LOGINIl avait dit cela sans colère, sans tristesse apparente. Comme un constat météorologique. Il pleut. Le soleil se couche. L’amour s’éteint. Gloria sentit un frisson lui parcourir le dos. Pas de froid. D’excitation. Elle se détesta immédiatement pour cette réaction. Une femme bien aurait été peinée pour lui. Une femme bien aurait cherché à comprendre, à consoler. Gloria n’était pas une femme bien. Elle était une femme qui voyait une porte s’entrouvrir et qui calculait déjà comment glisser son pied dans l’entrebâillement.
« Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c’est vrai. On ne se parle plus vraiment. On cohabite. On fait semblant. Pour les familles, pour les amis, pour les apparences. Mais le soir, quand on se retrouve seuls, il n’y a plus rien. Juste deux personnes qui mangent en silence devant la télévision. »
Il avait décrit cette scène avec une précision qui faisait mal. Gloria imaginait la table, les assiettes, le bruit des couverts, le regard fixé sur l’écran pour éviter de se regarder l’un l’autre. Elle imaginait la solitude à deux, qui est pire que la solitude tout court. Sa mère lui avait dit un jour : « La pire chose au monde, ce n’est pas d’être seule. C’est d’être avec quelqu’un et de se sentir seule quand même. » Gloria n’avait pas compris, à l’époque. Elle comprenait maintenant.
« Il n’y a jamais eu quelqu’un d’autre ? demanda-t-elle.
— Non. Enfin, si. Une fois. Une collègue de bureau. Rien de sérieux. Esther l’a découvert. Ça a failli tout briser. Mais on s’est raccrochés l’un à l’autre, je ne sais pas pourquoi. Par habitude, peut-être. Par peur. »
Gloria nota cette information. Marc n’était pas fidèle par conviction. Il était fidèle par inertie. C’était une différence importante. Un homme fidèle par inertie est un homme qui peut basculer, si on lui donne une raison de basculer. Elle se demanda quelle raison elle pourrait lui donner. Elle se demanda si elle en avait envie. La réponse était oui. Elle la connaissait depuis le moment où leurs regards s’étaient croisés, près de la bibliothèque.
« Et toi ? demanda Marc. Tu es avec quelqu’un ?
— Non. Je ne suis avec personne. »
Elle avait répondu trop vite. Elle le savait. Elle aurait dû faire une pause, laisser planer le mystère, suggérer qu’elle avait une vie, des prétendants, des options. Mais elle n’avait jamais su mentir sur ces choses-là. Elle était seule, et elle avait honte de cette solitude comme d’une maladie honteuse. Dans une société qui mesurait la valeur des femmes à l’aune de leur capacité à être aimées, être seule à vingt-six ans était un échec. Gloria le ressentait chaque jour, dans les regards de ses collègues, dans les questions de ses rares amies, dans le silence de son téléphone.
« Comment c’est possible ? demanda Marc.
— Quoi ?
— Qu’une femme comme toi soit seule. »
Elle faillit rire. Une femme comme elle. Qu’est-ce qu’il voyait, lui, qu’elle ne voyait pas ? Une robe rouge ? Un rouge à lèvres sombre ? Une fissure dans le miroir ? Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle vivait dans douze mètres carrés avec des traces d’humidité au plafond. Il ne savait pas qu’elle n’avait pas de diplôme, pas de carrière, pas de projets. Il ne savait pas qu’elle avait enterré sa mère l’année dernière et que personne n’était venu à l’enterrement à part elle et le prêtre. Il ne savait pas qu’elle avait passé sa vie à attendre un homme qui n’était jamais venu. Il ne savait rien. Et pourtant, il la regardait comme si elle était quelqu’un. Quelqu’un qui comptait. Quelqu’un qui méritait qu’on s’arrête et qu’on pose la question.
