LOGINJe regarde nonna. Elle attend, calme, comme elle attend toujours. — Nonna. — Oui. — Le si bémol grave. — Oui. — Tu me montres ? Elle sourit. Elle a un sourire de gamine, tout à coup, comme si elle attendait précisément cette demande depuis longtemps. Elle se retourne vers le piano. Elle soulève le couvercle. Elle pose son pouce gauche sur la touche grave. Elle joue le si bémol. Une seule note. Basse. Longue. Elle la laisse résonner. Elle ne la coupe pas. Elle la laisse mourir de sa propre mort, dans le petit salon de musique, dans la maison qui bruisse en dessous — les rires de mes mères dans la cuisine, la voix de tonton Elio qui explique quelque chose à mon petit cousin Théo, le rire grave de tonton Luca et de tante Livia sur la terrasse. La note s'éteint. Nonna retire son pouce. Elle me regarde. — Voilà, dit-elle. C'est ça. — C'est ça. — Tu veux essayer ? Je hoche la tête. Je pose mon pouce sur la même touche. Je regarde nonna. Elle me sourit. J'appuie. La note s
Giulia, seize ans Je m'appelle Giulia Costa-Ricci. J'ai seize ans. Mes deux mères s'appellent Sofia et Chiara. Elles m'ont adoptée quand j'avais un peu plus d'un an, il y a quinze ans exactement , nous fêtons ce matin l'anniversaire de mon arrivée dans la famille, comme nous le fêtons chaque année, en plus de mon anniversaire officiel. Nous sommes à la villa Costa. C'est un dimanche. Il fait beau. On est en octobre et pourtant il fait presque chaud , un de ces octobres napolitains où le vrai automne n'ose pas s'installer, où l'été refuse de partir tout à fait. Nonna Vittoria m'attend dans le salon de musique. Elle m'a demandé de venir ce matin, avant le déjeuner. Elle a dit , j'ai quelque chose à te donner. Elle a précisé , seule. Alors je suis seule. Je monte l'escalier avec ce léger tremblement qu'on a quand on sait qu'un moment va compter, sans savoir exactement pourquoi. Elle est assise au piano droit, celui qui reste dans le petit salon de musique , pas le grand à queue du s
Elle sourit doucement. — Vittoria. Regarde le jardin. — Je regarde. — Il y a onze personnes dans ce jardin en ce moment. Onze. Nous quatre, plus Elio qui est dans le salon, plus Sofia, plus Chiara, plus Luca, plus les deux qui manquent — Elio dans le salon, et... Elle sourit. — J'ai perdu le compte. C'est ça qui compte. Je ris. — Tu as perdu le compte. — J'ai perdu le compte. On était cinq il y a vingt-deux ans. Aujourd'hui je n'arrive plus à compter. C'est ça, avoir bien fait. Quand on ne peut plus compter, c'est qu'on a gagné. Je regarde à nouveau le jardin. Le soleil commence à décliner. La lumière tourne à l'orange. Le tilleul est immense au-dessus de nous, plus grand qu'il y a vingt-deux ans, avec des branches qui s'étendent plus loin, avec ses feuilles qui commencent à jaunir. Sofia et Chiara arrêtent leur badminton. Elles viennent vers nous. Chiara est essoufflée, ses joues sont rouges. Sofia lui tient la main. Elle nous regarde, un peu défiante et un peu tendre à l
Vittoria Cinq ans ont passé depuis le testament. Elio a trente ans. Il vit maintenant à Milan — il est rentré de Vienne il y a deux ans, il enseigne au conservatoire, il donne aussi une trentaine de concerts par an, il a sorti deux albums pour un label français qui ont été bien accueillis. Il n'est pas encore une grande vedette. Il ne le sera peut-être jamais. Il est ce qu'il voulait être — un musicien qui vit de sa musique, sans compromis. C'est déjà beaucoup. Sofia a vingt-quatre ans. Elle a fini ses études de médecine cet été. Elle a choisi une spécialité — la gynécologie-obstétrique. Elle fait son internat à l'hôpital San Giovanni Bosco de Naples. Elle vit encore à Naples, dans son petit appartement, celui où la lettre de mon père est posée sur le bureau depuis six ans. Elle vient à la villa tous les week-ends, sauf quand elle est de garde. Luca a vingt-deux ans. Il a arrêté ses études il y a deux ans — il n'a pas terminé sa licence en histoire de l'art, il a estimé qu'il per
