LOGINAiméeL’enveloppe est partie. Et avec elle, un vertige m’a saisie. Celui d’une attente passive, de cette photo silencieuse lancée dans le vide, réponse à un silence qui dure depuis des années. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas rester ici, à guetter une réponse qui ne viendra peut-être jamais, ou qui prendra la forme d’un autre bulletin municipal, glacé, dans six mois.Le besoin est physique. Une traction dans la poitrine, un fil qui se tend soudain jusqu’à la rupture. Il faut qu’il la voie. Pas en photo. En chair et en os. Qu’il entende son rire. Qu’il respise son odeur. Qu’il regarde cette marque sur sa joue et qu’il comprenne qu’elle n’est pas une tragédie, mais une partie d’elle, une simple particularité dans l’éclat de sa vie.Et il faut qu’il me voie, moi. Pas l’enfant dont il notait les angines et les fournitures scolaires. Pas la jeune femme qui est partie. La mère que je suis devenue. Celle qui a construit une vie, malgré tout, à côté de lui.Je prépare le sac d’Elodie a
AiméeJe les étale sur la table de la cuisine. Elodie tape sur le rebord de son parc, attirée par les reflets du papier glacé. « Da ! Da ! » gazouille-t-elle, tendant la main vers une photo où je ris, bouche grande ouverte, les dents de lait toutes visibles. Un rire que je ne me souviens plus avoir eu.Le troisième paquet est petit, enveloppé dans un tissu bleu. Je le dénoue. Un bracelet. Un simple bracelet en argent, un peu oxydé, avec un médaillon ovale. Je l'ouvre d'une pression de l'ongle. À l'intérieur, une minuscule mèche de cheveux, d'un blond presque blanc, retenue par un vernis transparent. Les miens. Ceux de mes premiers mois. Je porte le médaillon à mon nez, absurdement. Il ne sent rien, que le métal froid.Le dernier objet est plat, rectangulaire, enveloppé dans une toile cirée. Un carnet. Un carnet à couverture de cuir usée, noire, sans inscription. Je l'ouvre avec une révérence inexplicable. Les pages sont couvertes de l'écriture serrée, énergique, de mon père. Pas un jo
AiméeUne nuit, je me réveille. Le lit à côté de moi est vide. Je me lève, enfile un peignoir. Une faible lumière filtre sous la porte de la chambre d’Elodie.Il est là, assis dans le fauteuil à bascule, Elodie endormie contre son épaule. Il la berce d’un mouvement infime. Son visage est penché sur le sien, éclairé par la veilleuse en forme de lune. Il murmure. Je reste sur le seuil, invisible.— … et si cette ligne devait rester, ma petite reine, sache que c’est juste une carte. La première ligne de ton propre territoire. Pas une faille. Une frontière que tu décideras, toi, de montrer ou de cacher. Elle ne te définit pas. Tu es tellement plus que ça. Tu es le soleil de ton vieux père. Tu es…Sa voix s’étrangle. Il se tait, serrant un peu plus fort le petit corps emmailloté. Il pose ses lèvres, très doucement, sur la ligne rose. Un baiser de chevalier sur la blessure de sa princesse. Un exorcisme tendre.Mon cœur se fend. Je vois l’homme de fer, le négociateur impitoyable, l’amant pos
AiméeSept mois plus tard.La première ligne apparaît à l’aube. Une fine traînée rose, sinueuse, sur la joue potelée, juste sous l’œil droit. Elodie dort encore, ses cils sombres posés comme des plumes sur la peau de porcelaine. Le biberon du matin est à moitié fini, abandonné dans un sommeil soudain. Je la regarde, et mon cœur se serre dans un étau familier, fait d’amour et de peur.— Qu’est-ce que c’est ? Justin entre dans la chambre, une tasse de café à la main. Il suit mon regard. Il se fige. La tasse s’immobilise à mi-chemin de ses lèvres. Le léger cliquetis de la porcelaine est le seul bruit dans la pièce, à part la respiration douce et régulière de notre fille.— Je ne sais pas, je murmure. Ça n’y était pas hier soir.Je tends la main, effleure la marque du bout de l’index. La peau est lisse, ni chaude ni boursouflée. Juste… colorée. Comme un pétale écrasé. Un graffiti délicat et menaçant.Justin pose sa tasse avec un bruit sec. Il se penche, scrutant la ligne rose. Ses propres
Aimée— Pousse. Encore. Maintenant.La voix de la sage-femme est un pilier dans le brouillard de douleur. Un roc. Je m’y accroche. Mes mains enfoncent dans les draps, cherchant une prise qui n’existe pas. La pièce sent l’antiseptique, la sueur salée, et cette odeur douce-âcre, primitive, du sang et de la vie.Une contraction monte, un tsunami d’acier qui submerge tout. Le monde se réduit à cette vague, à ce tunnel de muscles qui se serrent, se tordent, se déchirent pour s’ouvrir. J’étouffe un cri, le transformant en grognement rauque, animal.— Tu fais du bon travail, Aimée. C’est bientôt fini.Une main se referme sur la mienne. Une main large, chaude, dont les cicatrices sont un relief familier sous mes doigts crispés. Justin. Il est là, debout près de la table d’accouchement. Son visage est d’une pâleur de cire. De la sueur perle à ses tempes. Il n’a pas lâché ma main depuis dix heures. Il regarde, fasciné, horrifié, émerveillé. Il voit tout. La violence du miracle.— Concentre-toi
AiméeDeux ans.L’air de la cathédrale est frais, chargé de cire chaude et de lys blancs. Il pèse sur mes épaules nues, sur le satin crème de la robe qui épouse désormais, sans pouvoir le cacher, la courbe nette et pleine de mon ventre. Cinq mois. Une promesse qui pousse, qui danse des pieds contre mes côtes, un rappel constant au milieu des cantiques.Je fixe l’autel, les mains serrées sur le petit bouquet de pivoines. Mes doigts cherchent l’alliance large et lisse qui glisse sur ma phalange. Justin est là, à gauche, dans son costume anthracite. Pas à mes côtés. Pas encore. La loi, l’Église, le semblant de bienséance exigent cette dernière concession. Il regarde droit devant lui, le profil dur, la mâchoire crispée. Une statue de patience guerrière.Deux ans de procédures étirées comme un supplice. De menaces voilées, de chantages déguisés en regret. Deux ans pendant lesquels le silence de mon père fut plus lourd que toutes les colères de l’ex-femme de Justin. Jusqu’à ce chèque. Très,