« Je n’ai pas encore rencontré la bonne personne, dit-elle. C’est tout. »
Il avait dit cela sans colère, sans tristesse apparente. Comme un constat météorologique. Il pleut. Le soleil se couche. L’amour s’éteint. Gloria sentit un frisson lui parcourir le dos. Pas de froid. D’excitation. Elle se détesta immédiatement pour cette réaction. Une femme bien aurait été peinée pour lui. Une femme bien aurait cherché à comprendre, à consoler. Gloria n’était pas une femme bien. Elle était une femme qui voyait une porte s’entrouvrir et qui calculait déjà comment glisser son pied dans l’entrebâillement.« Pourquoi tu dis ça ?— Parce que c’est vrai. On ne se parle plus vraiment. On cohabite. On fait semblant. Pour les familles, pour les amis, pour les apparences. Mais le soir, quand on se retrouve seuls, il n’y a plus rien. Juste deux personnes qui mangent en silence devant la télévision. »Il avait décrit cette scène avec une précision qui faisait mal. Gloria imaginait la table, les assiettes, le bruit des couverts, le regard fixé sur l’écran pour éviter de se regarde
Elle s’endormit avec cette phrase dans la tête. Elle s’endormit heureuse, pour la première fois depuis la mort de sa mère. Elle s’endormit en pensant que sa vie allait enfin commencer.Elle ne se trompait pas. Sa vie allait commencer. Et avec elle, sa destruction.***Ils rentrèrent du balcon comme on rentre d’un voyage, avec cette sensation étrange que le monde a continué de tourner sans vous. Le salon de Mariam n’avait pas changé. La musique jouait toujours, les mêmes visages riaient, les mêmes verres s’entrechoquaient. Mais quelque chose s’était déplacé dans l’air, un décalage infime que Gloria ressentait dans sa nuque, dans ses doigts, dans le tissu de la veste que Marc lui avait posée sur les épaules et qu’elle n’avait toujours pas retirée.Ils trouvèrent un coin plus calme, près de la bibliothèque, là où Marc se tenait quand elle l’avait aperçu pour la première fois. Un canapé deux places, usé aux accoudoirs, qui semblait avoir connu des générations de confidences. Il s’assit le
Ils restèrent sur la terrasse jusqu’à ce que la fraîcheur devienne mordante. Gloria frissonna. Marc le remarqua, ôta sa veste – elle n’avait pas vu qu’il portait une veste, un blazer léger – et la posa sur ses épaules sans lui demander la permission. Le geste était simple, naturel, comme s’il l’avait fait toute sa vie. Gloria sentit le tissu chaud contre sa peau, l’odeur du parfum boisé qui l’enveloppa. Elle se sentit protégée. C’était idiot, une veste ne protège de rien, mais c’était le geste qui comptait. Le geste disait : je te vois. Le geste disait : tu existes. Personne ne lui avait fait un geste comme celui-ci depuis des années.« Tu vas avoir froid, dit-elle.— Ça va. Je suis habitué. »À quoi ? Elle ne demanda pas. Elle n’osa pas. La musique changea encore derrière la porte-fenêtre. Un morceau plus rythmé, quelque chose d’afrobeat qui fit monter des cris de joie dans le salon. Quelqu’un ouvrit la porte, une bouffée de chaleur et de bruit s’échappa, puis la porte se referma. Il
Sa voix était plus grave qu’elle ne l’imaginait. Douce, mais grave. Une voix qui semblait venir de loin, comme s’il avait réfléchi longtemps avant de parler. Gloria tourna la tête vers lui. Il la regardait avec la même expression que tout à l’heure, cette douceur triste qui lui donnait envie de pleurer sans savoir pourquoi.« Non, dit-elle. Je ne danse jamais.— Moi non plus. »Il porta la bière à ses lèvres. Gloria remarqua ses mains. De longues mains, des doigts fins, des ongles propres et courts. Des mains qui n’avaient jamais travaillé dans le bâtiment, jamais creusé la terre, jamais cogné personne. Des mains douces, elles aussi. Elle se demanda ce qu’il faisait dans la vie. Elle se demanda s’il avait une femme, des enfants, un chien, une maison avec un jardin. Elle se demanda s’il était heureux. Elle se demanda pourquoi il avait l’air si triste.« Je m’appelle Marc », dit-il.Il avait dit cela simplement, sans tendre la main, sans faire de geste. Juste son prénom, posé entre eux
Elle but une gorgée de son verre. La boisson était trop sucrée, un mélange de jus de fruit et de vodka qui lui donnait envie de grimacer. Elle n’aimait pas l’alcool. Elle buvait pour faire comme tout le monde, pour avoir quelque chose à faire avec ses mains. Sa mère ne buvait jamais. Sa mère disait que l’alcool rendait les femmes vulnérables, et qu’une femme vulnérable était une femme perdue. Gloria avait retenu la leçon sans y croire tout à fait. Elle but une autre gorgée quand même.La musique changea. Un morceau plus lent, une mélodie qui parlait d’amour et de regrets, chantée par une voix grave qui semblait savoir de quoi elle parlait. Gloria sentit ses épaules se relâcher un peu. La chaleur du verre dans sa paume, la rumeur des conversations, le bourdonnement des basses à travers les murs, tout cela formait une bulle cotonneuse. Elle ferma les yeux une seconde. Quand elle les rouvrit, elle le vit.Il était adossé au mur du fond, près de la bibliothèque. Une bière à la main, le go
Le bus arriva avec dix minutes de retard. Elle monta, composta son ticket, s’assit près de la fenêtre. La ville défilait, immeubles gris, vitrines éteintes, silhouettes pressées sous les réverbères. Elle regardait sans voir. Dans sa tête, elle répétait son mantra idiot, celui qu’elle se récitait depuis l’adolescence : « Moi, on m’épousera. Moi, on m’aimera. Moi, je ne finirai pas comme elle. » Les mots tournaient en boucle, mécaniques, vidés de leur sens à force d’être répétés. Mais ce soir, elle y croyait presque.Le bus s’arrêta. Elle descendit. La soirée était dans un immeuble moderne, au cinquième étage, avec une terrasse qui donnait sur la ville. Elle entendait la musique de loin, des basses qui faisaient vibrer les murs. Elle hésita devant la porte de l’immeuble. Elle faillit faire demi-tour. Elle imagina son studio, son lit, son plafond fissuré. Elle imagina le silence. Et puis elle poussa la porte.L’ascenseur était en panne. Elle monta les cinq étages à pied, ses talons claqu







