son emprise. Mais Gloria avait confiance. Elle avait étudié cette femme, elle connaissait ses faiblesses. L’orgueil était la plus grande d’entre elles.Troisième étape : tomber enceinte.C’était l’étape cruciale, celle qui faisait tenir tout l’édifice. Sans enfant, Gloria n’était qu’une maîtresse parmi d’autres, une aventure qu’on oublie, une erreur qu’on efface. Avec un en
La nuit était tombée depuis longtemps quand Gloria se résigna à accepter qu’elle ne dormirait pas. Elle était allongée sur son lit, les yeux ouverts dans le noir, et elle écoutait le silence du studio. Le frigo ronronnait, comme toujours. La pluie avait repris, fine et régulière, et les gouttes frappaient la vitre avec un bruit doux, presque apaisant. Marc n’était pas venu ce soir. Il avait envoyé un message en fin d’après-midi : « Réunion tardive. Je ne peux pas. Désolé. À demain. » Elle n’avait pas répondu. Elle n’était pas déçue. Ou plutôt, elle ne voulait pas être déçue. La déception était une faiblesse, et elle n’avait pas de place pour les faiblesses. Pas maintenant. Pas avec ce qui se préparait.Elle avait passé la soirée à tourner dans le studio comme une lionne en cage. Elle avait fait la vaisselle, plié du linge, récuré le carrelage de la douche avec une vieille brosse à dents. Des gestes mécaniques qui occupaient ses mains sans apaiser son esprit. Son esprit, lui, tournait
Les dettes. Quelles dettes ? Gloria ne le savait pas encore, mais elle comprenait soudain pourquoi Marc ne quittait pas Esther malgré tout ce qu’il disait sur leur couple agonisant. Ce n’était pas par amour. Ce n’était pas par habitude. C’était par dépendance. Esther tenait les cordons de la bourse
Il avait bu une gorgée de thé, avait reposé la tasse sur la table de chevet. Puis il s’était allongé sur le lit, les yeux fixés au plafond, et avait fermé les paupières. Quelques minutes plus tard, il dormait.Gloria était restée assise sur sa chaise, à le regarder dormir. Elle connaissait maintena
Gloria, elle, ne dormait pas. Elle était allongée à côté de lui, les yeux ouverts dans le noir, écoutant sa respiration lente et régulière. Elle n’avait jamais eu d’homme dans son lit, pas comme ça, pas toute une nuit. Ses précédentes relations étaient des aventures brèves, des corps qui se croisai
« Je vais être mère, dit-elle à son reflet. Je vais être mère, et on m’épousera. »Le reflet ne répondit rien. Le reflet la regardait avec cette expression qu’elle connaissait bien, ce mélange de défi et de doute qui la caractérisait depuis l’enfance. Mais ce soir, le doute était moins fort que d’h







