LOGINCamille, dix-neuf ans, servante de cuisine dans un château isolé, vit avec sa mère malade dans une pauvreté digne mais précaire. Quand on lui ordonne de monter préparer le bain du Seigneur Alistair, elle pénètre dans l'univers clos d'un homme brisé. Lord Alistair, trente-huit ans, vit reclus depuis cinq ans, hanté par la mort de son épouse Rosalind , une femme belle et cruelle qui le trompait ouvertement avant de mourir dans un accident de chasse dont il fut accusé. Les rumeurs du village en font un fou dangereux, et les servantes qui montent à ses appartements en redescendent « changées », pour finir par fuir. Dès leur première rencontre, une attraction magnétique s'installe entre Camille et Alistair. Ce qu'elle croit n'être qu'une corvée devient un rituel intime : dans l'eau chaude du bain, il laisse tomber ses défenses, et elle découvre sous l'écorce dure un homme terrifié par ses propres sentiments. Mais leur relation naissante est menacée de toutes parts : · Élise, la femme de chambre jalouse, qui convoite Alistair depuis des années et ourdit une machination pour chasser Camille · Thibault, le neveu d'Alistair, jeune héritier charmeur qui s'éprend de Camille et provoque la jalousie dévastatrice du Seigneur · Le fantôme de Rosalind, qui plane sur chaque instant , Camille ressemble physiquement à la défunte, et Alistair doit apprendre à voir en elle non un reflet, mais une femme à part entière · Les peurs de Camille elle-même, tiraillée entre son désir grandissant et les avertissements de ceux qui l'aiment
View MoreCamille
Je suis devant la porte depuis cinq minutes.
Peut-être plus. Peut-être moins. Je ne sais plus compter quand mon cœur bat si fort qu'il couvre tous les bruits du château. La lanterne tremble dans ma main, projetant des ombres qui dansent sur le bois noirci. Du chêne. Du chêne massif, avec des ferrures rouillées qui ressemblent à des griffes.
Je n'aurais jamais dû monter ici.
En trois mois, j'ai appris tous les passages secrets des cuisines. Les escaliers qui sentent le moisi. Les couloirs humides où les rats courent entre mes pieds. Mais l'aile Ouest, celle du Seigneur, c'est un territoire interdit. On en parle à voix basse, le soir, quand les bougies sont presque consumées.
La servante qui est montée l'an dernier, Marie, elle n'est jamais redescendue pareille. Elle est partie du village trois semaines plus tard, sans explication. Les autres disent qu'elle avait le regard vide, comme une poupée cassée.
Tu verses l'eau et tu repars.
C'est ce que le majordome m'a dit en me tirant par le bras. C'est ce que Margot a répété en serrant mon poignet trop fort. Tu verses l'eau et tu repars.
Alors pourquoi mes jambes refusent-elles d'obéir ?
J'ai dix-neuf ans. Des mains rouges à force de frotter le linge. Des cheveux châtains que je tire en arrière pour qu'ils ne tombent pas dans les soupes. Un corps menu que les seaux de bois ont rendu plus dur qu'il ne devrait. Ma mère m'attend chaque soir dans notre chaumière, toussant dans son lit, et je rapporte des restes, du pain rassis, parfois un peu de viande cachée dans un linge.
Je n'ai pas le droit d'avoir peur.
Je n'ai pas le droit de refuser.
La porte s'ouvre avant que je n'aie frappé.
L'homme qui se tient dans l'embrasure est immense. Grand, large d'épaules, vêtu seulement d'une chemise de lin blanc ouverte sur son torse. La lumière de ma lanterne éclaire ses traits — une barbe de plusieurs jours, des yeux gris comme la pierre du château, des cernes si profonds qu'on pourrait s'y perdre.
Il me regarde sans rien dire.
Mon ventre se serre. Comme quand je regarde trop longtemps le fond du puits.
— Entre.
Sa voix est grave, rauque. Comme s'il n'avait pas parlé depuis des années. Il s'écarte et je franchis le seuil.
