LOGINDix ans. Gloria essaya d’imaginer ce que c’était, dix ans avec la même personne. Ses propres relations n’avaient jamais dépassé six mois. Elle avait toujours tout fait foirer avant. Elle ne savait pas si c’était de la peur, de l’orgueil, ou simplement une incapacité à aimer sans détruire.
« Et ça va ? demanda-t-elle.
— Non. Ça ne va pas. Ça ne va plus depuis longtemps. »
Il avait dit cela sans se plaindre. Comme un constat. Comme on dit que le ciel est gris ou que le café est froid. Gloria sentit son cœur s’accélérer. Elle ne voulait pas se réjouir du malheur de cet homme. Mais une partie d’elle, une partie qu’elle détestait, se dit qu’une relation qui ne va pas, c’est une relation qui peut finir. Et une relation qui peut finir, c’est une porte qui s’entrouvre.
Ils restèrent sur la terrasse jusqu’à ce que la fraîcheur devienne mordante. Gloria frissonna. Marc le remarqua, ôta sa veste – elle n’avait pas vu qu’il portait une veste, un blazer léger – et la posa sur ses épaules sans lui demander la permission. Le geste était simple, naturel, comme s’il l’avait fait toute sa vie. Gloria sentit le tissu chaud contre sa peau, l’odeur du parfum boisé qui l’enveloppa. Elle se sentit protégée. C’était idiot, une veste ne protège de rien, mais c’était le geste qui comptait. Le geste disait : je te vois. Le geste disait : tu existes. Personne ne lui avait fait un geste comme celui-ci depuis des années.
« Tu vas avoir froid, dit-elle.
— Ça va. Je suis habitué. »
À quoi ? Elle ne demanda pas. Elle n’osa pas. La musique changea encore derrière la porte-fenêtre. Un morceau plus rythmé, quelque chose d’afrobeat qui fit monter des cris de joie dans le salon. Quelqu’un ouvrit la porte, une bouffée de chaleur et de bruit s’échappa, puis la porte se referma. Ils étaient de nouveau seuls.
« Je devrais rentrer, dit Gloria sans bouger.
— Moi aussi. »
Aucun des deux ne bougea.
Finalement, ce fut lui qui rompit le charme. Il se redressa, passa une main dans ses cheveux, sourit encore de ce sourire triste qui commençait à hanter Gloria. « Je suis content de t’avoir rencontrée, Gloria. » Il avait dit son prénom avec une lenteur particulière, comme s’il goûtait chaque syllabe. Glo-ri-a. Personne ne prononçait son prénom comme ça. Personne.
« Moi aussi », dit-elle. Sa voix était plus faible qu’elle ne l’aurait voulu.
Il sortit son téléphone. « On pourrait... se revoir ? Un café, un jour ? » Gloria sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Elle hocha la tête, trop vite, elle le savait, elle aurait dû jouer la distance, se faire désirer, mais elle n’avait jamais su faire ça. Elle lui donna son numéro sans hésiter. Il l’enregistra, remit le téléphone dans sa poche, et lui sourit une dernière fois avant de rentrer dans le salon.
Gloria resta sur la terrasse, la veste de Marc sur les épaules. Elle ne savait même pas s’il avait oublié de la reprendre ou s’il l’avait laissée volontairement. Elle s’en fichait. Elle serra le tissu contre elle. La ville scintillait à ses pieds. La nuit était froide, mais elle ne sentait plus le froid. Elle se répéta le prénom, dans sa tête, encore et encore. Marc. Marc. Marc. Il avait des yeux tristes et une voix grave et une façon de la regarder qui lui donnait l’impression d’exister. C’était tout ce qu’elle demandait. Exister aux yeux de quelqu’un.
Elle ne rentra que bien plus tard, quand Amina vint la chercher sur la terrasse. « Mais qu’est-ce que tu fais dehors ? Il fait froid ! Et c’est à qui cette veste ? » Gloria sourit, sans répondre. Elle n’avait pas envie de partager ce moment. Pas encore. Pas avec personne.
