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CHAPITRE 3 : Le café du matin

Author: L'invincible
last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-03 22:47:59

— Selene

Je me réveille à six heures moins le quart, comme toujours.

Cassien dort encore. Je reste immobile trois minutes, je mesure sa respiration, je mesure la mienne, je vérifie que je n'ai aucune envie de bouger dans le sens du dégoût , car le dégoût serait une faille. Je suis, ce matin, dans un état que je ne connais pas encore mais que je nommerai plus tard la clarté froide : une température intérieure qui ne monte ni ne descend, quel que soit ce que je regarde. Le bras de Cassien pèse toujours contre ma hanche. Je le dégage lentement, je lui pose un baiser au creux du poignet , ce petit rituel matinal que j'ai inventé il y a vingt ans, dont il ne se lasse jamais et je me lève.

Le carnet, dans son étui de cuir, a passé la nuit sous le sommier. Je le récupère, je glisse la main sous le matelas comme si je cherchais un livre oublié, je le retire, je l'enroule dans mon châle et je sors de la chambre.

Je descends à la cuisine par le grand escalier , pas par le service, car je ne veux pas qu'un domestique me voie ce matin par une porte inhabituelle. Je passe devant le portrait de la grand-mère de Cassien, la vieille Luna Corvina, dont on disait qu'elle avait empoisonné son propre Alpha en 1889. Je m'arrête une seconde devant le portrait. Je n'ai jamais compris pourquoi Cassien tenait tant à garder ce tableau dans le corridor principal. Ce matin, je comprends mieux : il aime s'admirer dans le miroir de ses ancêtres.

Je salue le vieux valet Ambroise dans le vestibule, comme chaque matin.

— Bonjour, Madame la Luna.

— Bonjour, Ambroise. Une nuit tranquille ?

— Rien à signaler. La bibliothèque a été verrouillée à minuit. Monsieur l'Alpha a demandé son café pour sept heures.

— Je m'en charge, comme d'habitude. Merci.

Ambroise s'incline et s'écarte. J'entre dans la cuisine.

Il n'y a personne. La cuisinière n'arrive qu'à six heures et demie. La cheminée, ravivée par un employé de nuit, siffle doucement. Sur la table de bois clair, la cafetière de cuivre attend, déjà remplie d'eau et de mouture par les soins d'Ambroise. Cassien boit un café extrêmement noir, sucré à la réglisse, une réglisse de la vallée de Sorente qu'on ne trouve qu'à la foire des Trois Meutes en automne.

Je mets la cafetière sur le feu. Je regarde l'eau monter. Je regarde le petit bouillon frissonnant qui, après un instant, deviendra le café du matin de mon mari.

Je n'ajoute rien.

Je ne pourrais rien ajouter, cela dit, car je n'ai pas encore vu Vasha. Je n'ai rien. J'ai juste, pour la première fois, les mains libres devant la cafetière de Cassien Varengar. Je suis consciente, avec une précision presque désagréable, que j'ai posé ces mains sur cette cafetière plus de sept mille fois dans ma vie sans jamais penser à ce que j'aurais pu y verser. Ce matin, je sais que c'est un choix que j'ai la possibilité de faire.

Je ne le ferai pas encore.

Le premier geste doit être parfait. Ce sera, dans le carnet noir que je vais, moi aussi, commencer à tenir , non par vanité, comme lui, mais par méthode , la première entrée.

Je laisse la cafetière monter jusqu'à son sifflement caractéristique. Je verse le liquide dans la tasse en porcelaine bleue que Cassien a reçue de sa mère. J'ajoute le sucre, la réglisse, la petite goutte de crème. Je remonte l'escalier, la tasse fumante posée sur le plateau d'argent, et je frappe à la porte de la chambre.

— Entre, ma vie.

Cassien a toujours utilisé, pour m'appeler, ce mot étrange : ma vie. J'ai mis quinze ans à comprendre qu'il l'utilisait pour toutes les femmes qu'il croisait dans un couloir. J'ai mis vingt-cinq ans à comprendre qu'il utilisait ce mot pour moi, en particulier, avec la même dose que pour une servante, exactement la même dose de tendresse fabriquée.

J'entre. Je pose la tasse sur la table de chevet. Je souris.

— Tu as bien dormi ?

— Comme un enfant qui a bien vieilli.

Il s'assied contre les oreillers et me prend la main.

— Vingt-cinq ans, Selene.

— Vingt-cinq ans.

— Tu es plus belle qu'à nos noces.

— Menteur.

Je dis menteur avec le sourire exact que j'ai toujours utilisé. Il rit, embrasse ma paume. Il prend la tasse. Il boit.

Je regarde ses lèvres se poser sur la porcelaine. Je regarde sa gorge se contracter en avalant. Je regarde l'écume brune redescendre au bord de la tasse. Et je prends conscience, avec une netteté que je mémoriserai, du fait que j'ai, en cet instant, une force nouvelle : celle de voir un homme boire quelque chose qu'il croit connaître et qui va, un jour, ne plus être ce qu'il croit.

— Ton café est parfait, ma vie.

— Merci.

— Rappelle-moi de te dire, ce soir, quelque chose d'important.

Mon cœur, que j'ai cru gelé pour la journée, produit malgré moi un battement mesurable.

— Quelque chose d'important ?

— Une bonne nouvelle.

Il sourit.

— Un projet, avec Ilyria.

— Ilyria ?

— Un projet familial. Je te dirai ce soir.

Il pose la tasse.

— Va-t'en. Je dois me préparer. La délégation du Sud arrive à dix heures.

Je m'incline, je prends le plateau, je ressors.

Dans le couloir, je ne m'accorde pas la moindre accélération. Je traverse le corridor du premier étage avec exactement le même pas mesuré qu'un matin de janvier ordinaire. Je passe devant la porte d'Ilyria, qui est fermée cette fois.

Je descends au rez-de-chaussée. Je rends le plateau à la cuisinière qui vient d'arriver. Je salue les deux gardes de nuit qui échangent leur quart avec ceux du matin. J'entre dans mon cabinet de travail, je referme la porte derrière moi, et je m'assois dans le grand fauteuil de cuir en face de la cheminée.

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