MasukÉlisa
Je devrais m’éloigner de lui.
Cette pensée tourne en boucle dans mon esprit alors que je reste plantée devant Adrien, incapable de rompre ce fil invisible qui nous relie. Il ne me touche pas. Il ne me retient pas. Pourtant, j’ai la sensation étrange d’être déjà prise au piège de quelque chose que je ne comprends pas.
— Tu réfléchis trop, dit-il calmement.
Je sursaute presque.
— Pardon ?
— Je vois ton regard. Tu cherches une issue.
Son assurance me déstabilise. Il parle comme s’il me connaissait depuis des années. Comme s’il avait étudié chacune de mes réactions.
— Vous vous trompez.
Il esquisse un sourire.
— Arrête de me vouvoyer.
La manière dont il le dit n’a rien d’autoritaire. Mais ce n’est pas une demande non plus. C’est une évidence.
Je croise les bras, pour me protéger autant que pour me donner contenance.
— Tu analyses toujours les gens comme ça ?
— Seulement ceux qui m’intriguent.
Son regard descend lentement jusqu’à mes lèvres, puis remonte vers mes yeux. Le mouvement est subtil, mais calculé. Je le sens.
Une chaleur diffuse envahit mon ventre.
Je me déteste d’y être sensible.
— Et qu’est-ce que tu crois voir ? je demande.
Il ne répond pas immédiatement. Il me regarde. Longtemps. Trop longtemps.
— Une femme qui prétend ne plus croire à l’amour… mais qui meurt d’envie qu’on la choisisse.
Le monde vacille une fraction de seconde.
Comment peut-il deviner ça ? Comment peut-il mettre des mots sur ce que je n’admets même pas à voix haute ?
— Tu te trompes complètement.
— Non.
Un simple mot. Déposé avec douceur. Mais il résonne en moi comme un coup.
Je sens mon cœur accélérer. Pas seulement de désir. D’exposition.
Il s’approche encore légèrement. Son parfum m’enveloppe. Une odeur sombre, boisée, rassurante.
— Tu es venue ici ce soir en te disant que ce serait une perte de temps, murmure-t-il.
Je déglutis.
— Peut-être.
— Et maintenant ?
Son regard accroche le mien avec une intensité presque insoutenable.
Et maintenant ?
Je pourrais mentir. Dire que rien n’a changé. Que je vais rentrer bientôt. Que cette conversation n’est qu’un échange banal.
Mais ce serait faux.
Parce que je sens quelque chose se déplacer à l’intérieur de moi. Une force lente. Irrésistible.
— Maintenant… je suis curieuse.
Ses lèvres s’étirent légèrement.
— Mauvaise idée.
— Pourquoi ?
Il baisse la voix.
— Parce que moi, Élisa… je ne fais pas les choses à moitié.
Mon souffle se suspend.
Il ne parle pas de séduction légère. Il ne parle pas d’un flirt innocent.
Il parle d’intensité.
— Tu dramatizes, dis-je, faussement légère.
— Non. Je t’avertis.
Un frisson glisse le long de ma nuque.
Pourquoi est-ce que ça ne me fait pas reculer ?
Au contraire, je me sens attirée. Aspirée par cette gravité étrange qui émane de lui.
Quelqu’un appelle mon prénom à l’autre bout de la pièce. Je tourne la tête par réflexe. Quand je me retourne vers lui, son regard a changé. Plus fermé. Plus sombre.
— Tu n’aimes pas qu’on t’interrompe ? je demande.
— Je n’aime pas qu’on me détourne de ce qui m’intéresse.
Ses mots sont simples. Mais leur poids est énorme.
Je sens la tension dans l’air. Électrique.
— On parle juste, dis-je doucement.
— Pour toi.
Mon cœur cogne plus fort.
Il se penche légèrement vers moi.
— Moi, je t’observe depuis que tu es entrée.
Le sol semble se dérober sous mes pieds.
— Depuis… ?
— Tu enlèves ton manteau comme si tu voulais disparaître. Tu souris, mais tes épaules restent tendues. Tu scans la pièce pour repérer une sortie.
Il marque une pause.
— Et quand tu m’as vu… tu as arrêté de chercher.
Je ne respire plus.
Parce qu’il a raison.
À l’instant précis où nos regards se sont accrochés, le reste a cessé d’exister.
— Tu es dangereusement sûr de toi, murmuré-je.
— Je suis sûr de ce que je veux.
Le silence s’installe entre nous. Lourd. Chargé.
— Et qu’est-ce que tu veux, Adrien ?
Il ne détourne pas les yeux.
— Toi.
Le mot tombe sans hésitation.
Pas comme une phrase séductrice. Pas comme un compliment.
Comme un fait.
Un battement sourd résonne dans mes tempes.
Je devrais fuir.
Un homme qui parle ainsi, après quelques minutes seulement, n’est pas raisonnable. Pas stable. Pas prudent.
Et pourtant…
Je ressens cette impulsion primitive. Cette envie d’être vue ainsi. Désirée sans retenue. Choisie sans alternative.
— Tu ne me connais pas, dis-je dans un souffle.
— Je te connaîtrai.
Sa certitude m’enveloppe comme une cage invisible.
Je sens, confusément, que si je fais un pas de plus vers lui, il ne reculera jamais.
Et pour la première fois depuis longtemps…
L’idée de ne plus être libre me traverse l’esprit sans me terrifier complètement.
C’est ça qui devrait m’alarmer.
Mais je souris.
Une erreur.
Parce que dans ses yeux, je vois quelque chose s’allumer.