Dans le taxi qui la ramenait chez elle, elle garda la veste sur ses épaules. Elle regardait défiler les rues vides, les lampadaires orangés, les vitrines éteintes, et elle se sentait légère. Pour la première fois depuis des mois, elle se sentait légère. Elle ne savait pas que cette légèreté était le premier symptôme de la chute. Elle ne savait pas que Marc n’était pas libre. Elle ne savait pas que la femme qu’il avait mentionnée, cette relation usée de dix ans, n’était pas une ex, n’était pas une presque-ex, n’était pas une encombrante dont on allait bientôt se débarrasser. Elle ne savait rien. Elle ne voulait rien savoir.
Les vêtements tombèrent un à un. Les mains se cherchèrent, se trouvèrent. Les corps se mêlèrent. Et au moment crucial, Gloria sentit le préservatif céder – elle l’avait percé quelques heures plus tôt avec une épingle, un petit trou presque invisible, juste assez pour que le miracle ait une chance de se produire.Elle ferma les yeux. Elle pensa au verdict du médecin. Moins de deux pour cent. Une chance infime. Presque rien. Mais ce presque rien, elle allait le saisir de toutes ses forces.Quand tout fut fini, Marc s’endormit presque immédiatement, vaincu par le vin et la fatigue et le soulagement. Gloria resta éveillée, allongée à côté de lui, une main posée sur son ventre. Elle imagina ce qui était peut-être en train de se passer à l’intérieur. La course folle des spermatozoïdes. La rencontre improbable. Le miracle en train de s’accomplir.Dehors, la pluie avait cessé. La lune s’était levée, pleine et brillante, et sa lumière filtrait à travers le rideau, dessinant des rectangles pâle
— Rien. C’est ça le pire. Elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré. Elle m’a juste regardé avec ce mépris silencieux qu’elle maîtrise si bien. Et puis elle est partie travailler. Comme si de rien n’était. »Il but une gorgée de vin, reposa le verre un peu trop fort. Le liquide oscilla dangereusement sans déborder. « Parfois, je me dis que j’aimerais qu’elle explose. Qu’elle hurle. Qu’elle me jette mes affaires par la fenêtre. Au moins, ce serait une réaction. Quelque chose d’humain. Mais non. Elle encaisse. Elle note. Elle accumule. Et un jour, elle me présentera la facture. »Gloria connaissait déjà cette facture. Elle l’avait lue sur le téléphone de Marc. « Libère-toi de tes dettes d’abord. » Elle savait que cette facture existait, qu’elle était exorbitante, et que Marc ne pourrait jamais la payer. Mais elle ne dit rien. Elle tendit la main et la posa sur celle de Marc, doucement, comme on pose un pansement sur une plaie.« Tu ne mérites pas ça, dit-elle simplement.— Tu crois ?— Je
Elle avait hésité longuement devant sa penderie avant de choisir la robe rouge. Celle du premier soir. Celle qu’elle portait le jour où elle avait rencontré Marc, chez Mariam, il y avait une éternité de cela – cinq semaines, six peut-être, elle ne comptait plus. La robe était encore en bon état, le tissu n’avait pas perdu son éclat. Elle la portait comme on porte une armure, avec la conscience que cette couleur, cette coupe, ce souvenir qu’elle évoquait chez Marc faisaient partie de la stratégie. Il avait aimé cette robe le premier soir. Il l’aimerait encore ce soir.Elle se maquilla avec soin devant le miroir fendu. Ni trop, ni trop peu. Juste assez pour que la lumière des bougies flatte ses traits, pour que ses yeux paraissent plus grands, pour que ses lèvres attirent le regard sans le provoquer. Elle attacha ses cheveux en un chignon lâche, laissant quelques mèches s’échapper sur ses tempes. Elle se regarda longuement, cherchant la faille, l’imperfection, le détail qui pourrait tra
