เข้าสู่ระบบGloria fit le calcul mentalement. Dix ans. Peut-être onze. Une vie entière. Elle-même, à seize ans, était encore une enfant qui pleurait dans les jupes de sa mère, une enfant qui croyait que son père allait revenir, une enfant qui n’avait jamais embrassé personne. Esther et Marc, eux, avaient déjà commencé à tisser leur histoire. Une histoire qui durait depuis plus d’une décennie. Une histoire dont Gloria ne faisait pas partie.
« Et ça se passe comment, après tout ce temps ?
— Ça s’éteint. »
Il avait dit cela sans colère, sans tristesse apparente. Comme un constat météorologique. Il pleut. Le soleil se couche. L’amour s’éteint. Gloria sentit un frisson lui parcourir le dos. Pas de froid. D’excitation. Elle se détesta immédiatement pour cette réaction. Une femme bien aurait été peinée pour lui. Une femme bien aurait cherché à comprendre, à consoler. Gloria n’était pas une femme bien. Elle était une femme qui voyait une porte s’entrouvrir et qui calculait déjà comment glisser son pied dans l’entrebâillement.
« Pourquoi tu dis ça ?
— Parce que c’est vrai. On ne se parle plus vraiment. On cohabite. On fait semblant. Pour les familles, pour les amis, pour les apparences. Mais le soir, quand on se retrouve seuls, il n’y a plus rien. Juste deux personnes qui mangent en silence devant la télévision. »
Il avait décrit cette scène avec une précision qui faisait mal. Gloria imaginait la table, les assiettes, le bruit des couverts, le regard fixé sur l’écran pour éviter de se regarder l’un l’autre. Elle imaginait la solitude à deux, qui est pire que la solitude tout court. Sa mère lui avait dit un jour : « La pire chose au monde, ce n’est pas d’être seule. C’est d’être avec quelqu’un et de se sentir seule quand même. » Gloria n’avait pas compris, à l’époque. Elle comprenait maintenant.
« Il n’y a jamais eu quelqu’un d’autre ? demanda-t-elle.
— Non. Enfin, si. Une fois. Une collègue de bureau. Rien de sérieux. Esther l’a découvert. Ça a failli tout briser. Mais on s’est raccrochés l’un à l’autre, je ne sais pas pourquoi. Par habitude, peut-être. Par peur. »
Gloria nota cette information. Marc n’était pas fidèle par conviction. Il était fidèle par inertie. C’était une différence importante. Un homme fidèle par inertie est un homme qui peut basculer, si on lui donne une raison de basculer. Elle se demanda quelle raison elle pourrait lui donner. Elle se demanda si elle en avait envie. La réponse était oui. Elle la connaissait depuis le moment où leurs regards s’étaient croisés, près de la bibliothèque.
« Et toi ? demanda Marc. Tu es avec quelqu’un ?
— Non. Je ne suis avec personne. »
Elle avait répondu trop vite. Elle le savait. Elle aurait dû faire une pause, laisser planer le mystère, suggérer qu’elle avait une vie, des prétendants, des options. Mais elle n’avait jamais su mentir sur ces choses-là. Elle était seule, et elle avait honte de cette solitude comme d’une maladie honteuse. Dans une société qui mesurait la valeur des femmes à l’aune de leur capacité à être aimées, être seule à vingt-six ans était un échec. Gloria le ressentait chaque jour, dans les regards de ses collègues, dans les questions de ses rares amies, dans le silence de son téléphone.
« Comment c’est possible ? demanda Marc.
— Quoi ?
— Qu’une femme comme toi soit seule. »
Elle faillit rire. Une femme comme elle. Qu’est-ce qu’il voyait, lui, qu’elle ne voyait pas ? Une robe rouge ? Un rouge à lèvres sombre ? Une fissure dans le miroir ? Il ne savait rien d’elle. Il ne savait pas qu’elle vivait dans douze mètres carrés avec des traces d’humidité au plafond. Il ne savait pas qu’elle n’avait pas de diplôme, pas de carrière, pas de projets. Il ne savait pas qu’elle avait enterré sa mère l’année dernière et que personne n’était venu à l’enterrement à part elle et le prêtre.
