Se connecter— Selene
Je me réveille à six heures moins le quart, comme toujours.
Cassien dort encore. Je reste immobile trois minutes, je mesure sa respiration, je mesure la mienne, je vérifie que je n'ai aucune envie de bouger dans le sens du dégoût , car le dégoût serait une faille. Je suis, ce matin, dans un état que je ne connais pas encore mais que je nommerai plus tard la clarté froide : une température intérieure qui ne monte ni ne descend, quel que soit ce que je regarde. Le bras de Cassien pèse toujours contre ma hanche. Je le dégage lentement, je lui pose un baiser au creux du poignet , ce petit rituel matinal que j'ai inventé il y a vingt ans, dont il ne se lasse jamais et je me lève.
Le carnet, dans son étui de cuir, a passé la nuit sous le sommier. Je le récupère, je glisse la main sous le matelas comme si je cherchais un livre oublié, je le retire, je l'enroule dans mon châle et je sors de la chambre.
Je descends à la cuisine par le grand escalier , pas par le service, car je ne veux pas qu'un domestique me voie ce matin par une porte inhabituelle. Je passe devant le portrait de la grand-mère de Cassien, la vieille Luna Corvina, dont on disait qu'elle avait empoisonné son propre Alpha en 1889. Je m'arrête une seconde devant le portrait. Je n'ai jamais compris pourquoi Cassien tenait tant à garder ce tableau dans le corridor principal. Ce matin, je comprends mieux : il aime s'admirer dans le miroir de ses ancêtres.
Je salue le vieux valet Ambroise dans le vestibule, comme chaque matin.
— Bonjour, Madame la Luna.
— Bonjour, Ambroise. Une nuit tranquille ?
— Rien à signaler. La bibliothèque a été verrouillée à minuit. Monsieur l'Alpha a demandé son café pour sept heures.
— Je m'en charge, comme d'habitude. Merci.
Ambroise s'incline et s'écarte. J'entre dans la cuisine.
Il n'y a personne. La cuisinière n'arrive qu'à six heures et demie. La cheminée, ravivée par un employé de nuit, siffle doucement. Sur la table de bois clair, la cafetière de cuivre attend, déjà remplie d'eau et de mouture par les soins d'Ambroise. Cassien boit un café extrêmement noir, sucré à la réglisse, une réglisse de la vallée de Sorente qu'on ne trouve qu'à la foire des Trois Meutes en automne.
Je mets la cafetière sur le feu. Je regarde l'eau monter. Je regarde le petit bouillon frissonnant qui, après un instant, deviendra le café du matin de mon mari.
Je n'ajoute rien.
Je ne pourrais rien ajouter, cela dit, car je n'ai pas encore vu Vasha. Je n'ai rien. J'ai juste, pour la première fois, les mains libres devant la cafetière de Cassien Varengar. Je suis consciente, avec une précision presque désagréable, que j'ai posé ces mains sur cette cafetière plus de sept mille fois dans ma vie sans jamais penser à ce que j'aurais pu y verser. Ce matin, je sais que c'est un choix que j'ai la possibilité de faire.
Je ne le ferai pas encore.
Le premier geste doit être parfait. Ce sera, dans le carnet noir que je vais, moi aussi, commencer à tenir , non par vanité, comme lui, mais par méthode , la première entrée.
Je laisse la cafetière monter jusqu'à son sifflement caractéristique. Je verse le liquide dans la tasse en porcelaine bleue que Cassien a reçue de sa mère. J'ajoute le sucre, la réglisse, la petite goutte de crème. Je remonte l'escalier, la tasse fumante posée sur le plateau d'argent, et je frappe à la porte de la chambre.
— Entre, ma vie.
Cassien a toujours utilisé, pour m'appeler, ce mot étrange : ma vie. J'ai mis quinze ans à comprendre qu'il l'utilisait pour toutes les femmes qu'il croisait dans un couloir. J'ai mis vingt-cinq ans à comprendre qu'il utilisait ce mot pour moi, en particulier, avec la même dose que pour une servante, exactement la même dose de tendresse fabriquée.
J'entre. Je pose la tasse sur la table de chevet. Je souris.
— Tu as bien dormi ?
— Comme un enfant qui a bien vieilli.
Il s'assied contre les oreillers et me prend la main.
— Vingt-cinq ans, Selene.
— Vingt-cinq ans.
— Tu es plus belle qu'à nos noces.
— Menteur.
Je dis menteur avec le sourire exact que j'ai toujours utilisé. Il rit, embrasse ma paume. Il prend la tasse. Il boit.
Je regarde ses lèvres se poser sur la porcelaine. Je regarde sa gorge se contracter en avalant. Je regarde l'écume brune redescendre au bord de la tasse. Et je prends conscience, avec une netteté que je mémoriserai, du fait que j'ai, en cet instant, une force nouvelle : celle de voir un homme boire quelque chose qu'il croit connaître et qui va, un jour, ne plus être ce qu'il croit.
— Ton café est parfait, ma vie.
— Merci.
— Rappelle-moi de te dire, ce soir, quelque chose d'important.
Mon cœur, que j'ai cru gelé pour la journée, produit malgré moi un battement mesurable.
— Quelque chose d'important ?
— Une bonne nouvelle.
Il sourit.
— Un projet, avec Ilyria.
— Ilyria ?
— Un projet familial. Je te dirai ce soir.
Il pose la tasse.
— Va-t'en. Je dois me préparer. La délégation du Sud arrive à dix heures.
Je m'incline, je prends le plateau, je ressors.
Dans le couloir, je ne m'accorde pas la moindre accélération. Je traverse le corridor du premier étage avec exactement le même pas mesuré qu'un matin de janvier ordinaire. Je passe devant la porte d'Ilyria, qui est fermée cette fois.
