La vengeance de l'héritière

La vengeance de l'héritière

last updateLast Updated : 2026-04-30
Language: French
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La vengeance de l’héritière oubliée Pendant onze ans, Vaelys Serhan aimé Kaïren Volkov, l’homme qui l’a pourtant condamnée à l’exil après un scandale monté de toutes pièces dans la cité luxueuse de Noctharis. Trahie, humiliée et remplacée par une autre femme, elle disparaît pendant six longues années. Mais lorsqu’elle revient sous une nouvelle identité, plus froide et puissante que jamais, l’empire des Volkov commence à s’effondrer. Kaïren, autrefois cruel et inaccessible, tombe alors à genoux devant celle qu’il a détruite… ignorant que Vaelys ne désire plus son amour, seulement sa chute.

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Chapter 1

Chapitre 1

Chapitre 1 – La rose de Noctharis

Vaelys Serhan

Le parfum des roses de Noctharis ne ressemble à aucun autre, il monte de la terre noire et suspendue comme une offrande verticale vers le ciel blanc et lisse de l’automne naissant, et moi, Vaelys Serhan, je marche dans ce labyrinthe végétal où chaque pétale semble avoir été cousu aux nuages par des mains trop délicates pour appartenir à ce monde de tours de verre et d’acier poli. Je ne me suis jamais sentie à ma place dans la cité des élites, je le sais au tréfonds de ma cage thoracique, là où le cœur bat parfois trop vite, trop fort, comme s’il voulait se décrocher pour fuir ces avenues larges où le luxe vous écrase sans même vous remarquer, et ce matin précis, avec la lumière qui filtre à travers les strates végétales, je respire une solitude qui me tient compagnie, un silence qui épouse mes pensées plus qu’il ne les combat. Les jardins suspendus de Noctharis sont une prouesse d’ingénierie et de vanité, des plateformes superposées retenues par des champs de gravité modulée, et entre les bassins où nagent des carpes aux écailles d’argent, on aperçoit la ville basse qui fume doucement, là où vivent ceux qui ne sont jamais conviés aux bals. Je ne sais pas encore pourquoi j’ai choisi ce chemin précis, celui qui contourne le grand bassin octogonal avant de plonger sous une arche de rosiers grimpants dont les branches s’entrelacent comme les doigts d’un amant qui ne veut pas laisser partir son aimée, mais je sais que je retarde le moment de rentrer chez ma tante, où les domestiques parleront encore de la réception de ce soir avec des voix trop aiguës, des regards en coin pesant mes chances, mes habits, ma maigreur de jeune fille trop pensive.

Je suis vêtue d’une robe simple, gris perle, que ma mère eût aimée avant que la maladie ne l’emporte et que notre famille ne devienne une note de bas de page du grand livre Serhan, et en posant mes doigts sur la tige d’une rose écarlate, je me dis que cette fleur a plus de chance que moi : elle est née dans la lumière, elle n’a pas à prouver qu’elle mérite son parfum, elle n’a pas à sourire quand on la juge, elle n’a personne à qui cacher qu’elle tremble, les nuits de vent, quand les plateformes oscillent imperceptiblement. Je caresse le velours du pétale et je ferme les yeux, j’écoute le bourdonnement lointain des modules de sustentation et la cascade artificielle qui se déverse en une nappe continue quelque part à ma droite, et c’est précisément à ce moment que je sens, avant même de l’entendre ou de le voir, une présence derrière moi, une altération de l’air, une chaleur qui n’a rien à voir avec le soleil pâle et qui se plaque contre ma nuque comme une main invisible mais terriblement réelle.

Je me retourne, et mes paupières se lèvent sur l’homme le plus intimidant que j’aie jamais vu, un visage taillé dans du marbre sombre et des yeux d’un gris si clair qu’ils paraissent emprunter leur éclat à la lune plutôt qu’au jour, et je sais immédiatement, à cause des portraits qui jalonnent les couloirs du pouvoir et des chroniques mondaines que ma tante commente avec l’avidité d’un banquier lisant un cours de bourse, que je me tiens devant Kaïren Volkov, l’héritier de l’empire qui domine Noctharis, celui que l’on surnomme le Prince du Verre parce que son regard, dit-on, peut briser les âmes aussi aisément qu’une onde sonore fracasse un cristal. Je devrais baisser les yeux, faire une révérence, balbutier une excuse pour mon intrusion, mais je reste figée, la main toujours posée sur la rose, et je le regarde comme on regarde un précipice au bord duquel on s’est arrêté par miracle, avec un effroi mêlé d’une curiosité si intense qu’elle en devient presque indécente.

Il ne parle pas tout de suite, il m’observe avec cette intensité que l’on prête aux prédateurs et qui n’appartient pourtant qu’à ceux qui ont appris depuis l’enfance que chaque regard est un capital, et moi, je suis assez naïve pour soutenir ce face-à-face, pour ne pas rompre le fil tendu entre nous, pour laisser mes yeux avouer qu’ils n’ont jamais rien contemplé d’aussi parfait, d’aussi effrayant. Il porte un costume sombre coupé dans une étoffe qui absorbe la lumière, et sur son col, une minuscule broche en forme de tour, le sceau des Volkov, brille d’un éclat discret, presque menaçant. Ses cheveux noirs sont ramenés en arrière, découvrant un front lisse où aucune ride ne trahit la moindre incertitude. Il doit avoir vingt-deux ou vingt-trois ans, mais il en paraît davantage, parce que le pouvoir vieillit ceux qui le détiennent, ou bien il les fige dans une éternité froide, je ne sais pas encore, mais je le devine au premier coup d’œil : cet homme n’a jamais eu besoin de demander pardon, et il ne commencera pas aujourd’hui.