Quelque chose qui ressemble à une victoire silencieuse.
AdrienJe n'ai pas dormi de la nuit. Elle non plus, je crois, même si elle a fait semblant. Je l'ai sentie bouger à côté de moi, se retourner sans cesse, chercher une position qui n'existait pas. Je l'ai entendue soupirer doucement, pour ne pas me réveiller, ces petits soupirs qu'elle a quand elle est préoccupée et qu'elle ne veut pas m'inquiéter. Mais je ne dormais pas. Je fixais le plafond dans l'obscurité, et je repassais la scène de la veille en boucle dans ma tête, comme un film dont on ne peut pas arrêter la projection.Tu es en colère parce que j'existe en dehors de toi.Elle avait raison. C'est exactement ça. Et c'est horrible à admettre. Je suis en colère parce qu'elle existe en dehors de moi. Parce que je voudrais être tout pour elle – son air, son refuge, son monde entier, sa seule raison de se lever le matin. Parce que
Sa voix s'est étranglée sur la fin. Je vois qu'il lutte , contre sa colère, contre sa peur, contre cette chose en lui qui le pousse à vouloir tout contrôler. Il est là, devant moi, cet homme si fort, si sûr de lui en apparence, et il est en train de se décomposer. Ses yeux sont brillants , pas de larmes, Adrien ne pleure pas, ou du moins pas devant moi , mais cette brillance humide qui dit tout ce qu'il ne peut pas dire. Ses mains tremblent. Sa respiration est irrégulière. Il a l'air d'un enfant perdu dans un corps d'adulte.Et malgré ma propre colère, malgré mon agacement, malgré cette partie de moi qui voudrait lui hurler dessus, lui dire que son comportement est toxique, étouffant, inacceptable, je sens mon cœur se serrer pour lui. Parce que je comprends. Je comprends cette peur de perdre l'autre. Je comprends ce besoin maladif de fusion. Je le vis, moi aussi, à ma manière. La différence entre nous, c'est que moi, je lutte contre. Et lui, il s'y abandonne.
Elle pose son manteau sur le dossier d'une chaise, croise les bras sur sa poitrine. Son regard s'est durci. Je connais ce regard. C'est celui qu'elle a quand elle se sent attaquée, quand elle se prépare à se défendre, quand elle passe en mode survie. Je l'ai vu face à sa rédactrice en chef, face à ses collègues, face au monde. Mais je ne l'ai jamais vu face à moi. Et ça me fait mal. Parce que je ne veux pas être son adversaire. Je veux être son refuge. Mais là, je suis en train de devenir ce contre quoi elle doit se protéger.— Adrien, j'ai bu un verre avec mon amie. Ma meilleure amie. Celle qui me connaît depuis quinze ans, qui m'a soutenue dans toutes mes épreuves, qui était là bien avant toi. Je n'ai pas commis un crime. Je n'ai pas à te tenir informé de chacun de mes mouvements comme si j'étais une enfant &agra
AdrienIl est vingt heures. Elle n'est pas rentrée.Je suis assis à la table de la cuisine, mon téléphone posé devant moi, et je fixe l'écran noir comme s'il allait s'illuminer par la seule force de ma volonté. Les minutes s'égrènent, lentes, épaisses, visqueuses. Chaque fois que je regarde l'horloge, j'ai l'impression que les aiguilles ont reculé, comme si le temps lui-même conspirait contre moi.J'ai envoyé trois messages. Le premier à dix-neuf heures trente. Tu rentres bientôt ? Simple, léger, presque anodin. Juste une question de quelqu'un qui attend. Le deuxième à dix-neuf heures quarante-cinq. Tout va bien ? Un peu plus inquiet, mais encore raisonnable. Le troisième il y a cinq minutes. Élisa, réponds-moi. S'il te plaît. Là, l'angoisse perce. Là, je ne peux plus la cacher.
AdrienElle rentre avec une heure de retard. Je suis sur le canapé, un livre à la main, mais je n'ai pas lu une ligne depuis trente minutes. Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, perdent leur sens. J'attendais. Je comptais les minutes. Je me répétais qu'elle avait juste eu une réunion qui débordait, un article à finir, une urgence de dernière minute. Mais l'inquiétude, cette vieille compagne, était déjà là, tapie dans un coin de mon crâne, à grignoter mes pensées comme un rat affamé.C'est toujours comme ça quand elle a du retard. Mon esprit part en vrille. J'imagine le pire. Un accident. Une agression. Une mauvaise rencontre. Je la vois traverser la rue sans regarder, glisser sur un trottoir mouillé, tomber dans l'escalier du métro. Je sais que c'est irrationnel. Je sais que Paris n'est pas plus dangereux q
Cette dernière phrase me transperce. Elle ne sait rien de ma vie privée, Marianne. Elle ne sait pas que je vis une histoire d'amour qui me consume. Mais elle a deviné. Elle a vu les cernes sous mes yeux, mes départs précipités, mon téléphone que je consulte toutes les cinq minutes. Elle a vu qu'une femme amoureuse n'est plus tout à fait disponible pour le monde. Et elle m'avertit, à sa manière. L'un des deux finit toujours par en pâtir.Je sors du bureau les jambes en coton, la tête vide et pourtant trop pleine. Le couloir du journal me semble interminable, les murs se resserrent, les néons du plafond bourdonnent comme des insectes hostiles. Je croise des collègues qui me saluent, je réponds machinalement, je ne vois pas leurs visages. Je ne vois que l'échec. Je ne sens que le goût amer de l'injustice – et pire encore, le goût de







