로그인Je remonte l'escalier de service. Je traverse le corridor du premier étage sans faire craquer une seule lame. Je passe devant la chambre d'Ilyria , la porte est entrouverte, les bougies encore allumées et je ne m'y attarde pas. Je continue jusqu'à la porte de la chambre conjugale. Je l'ouvre doucement.
Cassien dort sur le côté gauche, comme toujours, un bras replié sous l'oreiller. Le drap est descendu jusqu'à sa taille. La ligne de son épaule, dans la lumière lunaire, a cette élégance sombre qui, jadis, quand j'étais plus jeune et plus dupe, me faisait battre le cœur. Ce soir, je la regarde comme on regarde la mesure d'un ouvrage à découper. Ni haine, ni tendresse. La géométrie d'une chose à défaire.
Je me glisse sous les draps. Je pose le carnet, dans son étui de cuir, entre le sommier et mon côté du lit. Je m'allonge dos à lui, doucement, calibrant ma respiration sur la sienne, comme je l'ai toujours fait, par une habitude que je vais désormais utiliser dans le sens inverse.
Il grogne, change de position, tend son bras au-dessus de mon ventre. Le geste conjugal, après vingt-cinq ans.
Je laisse son bras se poser sur moi.
Je ne bouge pas.
Je regarde le plafond.
Et dans le noir de cette Lune Noire, je prends, une par une, mes décisions.
Première décision.
Je ne dirai rien. Ni ce soir. Ni demain. Ni dans un mois. Ni dans un an. Je ne montrerai aucune fissure. Je continuerai à jouer la Luna parfaite avec un dévouement redoublé, ce dévouement même qui masquera toute suspicion. Cassien doit continuer à se croire génial, aimé, respecté, adoré. Un homme qui se croit un dieu ne surveille pas.
Deuxième décision.
J'irai, avant l'aube, voir Vasha. L'herboriste a des cheveux gris et un silence qui sait écouter. Je me souviens très précisément de la manière dont Vasha regarde Cassien depuis dix ans : avec une politesse rigide qui ressemble à une contention. J'irai voir Vasha. Je proposerai, non pas une vengeance, mais un travail. Un travail lent, patient, chimique.
Troisième décision.
Je prendrai contact, par une voie que je n'ai encore jamais empruntée, avec Rhaegar Nyx.
Ce nom, en moi, produit une secousse. Je déteste Rhaegar Nyx. J'ai, publiquement, mené deux campagnes diplomatiques contre lui. Je l'ai humilié, une fois, devant le Grand Conseil, avec une argutie juridique qui lui a fait perdre un territoire de pêche important. Il a sur sa tempe droite une cicatrice qu'il doit, dit-on, à un combat de jeunesse, mais dont j'ai entendu, une nuit où j'avais bu plus que de coutume, qu'elle datait en vérité d'un duel qu'il avait perdu volontairement pour épargner son propre frère. J'ai ri de cette histoire en la racontant, une fois, à une amie. J'ai dit :
— Rhaegar Nyx ? Un boucher qui joue au poète. Je m'en souviens, mot pour mot.Je sais, ce soir, sur ce lit, sous le bras de mon faux mari, que j'ai toujours menti sur Rhaegar Nyx.
Je repense, en particulier, à ce moment, trois ans plus tôt, où il s'est penché vers moi après une séance au Conseil, dans le couloir sombre du bâtiment neutre, et m'a murmuré , avec un ton qui n'avait rien de séducteur, plutôt une lassitude froide :
— Vous ne sentez pas ce que vous devriez sentir, Luna. Quelqu'un vous ment.
J'ai ri. J'ai dit :
— Épargnez-moi vos manipulations, Alpha.
Il a hoché la tête, lentement, avec une expression que j'ai prise, alors, pour du mépris.
Je comprends, maintenant, que ce n'était pas du mépris.
C'était de la pitié.
J'inspire encore une fois. Le bras de Cassien pèse sur mon ventre comme une chose morte.
Quatrième décision.
Aucune trace. Aucune faille. Aucune émotion visible. Le carnet dormira quelques semaines dans une cache que je suis déjà en train de choisir mentalement , le socle creux de la statue de Diane, dans le jardin d'hiver, où Cassien n'entre jamais parce qu'il prétend être allergique aux orchidées.
Cinquième décision.
Vingt-cinq ans, il a pris.
J'en prendrai autant qu'il faudra. Je ne suis pas pressée.
Je ferme les yeux.
Je m'endors avec, sur les lèvres, exactement le même demi-sourire que j'avais en ouvrant le coffre. Un sourire qui, sur mon visage, n'existait pas la veille encore et qui, désormais, ne me quittera plus jamais.
Dehors, la Lune Noire fait exactement ce qu'elle est censée faire : elle regarde, sans dire un mot, la naissance d'une vengeance dont le monde entier, dans exactement dix-huit mois, va apprendre le nom.
Le nom de Selene Varengar.
Ou, plus exactement , car je vais, aussi, reprendre celui-là , le nom de Selene d'Alverac.
