LOGINElle s’endormit avec cette phrase dans la tête. Elle s’endormit heureuse, pour la première fois depuis la mort de sa mère. Elle s’endormit en pensant que sa vie allait enfin commencer.
Elle ne se trompait pas. Sa vie allait commencer. Et avec elle, sa destruction.
***
Ils rentrèrent du balcon comme on rentre d’un voyage, avec cette sensation étrange que le monde a continué de tourner sans vous. Le salon de Mariam n’avait pas changé. La musique jouait toujours, les mêmes visages riaient, les mêmes verres s’entrechoquaient. Mais quelque chose s’était déplacé dans l’air, un décalage infime que Gloria ressentait dans sa nuque, dans ses doigts, dans le tissu de la veste que Marc lui avait posée sur les épaules et qu’elle n’avait toujours pas retirée.
Ils trouvèrent un coin plus calme, près de la bibliothèque, là où Marc se tenait quand elle l’avait aperçu pour la première fois. Un canapé deux places, usé aux accoudoirs, qui semblait avoir connu des générations de confidences. Il s’assit le premier, elle le suivit, et sans savoir comment, ils reprirent leur conversation exactement là où ils l’avaient laissée, comme si le temps n’avait pas de prise sur eux.
« Tu vis seule ? demanda Marc.
— Oui. Un studio. Pas très grand, mais suffisant.
— C’est bien, un studio. Moins de choses à ranger. »
Elle sourit. Il avait une façon de dire les choses qui les rendait simples. Pas banales, simples. C’était une qualité rare. La plupart des gens enjolivaient, compliquaient, tournaient autour du pot. Lui, il parlait droit, sans fioritures, et chaque mot semblait pesé sur une balance invisible.
« Et toi ? demanda-t-elle.
— Moi, c’est compliqué. »
Il but une gorgée de sa bière. La bouteille était presque vide maintenant, et il la faisait tourner entre ses doigts, machinalement, comme s’il avait besoin d’occuper ses mains. Gloria attendit. Elle avait appris à attendre, avec sa mère, avec les hommes, avec la vie. Elle savait que les silences disent plus que les mots, parfois.
« Je vis avec quelqu’un, finit-il par dire. Enfin, je vis chez quelqu’un. C’est différent.
— Différent comment ?
— Je ne sais pas. C’est chez elle. L’appartement est à elle. Les meubles sont à elle. Même le chat est à elle. Moi, je suis là, c’est tout. »
Gloria hocha la tête. Elle comprenait ce qu’il voulait dire. Elle avait toujours vécu dans des espaces qui ne lui appartenaient pas, des locations temporaires, des murs qu’elle ne pouvait pas peindre, des sols qu’elle ne pouvait pas changer. Mais elle imaginait que c’était pire quand l’espace appartenait à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui dormait à côté de vous, quelqu’un dont le nom était sur la boîte aux lettres.
« Elle s’appelle comment ?
— Esther. »
Il prononça le prénom sans émotion particulière, ni haine ni tendresse, comme on prononce le nom d’une rue qu’on traverse tous les jours sans plus la voir. Gloria enregistra ce prénom. Esther. Elle le répéta dans sa tête, le fit rouler comme un galet dans sa paume. Esther. C’était un prénom biblique, un prénom de reine, un prénom qui semblait porter en lui une autorité naturelle. Gloria se sentit minuscule à côté de ce prénom. Gloria, c’était un prénom de fille qui voulait briller. Esther, c’était un prénom de femme qui n’avait pas besoin de briller pour exister.
« Vous êtes ensemble depuis longtemps ?
— Le lycée. On s’est rencontrés en seconde. J’avais seize ans. Elle en avait quinze. »
Gloria fit le calcul mentalement. Dix ans. Peut-être onze. Une vie entière. Elle-même, à seize ans, était encore une enfant qui pleurait dans les jupes de sa mère, une enfant qui croyait que son père allait revenir, une enfant qui n’avait jamais embrassé personne. Esther et Marc, eux, avaient déjà commencé à tisser leur histoire. Une histoire qui durait depuis plus d’une décennie. Une histoire dont Gloria ne faisait pas partie.
« Et ça se passe comment, après tout ce temps ?