Je descends au rez-de-chaussée. Je rends le plateau à la cuisinière qui vient d'arriver. Je salue les deux gardes de nuit qui échangent leur quart avec ceux du matin. J'entre dans mon cabinet de travail, je referme la porte derrière moi, et je m'assois dans le grand fauteuil de cuir en face de la cheminée.
SeleneLa menace contre Nyra vient par un canal que je n'ai pas prévu.Elle vient par une lettre.Elle arrive au manoir un vendredi matin de début octobre, glissée dans la pile ordinaire du courrier. Une enveloppe simple, sans blason, adressée À la Luna Selene Varengar, en mains propres. Ambroise, qui trie le courrier, la pose à part sur le plateau du petit déjeuner. Je la vois en descendant. Je prends l'enveloppe. Je regarde l'écriture.Je ne la reconnais pas.J'emporte l'enveloppe dans mon cabinet, je ferme la porte, je tire le verrou.J'ouvre.Il y a, à l'intérieur, une seule feuille. Elle contient un texte tapé à la machine – une machine à écrire, chose rare dans les Trois Lunes, où l'on écrit encore, par prestige et par tradition, à la plume. Un texte tapé à la machine dans une lettre anonyme est un
Le lendemain, la séance fermée a lieu comme prévu. Elle traite d'une affaire de contrebande interne à la meute Corvina – Mélisande, la veille au dîner, n'a pas parlé de ceci par hasard. Je comprends, en écoutant la plainte du plaignant, que la conversation avec Mélisande de la veille était, en vérité, une préparation. Mélisande veut qu'une voix extérieure, en session fermée, appuie la plainte contre les fils de son mari – qu'elle juge probablement responsables.Je lis, comme j'en ai pris l'habitude, la pièce en trois secondes. Je prends la parole. Je formule une phrase qui appuie la plainte sans le déclarer. L'Alpha Corvina se raidit. Sa Luna, dans la tribune, ferme les yeux, brièvement, avec ce que j'identifie comme un remerciement.La séance fermée se termine à midi et demi.En sortant de l
La session ouverte dure deux heures. Elle traite d'un différend commercial entre la meute Corvina et la meute Fenris sur les droits de pêche dans la baie de Fresnaie. Je prends, comme d'habitude, trois fois la parole – pour proposer un compromis intermédiaire, pour rappeler un précédent juridique de 1912, pour suggérer une formulation de traité qui satisfait les deux parties. L'Alpha Fenris me remercie publiquement. L'Alpha Corvina incline la tête. Cassien me regarde avec la fierté machinale d'un homme qui présente une belle femme au monde.Rhaegar, en face, ne dit rien pendant toute la session. Il ne prend la parole qu'une fois, très brièvement, pour approuver ma proposition de compromis.C'est un signe.C'est même un signe très visible pour qui sait le lire. Rhaegar Nyx, en public, a, pendant douze ans, systématiquement contredit toutes mes propo
SeleneLe Grand Conseil des Sept se réunit deux fois par an dans la ville neutre de Millefonds.Millefonds n'appartient à aucune meute. C'est une ville d'eau claire, ancienne, bâtie autour d'un ensemble de sources chaudes qu'une princesse humaine a, quatre siècles plus tôt, offerte comme territoire d'apaisement à la confédération des loups-garous du continent. La ville est tenue par un chapitre de moines-loups neutres, choisis parmi les orphelins des sept meutes, qui reçoivent à l'âge adulte une formation de médiateurs. Les Alphas s'y présentent une fois par printemps et une fois par automne. Ils y viennent avec leur Luna et deux Bêtas. Ils y traitent les affaires transversales – traités commerciaux, différends frontaliers, cas d'infractions au Code des Sept.La session d'automne 2026 s'ouvre le vingt-quatre septembre.J'y arrive au bras de Ca
Je prononce cette dernière phrase avec un naturel absolu. Je vois dans ses yeux qu'il l'entend avec surprise. Je vois, aussi, qu'il en est attendri.— Tu es généreuse, Selene.— Je suis lucide. Tu as, dans ta sœur, une garde-malade meilleure que moi. Je me satisferai de tenir le manoir en votre absence. Le domaine ne peut pas rester sans hiérarchie. C'est un rôle que je peux prendre.Il incline la tête. Il ferme les yeux.— Selene.— Oui, Cassien.— Tu es meilleure que je ne méritais.Je souris, dans le noir, contre ses mains.— Peut-être, mon amour.Il ne comprend pas la double lecture de ma réponse.Il ouvre les yeux, il m'attire dans ses bras. Je me laisse faire. Je me laisse étreindre. Je sens contre mon épaule une chose que je n'ai pas prévue : Cassien, ce soir, pleure.I
J'ouvre les yeux. Je le vois, dans la faible lumière de la lampe de chevet, penché au-dessus de moi. Son visage est rouge. Ses yeux sont un peu fous. Je sens, dans mon ventre, la certitude d'une chose qui va mal.— Cassien, tu as bu.— Un peu.— Il est tard.— Ma vie.Il se penche plus. Il pose sa bouche sur ma joue. Il pue le vin.— Ma vie. J'ai pensé à nous aujourd'hui. J'ai pensé à nous longuement. J'ai pensé à ce que nous avons bâti, toi et moi, en vingt-cinq ans. J'ai pensé au fait que tu m'as été fidèle.— Bien sûr, mon amour.— Que tu m'as donné tout ce que tu avais.— Bien sûr, mon amour.— Que tu es, aujourd'hui encore, ma seule vraie femme.Je sens, sous la couverture, le fer se retendre dans mon ventre.Je souris dans