J'ouvre.À l'intérieur, il y a sept petites fioles en verre teinté. Chacune est étiquetée, d'une écriture serrée, avec un chiffre romain et un mot que je ne connais pas.— Sept fioles, Luna. Sept préparations. Chacune conclut une phase différente. Aucune, prise isolément, ne tue. Aucune, prise isolément, ne se détecte à l'analyse standard des Bêta-guérisseurs. Aucune, prise isolément, ne modifie le goût du café. Ensemble et dans un ordre précis , elles produisent une progression.— Une progression.— La première, I : Aletheia. Nettoyage. Elle induit une lente diminution des vertus régénératives du loup intérieur. Un mois. Deux, peut-être. Il commencera à se dire qu'il est fatigué. Il augmentera sa propre dose de sang de réservoir.Je comprends, en un éclair, la beauté de ce que Vasha est en train de me décrire.— Il augmentera sa propre dose du sang , le mien.— Oui. Il augmentera lui-même la charge qui pèse sur son cœur.— Et il se croira renforcé.— Il se croira renforcé, en train d
— SeleneLa maison de Vasha se trouve à la lisière du domaine, au bout d'un chemin de terre battue bordé de sureaux et de sorbiers. Cassien a installé l'herboriste là en 2003, quand la vieille femme est arrivée au village avec sa fille en bas âge et une valise de tisanes. Il l'a considérée utile, comme il considère utiles la plupart des femmes de son domaine : elle produit quelque chose qu'il veut consommer. Il ne s'est jamais intéressé aux détails de sa vie.Moi, j'y suis allée plusieurs fois par an pendant vingt ans. Migraines. Insomnies. Troubles menstruels. Vasha me donnait des infusions qui me faisaient dormir : Vasha, dont je réalise, ce matin, en marchant sur le chemin de terre battue, qu'elle est probablement la seule personne du domaine qui, jamais, ne m'a posé une main sur l'épaule. Toutes les autres femmes du domaine , servantes, cousines, Ilyria , me touchent l'épaule ou le bras à chaque conversation. Vasha, jamais.Je comprends pourquoi, maintenant.Vasha est, elle aussi,
Je prends alors, pour la première fois de ma vie, une décision que je sais dangereuse : j'ouvre le tiroir secret de mon bureau, j'en sors un carnet vierge que j'ai reçu deux ans plus tôt en cadeau protocolaire et que je n'ai jamais utilisé, et je pose dessus, avec une lenteur cérémonielle, la plume et l'encrier.J'inscris la date. J'inscris, en dessous, une seule ligne :Jour 1. Il a dit : un projet familial avec Ilyria.Puis je referme le carnet.Je vais, moi aussi, tenir un journal. Non pour me souvenir. Je n'oublierai plus rien. Pour rester rigoureuse.Il n'y a personne au monde qui vous apprenne comment réagir à la trahison quand vous êtes déjà bonne, patiente et respectée. On vous a appris à pardonner. On vous a appris à comprendre. On ne vous a pas appris à survivre à une découverte comme celle-là sans devenir ce que vous n'étiez pas.J'ai, dans ma bibliothèque personnelle, quatre-vingts volumes sur la diplomatie intermeutes, treize volumes sur l'histoire des rituels de sang, se
— SeleneJe me réveille à six heures moins le quart, comme toujours.Cassien dort encore. Je reste immobile trois minutes, je mesure sa respiration, je mesure la mienne, je vérifie que je n'ai aucune envie de bouger dans le sens du dégoût , car le dégoût serait une faille. Je suis, ce matin, dans un état que je ne connais pas encore mais que je nommerai plus tard la clarté froide : une température intérieure qui ne monte ni ne descend, quel que soit ce que je regarde. Le bras de Cassien pèse toujours contre ma hanche. Je le dégage lentement, je lui pose un baiser au creux du poignet , ce petit rituel matinal que j'ai inventé il y a vingt ans, dont il ne se lasse jamais et je me lève.Le carnet, dans son étui de cuir, a passé la nuit sous le sommier. Je le récupère, je glisse la main sous le matelas comme si je cherchais un livre oublié, je le retire, je l'enroule dans mon châle et je sors de la chambre.Je descends à la cuisine par le grand escalier , pas par le service, car je ne veu
Je remonte l'escalier de service. Je traverse le corridor du premier étage sans faire craquer une seule lame. Je passe devant la chambre d'Ilyria , la porte est entrouverte, les bougies encore allumées et je ne m'y attarde pas. Je continue jusqu'à la porte de la chambre conjugale. Je l'ouvre doucement.Cassien dort sur le côté gauche, comme toujours, un bras replié sous l'oreiller. Le drap est descendu jusqu'à sa taille. La ligne de son épaule, dans la lumière lunaire, a cette élégance sombre qui, jadis, quand j'étais plus jeune et plus dupe, me faisait battre le cœur. Ce soir, je la regarde comme on regarde la mesure d'un ouvrage à découper. Ni haine, ni tendresse. La géométrie d'une chose à défaire.Je me glisse sous les draps. Je pose le carnet, dans son étui de cuir, entre le sommier et mon côté du lit. Je m'allonge dos à lui, doucement, calibrant ma respiration sur la sienne, comme je l'ai toujours fait, par une habitude que je vais désormais utiliser dans le sens inverse.Il gro
La Lune Noire — Selene~ ~ ~La clé est plus lourde que je ne l'avais imaginé.Je la fais tourner deux fois dans la serrure du coffre, comme le manuscrit volé à la bibliothèque me l'a indiqué, et le mécanisme rend un claquement sec, presque humain. Un soupir de métal. Une confession de fer.Je jette un regard par-dessus mon épaule. Le manoir Varengar dort. Vingt-cinq ans que j'en connais chaque respiration, chaque grincement de parquet, chaque courant d'air froid qui remonte la cage d'escalier de service. La nuit est sans lune , une Lune Noire, la troisième depuis la naissance de Nyra et les corridors se remplissent d'une obscurité épaisse, plus dense qu'une eau.Cassien dort deux étages plus haut, dans la chambre commune, avec cette petite ride entre les sourcils qu'il a même dans le sommeil. Je l'ai embrassé sur le front trois heures plus tôt, avec la même tendresse mesurée que j'ai apprise à lui offrir depuis que je suis sa Luna. La bougie à notre chevet, moi-même, je l'ai allumée