La pièce est immense. Une cheminée où brûle un feu si grand qu'on pourrait rôtir un sanglier entier. Des tapisseries sur les murs — des chasses, des femmes nues, des hommes à cheval. Des meubles sombres, lourds, qui semblent appartenir à un autre siècle. Et au centre, un bassin de cuivre assez grand pour qu'un homme s'y allonge.
L'eau est déjà chaude. Je vois la vapeur qui monte, qui caresse la pierre. Des serviteurs sont montés avant moi pour la préparer. Je ne suis que celle qui verse les dernières cruches, qui ajoute les huiles.
— Pose ça.
Il désigne un coffre près de la cheminée. J'y dépose ma lanterne, mes cruches, le petit flacon d'huile de lavande que j'ai préparé moi-même. Mes mains tremblent tellement que le verre tinte contre le bois.
Il s'approche.
Je sens sa chaleur avant qu'il ne me touche. Une chaleur de feu, de corps vivant, si différente du froid humide des cuisines. Il passe derrière moi , je l'entends, je le sens et je reste immobile, le souffle court, les yeux fixés sur la flamme de la lanterne.
— Tu t'appelles ?
— Camille, Monseigneur.
Ma voix est plus petite que je ne voudrais. Une voix d'enfant prise en faute.
— Camille.
Il répète mon nom comme s'il le goûtait. Comme s'il le retournait dans sa bouche pour en apprécier la texture.
— Tu as peur de moi, Camille ?
Je devrais mentir. Je devrais dire non, Monseigneur, bien sûr que non. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Il rit. Un rire sans joie, un bruit sec qui ressemble à un caillou qu'on casse.
— Tu as raison d'avoir peur.
Il contourne le bassin, s'arrête devant moi. Je baisse les yeux. Je vois ses pieds nus sur les dalles. Je vois le bas de sa chemise, les poils sur ses jambes.
— Regarde-moi.
J'obéis.
Ses yeux gris me transpercent. Je sens qu'il voit tout — ma peur, ma pauvreté, l'odeur de graisse de cuisine qui imprègne mes vêtements. Je sens qu'il voit la fille de rien que je suis, la servante qu'on envoie parce que personne d'autre n'a voulu monter.
— Prépare le bain.
Il se détourne, va s'asseoir dans un fauteuil près du feu. Il attrape une carafe sur la table, boit directement au goulot. De l'eau ? Du vin ? Je ne sais pas. Je n'ose pas regarder.
Je m'active autour du bassin. Je verse l'eau chaude des cruches. Je renverse tout le flacon d'huile , tant pis, j'en referai et l'odeur de lavande emplit soudain la pièce. Trop forte, presque écœurante. Je touche l'eau du bout des doigts pour vérifier la température.
— Elle est bien ?
Sa voix me fait sursauter. Il est debout derrière moi, tout près. Je ne l'ai pas entendu se lever.
— Oui, Monseigneur. Elle est parfaite.
— Alors sors.
Je me retourne, surprise. Il me regarde, les bras croisés, le visage impassible.
— Mais l'eau... je dois rester pour...
— Tu as versé l'eau. Tu as mis l'huile. Ta tâche est finie. Sors.
Je hoche la tête, ramasse ma lanterne, mes cruches vides. Je traverse la pièce à reculons, maladroite, heurtant un tabouret. Il ne bouge pas. Il me regarde partir avec ces yeux gris qui ne cillent pas.
Je referme la porte derrière moi.
Dans le couloir, je m'appuie contre le mur. Mes jambes tremblent. Mes mains tremblent. Je ferme les yeux et je le revois, debout près du bassin, la chemise ouverte sur son torse, les yeux fixés sur moi.
Je devrais descendre. Je devrais retourner aux cuisines, ranger mes cruches, rentrer chez moi retrouver ma mère.
Mais je reste là, adossée au mur froid, le souffle court, le corps étrangement brûlant malgré le froid de la pierre.
Je rentre à la chaumière une heure plus tard. Ma mère dort déjà, sa respiration sifflante dans le noir. Je me glisse à côté d'elle dans le lit trop petit, je ferme les yeux.
Je revois ses yeux gris.
Je sens sa chaleur derrière moi.
Je pose ma main sur mon ventre, là où il s'est serré quand il s'est approché. La chaleur est encore là, sous ma peau. Une chaleur que je ne connais pas, que je n'ai jamais sentie.