Les vêtements tombèrent un à un. Les mains se cherchèrent, se trouvèrent. Les corps se mêlèrent. Et au moment crucial, Gloria sentit le préservatif céder – elle l’avait percé quelques heures plus tôt avec une épingle, un petit trou presque invisible, juste assez pour que le miracle ait une chance de se produire.Elle ferma les yeux. Elle pensa au verdict du médecin. Moins de deux pour cent. Une chance infime. Presque rien. Mais ce presque rien, elle allait le saisir de toutes ses forces.Quand tout fut fini, Marc s’endormit presque immédiatement, vaincu par le vin et la fatigue et le soulagement. Gloria resta éveillée, allongée à côté de lui, une main posée sur son ventre. Elle imagina ce qui était peut-être en train de se passer à l’intérieur. La course folle des spermatozoïdes. La rencontre improbable. Le miracle en train de s’accomplir.Dehors, la pluie avait cessé. La lune s’était levée, pleine et brillante, et sa lumière filtrait à travers le rideau, dessinant des rectangles pâle
— Rien. C’est ça le pire. Elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré. Elle m’a juste regardé avec ce mépris silencieux qu’elle maîtrise si bien. Et puis elle est partie travailler. Comme si de rien n’était. »Il but une gorgée de vin, reposa le verre un peu trop fort. Le liquide oscilla dangereusement sans déborder. « Parfois, je me dis que j’aimerais qu’elle explose. Qu’elle hurle. Qu’elle me jette mes affaires par la fenêtre. Au moins, ce serait une réaction. Quelque chose d’humain. Mais non. Elle encaisse. Elle note. Elle accumule. Et un jour, elle me présentera la facture. »Gloria connaissait déjà cette facture. Elle l’avait lue sur le téléphone de Marc. « Libère-toi de tes dettes d’abord. » Elle savait que cette facture existait, qu’elle était exorbitante, et que Marc ne pourrait jamais la payer. Mais elle ne dit rien. Elle tendit la main et la posa sur celle de Marc, doucement, comme on pose un pansement sur une plaie.« Tu ne mérites pas ça, dit-elle simplement.— Tu crois ?— Je
Elle avait hésité longuement devant sa penderie avant de choisir la robe rouge. Celle du premier soir. Celle qu’elle portait le jour où elle avait rencontré Marc, chez Mariam, il y avait une éternité de cela – cinq semaines, six peut-être, elle ne comptait plus. La robe était encore en bon état, le tissu n’avait pas perdu son éclat. Elle la portait comme on porte une armure, avec la conscience que cette couleur, cette coupe, ce souvenir qu’elle évoquait chez Marc faisaient partie de la stratégie. Il avait aimé cette robe le premier soir. Il l’aimerait encore ce soir.Elle se maquilla avec soin devant le miroir fendu. Ni trop, ni trop peu. Juste assez pour que la lumière des bougies flatte ses traits, pour que ses yeux paraissent plus grands, pour que ses lèvres attirent le regard sans le provoquer. Elle attacha ses cheveux en un chignon lâche, laissant quelques mèches s’échapper sur ses tempes. Elle se regarda longuement, cherchant la faille, l’imperfection, le détail qui pourrait tra
Elle chassa cette pensée. Elle n’en était pas là. Pour l’instant, il fallait se concentrer sur l’objectif, visualiser la victoire, y croire de toutes ses forces. Elle avait un plan. Un plan imparfait, désespéré, mais un plan quand même. Et tant qu’elle avait un plan, elle avait une raison de se battre.Elle finit par s’endormir vers trois heures du matin, d’un sommeil agité, peuplé de rêves étranges. Elle rêva qu’elle était enceinte, le ventre rond et lourd, et qu’elle marchait dans une rue inconnue. Les gens la regardaient avec admiration, avec respect. Elle était devenue quelqu’un. Elle n’était plus la fille de la maîtresse. Elle était la mère. La femme légitime. Celle qu’on épouse.Elle se réveilla à l’aube, la bouche sèche, le cœur battant. Le rêve s’effaçait déjà, remplacé par la réalité du studio, du plafond fissuré, du frigo qui ronronnait. Mais il restait quelque chose. Une détermination. Une certitude.Aujourd’hui, c’était le bon jour. Elle le savait. Elle l’avait calculé. So