— Ça s’éteint. »
Il avait dit cela sans colère, sans tristesse apparente. Comme un constat météorologique. Il pleut. Le soleil se couche. L’amour s’éteint. Gloria sentit un frisson lui parcourir le dos. Pas de froid. D’excitation. Elle se détesta immédiatement pour cette réaction. Une femme bien aurait été peinée pour lui. Une femme bien aurait cherché à comprendre, à consoler. Gloria n’était pas une femme bien. Elle était une femme qui voyait une porte s’entrouvrir et qui calculait déjà comment glisser son pied dans l’entrebâillement.« Pourquoi tu dis ça ?— Parce que c’est vrai. On ne se parle plus vraiment. On cohabite. On fait semblant. Pour les familles, pour les amis, pour les apparences. Mais le soir, quand on se retrouve seuls, il n’y a plus rien. Juste deux personnes qui mangent en silence devant la télévision. »Il avait décrit cette scène avec une précision qui faisait mal. Gloria imaginait la table, les assiettes, le bruit des couverts, le regard fixé sur l’écran pour éviter de se regarde
Elle s’endormit avec cette phrase dans la tête. Elle s’endormit heureuse, pour la première fois depuis la mort de sa mère. Elle s’endormit en pensant que sa vie allait enfin commencer.Elle ne se trompait pas. Sa vie allait commencer. Et avec elle, sa destruction.***Ils rentrèrent du balcon comme on rentre d’un voyage, avec cette sensation étrange que le monde a continué de tourner sans vous. Le salon de Mariam n’avait pas changé. La musique jouait toujours, les mêmes visages riaient, les mêmes verres s’entrechoquaient. Mais quelque chose s’était déplacé dans l’air, un décalage infime que Gloria ressentait dans sa nuque, dans ses doigts, dans le tissu de la veste que Marc lui avait posée sur les épaules et qu’elle n’avait toujours pas retirée.Ils trouvèrent un coin plus calme, près de la bibliothèque, là où Marc se tenait quand elle l’avait aperçu pour la première fois. Un canapé deux places, usé aux accoudoirs, qui semblait avoir connu des générations de confidences. Il s’assit le
Ils restèrent sur la terrasse jusqu’à ce que la fraîcheur devienne mordante. Gloria frissonna. Marc le remarqua, ôta sa veste – elle n’avait pas vu qu’il portait une veste, un blazer léger – et la posa sur ses épaules sans lui demander la permission. Le geste était simple, naturel, comme s’il l’avait fait toute sa vie. Gloria sentit le tissu chaud contre sa peau, l’odeur du parfum boisé qui l’enveloppa. Elle se sentit protégée. C’était idiot, une veste ne protège de rien, mais c’était le geste qui comptait. Le geste disait : je te vois. Le geste disait : tu existes. Personne ne lui avait fait un geste comme celui-ci depuis des années.« Tu vas avoir froid, dit-elle.— Ça va. Je suis habitué. »À quoi ? Elle ne demanda pas. Elle n’osa pas. La musique changea encore derrière la porte-fenêtre. Un morceau plus rythmé, quelque chose d’afrobeat qui fit monter des cris de joie dans le salon. Quelqu’un ouvrit la porte, une bouffée de chaleur et de bruit s’échappa, puis la porte se referma. Il
Sa voix était plus grave qu’elle ne l’imaginait. Douce, mais grave. Une voix qui semblait venir de loin, comme s’il avait réfléchi longtemps avant de parler. Gloria tourna la tête vers lui. Il la regardait avec la même expression que tout à l’heure, cette douceur triste qui lui donnait envie de pleurer sans savoir pourquoi.« Non, dit-elle. Je ne danse jamais.— Moi non plus. »Il porta la bière à ses lèvres. Gloria remarqua ses mains. De longues mains, des doigts fins, des ongles propres et courts. Des mains qui n’avaient jamais travaillé dans le bâtiment, jamais creusé la terre, jamais cogné personne. Des mains douces, elles aussi. Elle se demanda ce qu’il faisait dans la vie. Elle se demanda s’il avait une femme, des enfants, un chien, une maison avec un jardin. Elle se demanda s’il était heureux. Elle se demanda pourquoi il avait l’air si triste.« Je m’appelle Marc », dit-il.Il avait dit cela simplement, sans tendre la main, sans faire de geste. Juste son prénom, posé entre eux
Elle but une gorgée de son verre. La boisson était trop sucrée, un mélange de jus de fruit et de vodka qui lui donnait envie de grimacer. Elle n’aimait pas l’alcool. Elle buvait pour faire comme tout le monde, pour avoir quelque chose à faire avec ses mains. Sa mère ne buvait jamais. Sa mère disait que l’alcool rendait les femmes vulnérables, et qu’une femme vulnérable était une femme perdue. Gloria avait retenu la leçon sans y croire tout à fait. Elle but une autre gorgée quand même.La musique changea. Un morceau plus lent, une mélodie qui parlait d’amour et de regrets, chantée par une voix grave qui semblait savoir de quoi elle parlait. Gloria sentit ses épaules se relâcher un peu. La chaleur du verre dans sa paume, la rumeur des conversations, le bourdonnement des basses à travers les murs, tout cela formait une bulle cotonneuse. Elle ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, elle le vit.Il était adossé au mur du fond, près de la bibliothèque. Une bière à la main, le go
Le bus arriva avec dix minutes de retard. Elle monta, composta son ticket, s’assit près de la fenêtre. La ville défilait, immeubles gris, vitrines éteintes, silhouettes pressées sous les réverbères. Elle regardait sans voir. Dans sa tête, elle répétait son mantra idiot, celui qu’elle se récitait depuis l’adolescence : « Moi, on m’épousera. Moi, on m’aimera. Moi, je ne finirai pas comme elle. » Les mots tournaient en boucle, mécaniques, vidés de leur sens à force d’être répétés. Mais ce soir, elle y croyait presque.Le bus s’arrêta. Elle descendit. La soirée était dans un immeuble moderne, au cinquième étage, avec une terrasse qui donnait sur la ville. Elle entendait la musique de loin, des basses qui faisaient vibrer les murs. Elle hésita devant la porte de l’immeuble. Elle faillit faire demi-tour. Elle imagina son studio, son lit, son plafond fissuré. Elle imagina le silence. Et puis elle poussa la porte.L’ascenseur était en panne. Elle monta les cinq étages à pied, ses talons claqu