Je ne dors pas de la nuit.
AdamLe message arrive un matin, glissé dans la poche de ma veste de travail.Je ne m'en rends pas compte tout de suite. La journée commence comme toutes les autres — réveil à l'aube, café noir dans la cuisine du garage, les Albanais qui ronflent encore derrière la cloison. Puis je descends au jardin, j'arrose les massifs, je taille les rosiers, je nettoie la fontaine. Des gestes mécaniques, répétitifs, qui laissent mon esprit libre de vagabonder.Libre de penser à elle.Depuis cette nuit sous le kiosque, nous nous sommes vus tous les jours. Pas seulement dans la serre, plus seulement en cachette. Elle descend au jardin chaque après-midi, s'assied sur son banc de pierre, et nous parlons. De tout, de rien, de la mer, des livres, de nos vies. Les domestiques s'habituent à voir Madame converser avec le jardinier. Certains doivent jaser, mais personne n'ose
Ses mains se perdent dans mes cheveux, descendent le long de mon dos, se posent sur mes hanches. Il me serre contre lui à m'en faire mal, et j'aime cette douleur, j'aime cette force, j'aime sentir que je ne suis plus un fantôme mais un corps vivant, vibrant, désirant.— Elena, murmure-t-il contre ma bouche. Elena, qu'est-ce que tu me fais ?— La même chose que toi, tu me fais.— Je ne peux plus me passer de toi.— Alors ne te passe pas de moi.Il recule un peu, plonge ses yeux dans les miens. Son regard est intense, brûlant, presque douloureux.— Tu ne sais pas à quel point cette phrase est dangereuse.— Pourquoi ?— Parce que je pourrais la prendre au sérieux. Parce que je pourrais te croire.— Crois-moi, Adam. Crois-moi, pour une fois. Crois que je suis sincère quand je te dis que je ne veux plus me passer de toi.
Sa voix est ferme, presque dure. Il n'y a plus de timidité, plus de maladresse, plus de jardinier qui baisse les yeux. Il y a un homme qui sait ce qu'il veut et qui est prêt à en payer le prix.— Moi non plus, dis-je. Je ne regrette rien.Un sourire passe sur ses lèvres. Ce sourire rare qui creuse une fossette sur sa joue gauche, ce sourire qui me fait fondre chaque fois.— Alors pourquoi ne pas être venue ?— Parce que j'essaie d'être raisonnable.— La raison, c'est ce qui tue les gens à petit feu. La raison, c'est ce qui vous a enfermée dans cette villa pendant sept ans. La raison, c'est ce qui vous empêche de vivre.Il a raison. Mon Dieu, comme il a raison. La raison m'a étouffée, écrasée, réduite à l'état de fantôme. La raison m'a fait accepter ce mariage, ce mari, cette vie qui n'en est pas une. La raison, c'est mon ennemie.— Alors je ne veux plus être raisonnable, dis-je.— Moi non plus.Il fait un pas vers moi. Je fais un pas vers lui. Nous sommes debout près de la fontaine, e
ElenaLe lendemain, je ne vais pas à la serre.Je reste dans ma chambre, les volets mi-clos, à fixer le ventilateur qui tourne au plafond. Maria est venue trois fois. La première pour m'apporter le petit-déjeuner , je n'y ai pas touché. La deuxième pour me demander si j'avais besoin de quelque chose , j'ai répondu non sans ouvrir la porte. La troisième pour m'annoncer que le jardinier avait demandé si Madame était souffrante.Le jardinier. Adam. Il a demandé de mes nouvelles. Cette pensée m'a traversée comme une décharge électrique, et j'ai dû m'asseoir sur le bord du lit pour ne pas vaciller.— Que faut-il lui répondre, Madame ?— Rien. Dites-lui que je me repose.Maria est repartie, ses sandales claquant sur le marbre du couloir. Et je suis restée seule avec mon mensonge, mon désir, ma peur.Je ne suis pas souffrante. Je suis terrifiée.Ce qui s'est passé hier dans la serre , ce baiser, ces mains, ces mots, ce je t'aime que j'ai failli lui dire et qu'il a failli me rendre , est une












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