Je retire ma main de la fleur comme si elle m’avait brûlée, et je murmure dans un souffle :

_ Pardonnez-moi, je ne voulais pas… j’ignorais que quelqu’un se promenait par ici.

Ma voix me paraît minuscule dans l’immensité du jardin, ridiculement frêle, une voix de fille qui n’a pas l’habitude de parler à des statues vivantes, et Kaïren Volkov incline très légèrement la tête, comme s’il daignait à peine enregistrer mon existence avant de répondre d’un ton uni, sans chaleur ni hostilité, un ton qui est pire que tout parce qu’il signifie que l’on n’est même pas assez important pour susciter une émotion :

_ Vous ne dérangez pas. Ce jardin est public, les Serhan y ont accès comme les autres.

Je tressaille intérieurement à la mention de mon nom, parce que je ne me suis pas présentée et que cela veut dire qu’il me connaît, ou du moins il connaît ma famille, et cela réveille en moi une peur ancienne, celle d’être toujours déjà cataloguée, jaugée, ramenée à mon rang incertain entre une lignée prestigieuse et une fortune déclinante. Mais je ravale l’angoisse, je redresse les épaules et je réponds, plus fermement que je ne l’espérais :

_ Alors nous profitons du même silence, messire Volkov, et je ne vous importunerai pas plus longtemps.

Je fais mine de reculer, mais sa voix m’arrête, une voix qui ne s’élève pas et qui pourtant cloue sur place :

_ Pourquoi tenez-vous à fuir ? Je n’ai pas l’intention de vous mordre, et la rose que vous caressiez mérite peut-être que vous restiez encore un peu.

Je ne sais pas si c’est une moquerie, une invitation ou un ordre déguisé, mais je m’immobilise, le cœur battant dans ma gorge, et je tourne à nouveau les yeux vers lui. Il a esquissé un sourire, oh, un sourire si mince qu’on le dirait dessiné au scalpel, et je comprends à cet instant que Kaïren Volkov est un homme qui collectionne les réactions comme d’autres les papillons rares, qu’il me teste, qu’il veut voir si je vais trembler ou m’enhardir. Sans réfléchir davantage, je plonge la main dans la poche de ma robe et j’en sors un petit canif que j’avais apporté pour couper les tiges, un geste tout bête que ma mère m’a enseigné : quand on aime les fleurs, il faut savoir les prélever proprement, sans arracher la vie à la racine. Je me baisse, je choisis une rose presque sauvage parmi les grimpantes, et je tranche la tige d’un mouvement net, avant de me relever et de la lui tendre, le pétale écarlate frémissant au bout de mes doigts.

_ Puisque cette rose vous plaît, dites-vous qu’elle est venue à vous librement, sans qu’aucune main ne la force. Je ne voulais pas fuir, je voulais juste ne pas déranger. Mais puisque nous parlons, je m’appelle Vaelys. Vaelys Serhan.

Il prend la fleur avec lenteur, ses doigts effleurent les miens à peine, juste assez pour que je sente le courant glacé de sa peau, et il élève la rose à la hauteur de son visage, l’examine comme s’il lisait un texte invisible, puis il la glisse à sa boutonnière avec un naturel désarmant, et je ne peux m’empêcher de penser que cette rose, à présent, est perdue, qu’elle va se faner contre un cœur qui ne bat peut-être que pour les affaires et le pouvoir. Il ne dit rien de tout cela, il me regarde simplement et prononce mon prénom, Vaelys, en détachant chaque syllabe, comme s’il en goûtait la sonorité, et je frissonne parce que c’est la première fois qu’un étranger le dit ainsi, en y mettant une gravité qui le transfigure.

_ Vaelys, répète-t-il, et il ajoute : Vous avez le goût des gestes simples et des mots choisis. C’est rare, ici, où l’on parle trop et trop fort pour ne rien dire. Ne vous excusez jamais d’exister dans un jardin, ce sont les pierres et les tours qui devraient s’excuser d’empiéter sur le ciel.

Je reste sans voix, parce que cette phrase est trop belle, trop inattendue de la part de l’héritier Volkov que l’on dit arrogant et coupant, et je cherche une réponse qui ne vienne pas gâcher l’instant, mais ma gorge est serrée et je me contente d’incliner légèrement la tête, ce qui le fait sourire à nouveau, plus franchement cette fois, un sourire qui creuse une fossette imperceptible sur sa joue gauche et qui le rend soudainement presque humain. Je vois alors que malgré la perfection du costume, malgré l’assurance du port, il y a une fatigue sous ses yeux, une ombre violette que la lumière des jardins ne parvient pas à dissiper, et je me demande fugitivement à quoi rêve un homme qui possède déjà la moitié de la cité et qui s’arrête devant une inconnue pour lui parler de roses et de ciel. Mais je n’ai pas le temps de m’attarder sur cette pensée parce que Kaïren Volkov me tend soudain la main, la paume ouverte, sans gant, et me dit d’un ton qui n’admet pas de refus :

_ Puisque vous savez couper les roses sans les abîmer, accompagnez-moi jusqu’au belvédère. Je dois repartir bientôt, et je veux voir quelqu’un d’autre que mes gardes du corps profiter de cette vue.

Je pose mes doigts sur sa paume en me demandant si je ne suis pas en train de commettre une terrible erreur, si l’on peut serrer la main de son destin sans y laisser l’empreinte de toute sa vie, et il referme ses doigts avec une douceur ferme avant de m’entraîner à travers les allées, tandis que le vent se lève et fait pleuvoir des pétales roses dans notre sillage, comme si le jardin lui-même nous saluait, ou nous pleurait déjà.

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