LOGINAlistair
Les mots restent. Je ne parle pas de la neige qui a recouvert les traces de ses pas dans la cour. Je ne parle pas des lettres que j'ai brûlées dans la cheminée du bureau, une par une, en regardant le papier se tordre et noircir. Je ne parle pas de la boîte en fer blanc que j'ai fait fondre, ni des draps de sa chambre que j'ai fait brûler aussi, comme pour purifier le château de sa présence. Je parle de ses mots. De ce qu'elle a dit suJe prends le linge, le savon. Le savon est neuf, parfumé au lait d'amande. Rien à voir avec le savon rêche de la buanderie. Mais les gestes, eux, sont les mêmes. Mes mains retrouvent les mouvements anciens, ceux du premier bain, ceux de la servante qui lavait son maître sans le regarder.Je commence par l'épaule gauche. Le linge glisse sur sa peau, dessine des cercles lents. L'épaule, le bras, l'avant-bras. Chaque doigt, chaque jointure, chaque phalange. Je lave sa main comme on lave un objet précieux, avec une attention infinie. Sa main qui m'a giflée un jour. Sa main qui s'est posée sur ma joue pour essuyer mes larmes. Sa main qui a serré la mienne dans la chapelle.— La dernière fois que je t'ai lavé, dis-je doucement, ma voix à peine plus haute que le crépitement du feu, tu m'as traitée de putain.Il rouvre les yeux, se tourne vers
CamilleLa veille du mariage, il vient me trouver dans ma chambre. La nuit est tombée depuis des heures, le château est silencieux comme une tombe, mais je ne dors pas. Je ne peux pas. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois son visage. J'entends sa voix. Je sens ses mains sur ma peau. Demain, je serai sa femme. L'idée tourne dans ma tête, inlassable, obsédante. Sa femme. Madame de Montreuil. La maîtresse de ce château qui m'a vue servante, prisonnière, amante, et qui me verra épouse.Je suis assise devant la cheminée, en chemise de nuit, les pieds nus sur la pierre froide. Les braises rougeoient doucement, dernière lueur dans l'obscurité. Je regarde les flammes mourir et je pense à tout ce qui est mort pour que nous puissions vivre. Rosalind. Élise. L'ancien Alistair, celui des colères et des silences. La Camille d'avant, celle qui courbait l'éc
Il me prend la main, l'embrasse.— Toujours, c'est long, ajoute-t-il. Mais avec toi, ce sera trop court.Je ris. Un rire léger, heureux, que je ne me connaissais pas.La fête commence dans la grande salle. Les gâteaux sont sur la table, les bougies brillent, le vin coule dans les verres. Quelqu'un a sorti un violon. Un autre un tambourin. Les gens dansent, mangent, rient.Je danse avec Alistair. Nous sommes maladroits, ni lui ni moi n'avons beaucoup dansé dans notre vie. Mais nous tournons quand même, au milieu des autres, les yeux dans les yeux.— Regarde, dit-il soudain.— Quoi ?— Les domestiques. Ils dansent aussi. Ils sont heureux.— Grâce à toi.— Non. Grâce à nous. Gr&
Le matin du mariage, le soleil se lève sur un château métamorphosé.Des guirlandes de lierre et de houx ornent les murs de la chapelle. Des bougies blanches brûlent sur l'autel. Les bancs sont garnis de coussins rouges, empruntés aux chambres d'amis. Les dalles sont si propres qu'on peut se voir dedans.Je m'habille dans ma chambre, aidée par deux servantes qui me traitent maintenant avec une déférence mêlée d'affection. La robe verte est magnifique, simple mais élégante, avec des broderies argentées aux poignets et à l'ourlet. Le collier d'émeraude brille doucement à mon cou. Mes cheveux sont relevés en un chignon souple, d'où s'échappent quelques boucles folles.— Vous êtes belle, Mademoiselle, dit l'une des servantes.— Vraim
Marguerite rit, un rire édenté et joyeux.— Bien, Seigneur. Trois gâteaux, et un au chocolat. Je vais prévenir la cuisine.Elle s'éloigne en boitant, et je me tourne vers Alistair.— Tu es fou.— Oui. De toi. Toujours.— Trois gâteaux pour trente invités ?— Il y aura plus de trente invités.— Comment ça ?— J'ai envoyé un messager à ma sœur. Elle viendra avec sa maisonnée. Et puis les villageois voudront venir, les fermiers, les artisans.— Les villageois ?— C'est le mariage du Seigneur. C'est un événement. Ils parleront de ce jour pendant des années. Autant qu'il soit
Elle tousse, boit une gorgée de thé, reprend.— Alors, Seigneur, prenez soin d'elle. Elle est plus forte qu'elle n'en a l'air, mais elle est fragile aussi. Comme tout le monde.— Je prendrai soin d'elle, dit Alistair. Je vous le promets.— Les promesses, c'est du vent. Mais je vous crois. Allez, finissez votre thé, et puis partez. Vous avez un mariage à préparer.Nous finissons le thé en silence. Ma mère me regarde par-dessus sa tasse, avec ce sourire malicieux que je lui connais depuis l'enfance.— Quoi ? dis-je.— Rien. Je pense à la tête des voisins quand ils verront le carrosse du Seigneur devant ma porte.— Il n'y aura pas de carrosse.— Une charrette, alors. Un cheval. Peu importe.