C’était plus difficile. Esther tenait Marc par l’argent, par le statut, par la peur. On ne rompt pas facilement des chaînes aussi solides. Mais toute chaîne a un maillon faible, et Gloria pensait avoir identifié celui d’Esther. La fierté. Esther était une femme fière, trop fière pour supporter longtemps l’humiliation d’être trompée. Si Gloria parvenait à rendre la liaison assez visible, assez humiliante, Esther finirait par craquer. Elle demanderait le divorce elle-même, et Marc serait libre sans avoir à payer le prix. C’était risqué, bien sûr. Esther pouvait aussi choisir de se battre, de s’accrocher, de resserrer son emprise. Mais Gloria avait confiance. Elle avait étudié cette femme, elle connaissait ses faiblesses. L’orgueil était la plus grande d’entre elles.Troisième étape : tomber enceinte.C’était l’étape cruciale, celle qui faisait tenir tout l’édifice. Sans enfant, Gloria n’était qu’une maîtresse parmi d’autres, une aventure qu’on oublie, une erreur qu’on efface. Avec un en
La nuit était tombée depuis longtemps quand Gloria se résigna à accepter qu’elle ne dormirait pas. Elle était allongée sur son lit, les yeux ouverts dans le noir, et elle écoutait le silence du studio. Le frigo ronronnait, comme toujours. La pluie avait repris, fine et régulière, et les gouttes frappaient la vitre avec un bruit doux, presque apaisant. Marc n’était pas venu ce soir. Il avait envoyé un message en fin d’après-midi : « Réunion tardive. Je ne peux pas. Désolé. À demain. » Elle n’avait pas répondu. Elle n’était pas déçue. Ou plutôt, elle ne voulait pas être déçue. La déception était une faiblesse, et elle n’avait pas de place pour les faiblesses. Pas maintenant. Pas avec ce qui se préparait.Elle avait passé la soirée à tourner dans le studio comme une lionne en cage. Elle avait fait la vaisselle, plié du linge, récuré le carrelage de la douche avec une vieille brosse à dents. Des gestes mécaniques qui occupaient ses mains sans apaiser son esprit. Son esprit, lui, tournait
Dix ans. Gloria essaya d’imaginer ce que c’était, dix ans avec la même personne. Ses propres relations n’avaient jamais dépassé six mois. Elle avait toujours tout fait foirer avant. Elle ne savait pas si c’était de la peur, de l’orgueil, ou simplement une incapacité à aimer sans détruire.« Et ça va
Elle entendait la musique derrière elle, étouffée par la porte-fenêtre. Elle entendait des rires, des bribes de conversation. Elle entendait la ville, au loin, le grondement continu des voitures sur le boulevard.Elle ne l’entendit pas arriver. Il était simplement là, soudain, à côté d’elle, les mai
Amina parlait avec un groupe de filles près du canapé, des filles que Gloria connaissait de vue sans pouvoir mettre un nom sur leurs visages. Elle les entendait rire, commenter les dernières nouvelles, les potins, les hommes. Toujours les hommes. Gloria se demanda si les hommes, de leur côté, parlai
Sa mère disait qu’une femme au volant, c’était une femme libre, et que les hommes n’aimaient pas les femmes libres. Gloria y avait cru longtemps. Maintenant, elle n’y croyait plus, mais elle n’avait toujours pas le permis. Les mensonges de l’enfance laissent des traces plus profondes que les vérités







