登入Elle tousse, un bruit rauque, profond. Je lui tends une tasse d'eau, elle boit, s'essuie les lèvres. — Tu sais comment ton père m'a aimée ? dit-elle. — Tu ne m'en as jamais parlé. — Il m'a aimée passionnément, follement, éperdument. Il m'a promis la lune et les étoiles. Il m'a fait trois enfants. Et puis il est parti, un matin, sans se retourner. Il disait qu'il m'aimait trop, que l'amour lui faisait peur, qu'il ne méritait pas d'être heureux. — Je ne savais pas. — Les hommes qui ne savent pas aimer sans souffrir, ma fille, ils finissent toujours par partir. Ou par vous faire partir. Je serre les poings. — Alistair n'est pas comme ça. — Non ? — Il est revenu me chercher. Il s'est agenouillé devant moi. Il a pleuré. — Et puis il s'est éloigné. Il a douté. Il t'a tra
Camille Je ne dors pas de la nuit. Allongée dans mon lit trop grand, les yeux fixés sur les rideaux de velours vert, je tourne et retourne la question dans ma tête. L'aube approche, et avec elle, l'heure du choix. Thibault sera devant la grille. Avec deux chevaux. Si j'y vais, tout change. Je quitte Alistair, le château, cette vie à peine commencée. Je deviens une autre femme, dans un autre monde, avec un autre homme. Si je n'y vais pas, je reste. Avec tout ce que ça implique. Les silences, les doutes, les fantômes. Mais aussi l'amour, ce feu qui me dévore, cette main qui serre la mienne dans le noir, cette voix qui dit "je t'aime" comme une prière. À l'aube, je me lève. Je m'habille sans bruit, une robe simple, celle que je portais à la chaumière. Je prends un manteau, des bottes, une bourse avec quelques pièces.
Camille Le lendemain, Thibault revient. Je suis dans la roseraie, enfin dégagée des neiges, à regarder les premières pousses pointer sous la terre noire. Le printemps arrive doucement, timide, comme s'il n'osait pas s'installer. L'air est encore froid, mais il y a quelque chose de nouveau dedans. Une promesse. Un espoir. J'entends les sabots avant de le voir. Il entre dans la cour au trot, met pied à terre, confie son cheval au palefrenier. Il me voit et s'approche, son éternel sourire aux lèvres. — Camille. — Thibault. Vous êtes rentré. — Le notaire est arrêté. Le médecin complice aussi. Ils passeront devant le tribunal le mois prochain. Mon oncle n'aura même pas à témoigner. — C'est une bonne nouvelle. — Oui. Mais ce n'est pas pour ça que je suis venu. Il s'assied sur le banc de pierre à côté de mo
Il sursaute. — Camille. Je ne t'ai pas entendue. — Je peux entrer ? — Bien sûr. Je m'assois en face de lui. Il y a des cernes sous ses yeux, des rides que je n'avais pas remarquées avant. Il a l'air vieux. Plus vieux que son âge. Plus vieux que le monde. — Il faut qu'on parle, dis-je. — De quoi ? — De nous. De toi. De ce qui se passe. — Il ne se passe rien. — Tu mens. Tu mens tout le temps depuis une semaine. Tu t'éloignes. Tu m'évites. Tu ne me touches plus. Il baisse les yeux. — J'ai beaucoup de travail. — Ce n'est pas le travail. C'est autre chose. Dis-moi la vérité. Il se tait longtemps. Le feu crépite. La pluie tambourine contre les carreaux. Enf
Alistair Les mots restent. Je ne parle pas de la neige qui a recouvert les traces de ses pas dans la cour. Je ne parle pas des lettres que j'ai brûlées dans la cheminée du bureau, une par une, en regardant le papier se tordre et noircir. Je ne parle pas de la boîte en fer blanc que j'ai fait fondre, ni des draps de sa chambre que j'ai fait brûler aussi, comme pour purifier le château de sa présence. Je parle de ses mots. De ce qu'elle a dit sur le seuil, avant de disparaître dans la tourmente. Tu es maudit. Je les entends encore. La nuit, quand le silence tombe sur le château, ils reviennent. Ils tournent dans ma tête comme des oiseaux noirs, inlassables, infatigables. Maudit par ta femme morte. Maudit par ta mère. Maudit par Dieu. Je ne crois pas aux malédictions. Je ne crois pas aux sorts, aux augures, aux prophéties. Je suis un homme de raison, de science, de loi. J'ai lu
Il repose la lettre, en prend une autre. — Celle-ci est de Lefèvre. Il confirme qu'il viendra au château dans deux semaines pour une "évaluation de la situation mentale du Seigneur". Avec un médecin. — Un médecin complice ? — Sans doute payé. — Mon Dieu. Je continue de fouiller la boîte. Tout au fond, je trouve une dernière lettre. Pas une lettre, en fait. Une page arrachée d'un registre. — Qu'est-ce que c'est ? dit Alistair. — Je ne sais pas. C'est une liste. Des noms. Je lis à voix haute. — Rosalind de Montreuil. Date du décès : 17 octobre 1821. Cause officielle : accident de chasse. Cause réelle : meurtre par son époux. Alistair blêmit. — C'est dans le registre du domaine ? dit-il. — Je ne sais pas. Je ne connais pas cette page. — Elle a enquêté. Elle a cherché des preuves contre mo







