INICIAR SESIÓN— Élisa
Je peins depuis trois heures, debout devant la toile, et je l'avais oublié. Il est assis dans le fauteuil de l'atelier, un livre à la main, et il ne lisait pas , je le réaliserai plus tard , il me regardait.
La toile est difficile, en ce moment. Une grande composition, la plus ambitieuse que j'aie tentée, et elle résiste, elle me résiste depuis des semaines. Je reprends les mêmes passages, je racl
— ÉlisaLe roman paraît un jeudi de mars. Il s'appelle La Pièce aux vitrines, et sur la couverture, il n'y a pas mon visage, pas le mot témoignage, pas le nom d'Adrien déguisé en énigme. Il y a le titre, mon nom, et une image , une peinture de moi, détail de Sans témoin : la fenêtre, la lumière.La fiction m'a protégée comme Claire l'avait promis. Nora n'est pas moi. Son histoire croise la mienne, la longe, s'en écarte. J'ai inventé des scènes, déplacé d'autres, donné à des personnages des traits de trois femmes mélangées. Personne ne peut dire c'est elle, c'est lui. Et pourtant , c'est le miracle de la fiction , tout y est vrai. Plus vrai, peut-être, que le témoignage ne l'aurait été. Parce que la fiction m'a permis de dire ce que le récit factuel ne peut pas dire :
— ÉlisaJe peins depuis trois heures, debout devant la toile, et je l'avais oublié. Il est assis dans le fauteuil de l'atelier, un livre à la main, et il ne lisait pas , je le réaliserai plus tard , il me regardait.La toile est difficile, en ce moment. Une grande composition, la plus ambitieuse que j'aie tentée, et elle résiste, elle me résiste depuis des semaines. Je reprends les mêmes passages, je racle, je recommence. Il y a dans cette toile quelque chose que je n'arrive pas encore à atteindre, une lumière précise, un équilibre entre le vide et la pleine présence. Ce soir-là, pourtant, quelque chose s'est débloqué. Je ne sais pas quoi. J'ai travaillé comme dans un état second, le corps chaud, le souffle court, la main sûre.Quand je pose le pinceau et que je me retourne, il est là, le livre fermé
— ÉlisaLa décision d'habiter ensemble prend des mois, et ces mois-là sont peut-être la chose la plus saine de toute notre histoire.Parce que nous en parlons. Vraiment. Pas comme on glisse vers une évidence, par paresse, par peur de la solitude, par habitude , mais comme on négocie un pacte entre deux pays souverains. Nous faisons des listes, presque avec humour, mais pas tout à fait. Ce qui est non négociable. Pour moi : un atelier dans l'appartement, une pièce qui soit à moi, avec une porte. Des matinées de solitude garanties. Le droit de partir quelques jours, parfois, sans rendre de comptes. Pour lui : son établi, ses horaires de marche solitaire le dimanche, le silence après vingt-deux heures.Et puis il y a la question du lieu, la plus importante de toutes, et c'est moi qui la pose :— Pas chez toi. Pas chez moi.Il comprend im
— ÉlisaJ'y vais un jeudi matin, seule, sans le dire à personne. Pas à Gabriel, pas à Clara, pas à Claire. Ce n'est pas un secret , c'est une chose qui ne concerne que moi, une visite que je dois faire sans témoin, comme on retourne seul sur une tombe.L'immeuble est là, dans sa rue calme du septième, identique. La façade haussmannienne, les balcons de fer forgé, la porte cochère verte dont la peinture s'écaille exactement comme avant. Le gardien n'est plus le même , un homme jeune, que je ne connais pas, traverse la cour avec un sac de courses, et je suis soulagée de ne pas reconnaître, et de n'être pas reconnue.Je reste sur le trottoir d'en face, une dizaine de minutes. Je regarde les fenêtres du quatrième. Les rideaux ont changé. Il y a une plante sur le balcon, un géranium rouge, chose impossible du temp
— ÉlisaNous partons au Portugal en mai, dix jours, sans programme. Lisbonne d'abord, puis le nord, puis n'importe où selon l'humeur. Rien de spectaculaire , c'est le mot que je répète à Clara, et qui la rassure à moitié. Des tramways jaunes qui grincent dans les ruelles, du soleil sur les azulejos, des cafés où l'on boit des bicas debout au comptoir, du linge qui sèche aux fenêtres au-dessus des rues escarpées, des sardines grillées sur des terrasses bancales, du vin vert trop frais.Et c'est exactement dans cette banalité que je découvre quelque chose d'immense.Je m'en aperçois le troisième jour, assise dans un tramway qui descend vers l'Alfama, Gabriel à côté de moi qui dort, la tête ballottée par les secousses. Je regarde les passagers, les façades, la ville, et soudain je ré
— ÉlisaPendant une semaine, je porte la question avec moi comme une pierre dans ma poche : est-ce que je réponds ?Il serait si facile d'écrire quatre lignes. Élégantes, mesurées, définitives. Quelque chose comme : J'ai lu ta lettre. Je te souhaite de devenir quelqu'un de bien. Ne m'écris plus. Une clôture propre, un dernier mot posé comme un couvercle sur un bocal. Il y aurait une satisfaction là-dedans, je ne me mens pas. La satisfaction de finir le chapitre par un point final de ma main. La satisfaction, peut-être, de lui montrer ma force.Claire m'écoute en parler, un soir, et elle me demande :— Pour qui tu écrirais ? Pour toi, ou pour lui ?La question me cloue. Parce que je ne sais pas. Parce que si j'écris pour moi, pour clore, alors la lettre n'est pas nécessaire , la clôture a déjà eu
Il hoche la tête, lentement. Ses yeux sont brillants, mais il ne pleure pas. Il lutte, comme toujours, contre cette vulnérabilité qu'il refuse de montrer.— Je vais devenir cet homme. Je te le promets. Je vais me battre contre moi-même, contre
AdrienElle rentre avec une heure de retard. Je suis sur le canapé, un livre à la main, mais je n'ai pas lu une ligne depuis trente minutes. Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, perdent leur sens. J'attendais. Je comptais les minutes. Je me ré
ÉlisaJe devrais m’éloigner de lui.Cette pensée tourne en boucle dans mon esprit alors que je reste plantée devant Adrien, incapable de rompre ce fil invisible qui nous relie. Il ne me touche pas. Il ne me retient pas. Pourtant, j’ai la sensation étrange d’être déjà prise au piège de quelque chose
ÉlisaJe ne crois pas au destin.Je crois aux coïncidences mal placées, aux hasards ironiques, aux rencontres qui arrivent toujours au mauvais moment. Je crois aux histoires qui commencent trop vite et finissent encore plus vite. L’amour, pour moi, a toujours eu le goût d’un au revoir murmuré trop