Elle chassa cette pensée. Elle n’en était pas là. Pour l’instant, il fallait se concentrer sur l’objectif, visualiser la victoire, y croire de toutes ses forces. Elle avait un plan. Un plan imparfait, désespéré, mais un plan quand même. Et tant qu’elle avait un plan, elle avait une raison de se battre.Elle finit par s’endormir vers trois heures du matin, d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges. Elle rêva qu’elle était enceinte, le ventre rond et lourd, et qu’elle marchait dans une rue inconnue. Les gens la regardaient avec admiration, avec respect. Elle était devenue quelqu’un. Elle n’était plus la fille de la maîtresse. Elle était la mère. La femme légitime. Celle qu’on épouse.Elle se réveilla à l’aube, la bouche sèche, le cœur battant. Le rêve s’effaçait déjà, remplacé par la réalité du studio, du plafond fissuré, du frigo qui ronronnait. Mais il restait quelque chose. Une détermination. Une certitude.Aujourd’hui, c’était le bon jour. Elle le savait. Elle l’avait calculé. So
C’était plus difficile. Esther tenait Marc par l’argent, par le statut, par la peur. On ne rompt pas facilement des chaînes aussi solides. Mais toute chaîne a un maillon faible, et Gloria pensait avoir identifié celui d’Esther. La fierté. Esther était une femme fière, trop fière pour supporter longtemps l’humiliation d’être trompée. Si Gloria parvenait à rendre la liaison assez visible, assez humiliante, Esther finirait par craquer. Elle demanderait le divorce elle-même, et Marc serait libre sans avoir à payer le prix. C’était risqué, bien sûr. Esther pouvait aussi choisir de se battre, de s’accrocher, de resserrer son emprise. Mais Gloria avait confiance. Elle avait étudié cette femme, elle connaissait ses faiblesses. L’orgueil était la plus grande d’entre elles.Troisième étape : tomber enceinte.C’était l’étape cruciale, celle qui faisait tenir tout l’édifice. Sans enfant, Gloria n’était qu’une maîtresse parmi d’autres, une aventure qu’on oublie, une erreur qu’on efface. Avec un en
La nuit était tombée depuis longtemps quand Gloria se résigna à accepter qu’elle ne dormirait pas. Elle était allongée sur son lit, les yeux ouverts dans le noir, et elle écoutait le silence du studio. Le frigo ronronnait, comme toujours. La pluie avait repris, fine et régulière, et les gouttes frappaient la vitre avec un bruit doux, presque apaisant. Marc n’était pas venu ce soir. Il avait envoyé un message en fin d’après-midi : « Réunion tardive. Je ne peux pas. Désolé. À demain. » Elle n’avait pas répondu. Elle n’était pas déçue. Ou plutôt, elle ne voulait pas être déçue. La déception était une faiblesse, et elle n’avait pas de place pour les faiblesses. Pas maintenant. Pas avec ce qui se préparait.Elle avait passé la soirée à tourner dans le studio comme une lionne en cage. Elle avait fait la vaisselle, plié du linge, récuré le carrelage de la douche avec une vieille brosse à dents. Des gestes mécaniques qui occupaient ses mains sans apaiser son esprit. Son esprit, lui, tournait
La minuterie de l’escalier était toujours cassée. Gloria monta les trois étages dans le noir, une main sur la rampe, l’autre tenant ses chaussures. Elle avait retiré ses talons dans le hall d’entrée, préférant le contact froid du carrelage sale à la souffrance de ses pieds meurtris. Elle ne sentait
Elle ne lui rendit pas la veste. Elle n’y pensa même pas, et lui ne la réclama pas. Peut-être l’avait-il oubliée. Peut-être l’avait-il laissée volontairement, comme un prétexte, comme une promesse silencieuse. Gloria serra le tissu contre ses épaules, sourit une dernière fois, puis tourna les talon
Il ne savait pas qu’elle avait passé sa vie à attendre un homme qui n’était jamais venu. Il ne savait rien. Et pourtant, il la regardait comme si elle était quelqu’un. Quelqu’un qui comptait. Quelqu’un qui méritait qu’on s’arrête et qu’on pose la question.« Je n’ai pas encore rencontré la bonne pe
Gloria fit le calcul mentalement. Dix ans. Peut-être onze. Une vie entière. Elle-même, à seize ans, était encore une enfant qui pleurait dans les jupes de sa mère, une enfant qui croyait que son père allait revenir, une enfant qui n’avait jamais embrassé personne. Esther et Marc, eux, avaient déjà c