Leonardo Nous avons décidé de faire nos testaments cet automne. Vittoria et moi. Non pas parce que nous nous sentons partir — nous avons quarante-six et cinquante-sept ans respectivement, nous sommes en bonne santé — mais parce que nous voulons que les choses soient claires. Parce que je suis un ancien procureur et que je sais ce qui arrive quand les choses ne sont pas claires. Parce que Vittoria est une Fontana et qu'elle sait, elle aussi, ce qui arrive quand une fortune reste dans le vague après un décès. Nous sommes chez Maître Fabbri. Le vieux notaire de Naples qui a fait signer à Jacopo et moi le pacte fraternel, il y a quinze ans. Il est encore plus vieux maintenant — au moins quatre-vingts ans, peut-être plus — mais il est encore en exercice, avec ses lunettes rondes, sa canne d'ivoire, sa voix qui chevrote plus qu'avant mais qui articule toujours aussi précisément. Nous sommes dans son bureau, sous les piles de dossiers qui n'ont pas bougé depuis quinze ans, sur ces mêmes
Je souris. Jacopo dit toujours des choses comme ça. Je ne sais jamais si c'est intelligent ou si c'est un peu prétentieux, mais quand ça sort de sa bouche, je suis toujours prête à le croire. La porte de la galerie s'ouvre. Luca entre. Il est habillé — c'est déjà un exploit. Une chemise blanche, un pantalon gris foncé, une veste noire. Ses cheveux longs sont attachés proprement en arrière. Il porte une petite pochette sous le bras, ce qui est très inhabituel pour lui — il transporte d'habitude ses affaires dans un sac en toile déformé. Il vient vers nous. — Salut. — Salut, mon chéri. Jacopo lui tape sur l'épaule. Il ne l'embrasse pas — depuis quelques années, Luca a instauré cette règle silencieuse, comme Elio avant lui. Les mères ont le droit d'embrasser. Les pères n'ont plus le droit qu'à l'épaule. — Prêt ? demande Jacopo. — Non. — Parfait. — Vraiment pas prêt. — Vraiment parfait. Luca se retourne vers ses tableaux. Il les regarde comme s'il ne les avait jamais vus. Il c
VittoriaLe jour du mariage, mon frère sort de prison.Je ne le vois pas tout de suite. La cérémonie est une dévoration lente, un tunnel sans fin de rituels absurdes et de sourires obligatoires. Je marche dans l'allée centrale au bras d'un oncle que je connais à peine, le seul parent masculin qui a
LeonardoJe la vois comme on voit une forteresse imprenable. Elle est hautaine, distante, parfaitement consciente de sa beauté et de son talent. Elle ne cherche pas à plaire. Elle ne cherche pas à séduire. Elle est là parce que son père l'a obligée, probablement. Elle joue pour lui, pas pour nous.
— J'accepte.Ma voix est blanche, vide, sans timbre. C'est la voix d'une condamnée qui signe ses aveux.— Je savais que vous diriez oui.Il raccroche sans dire au revoir.Je reste immobile, le téléphone à la main, longtemps. Les minutes passent. La pluie redouble, faiblit, s'arrête. L'orage s'éloig
VittoriaJe devrais raccrocher. Mon avocat me l'a répété cent fois : aucun contact avec l'accusation. Aucune conversation sans témoin. Aucune parole qui pourrait être retenue contre moi ou contre mon frère.Mais je ne raccroche pas.— Votre frère n'a pas tué votre père.La phrase frappe comme une b







