تسجيل الدخولJe prends alors, pour la première fois de ma vie, une décision que je sais dangereuse : j'ouvre le tiroir secret de mon bureau, j'en sors un carnet vierge que j'ai reçu deux ans plus tôt en cadeau protocolaire et que je n'ai jamais utilisé, et je pose dessus, avec une lenteur cérémonielle, la plume et l'encrier.
J'inscris la date. J'inscris, en dessous, une seule ligne :
Jour 1. Il a dit : un projet familial avec Ilyria.
Puis je referme le carnet.
Je vais, moi aussi, tenir un journal. Non pour me souvenir. Je n'oublierai plus rien. Pour rester rigoureuse.
Il n'y a personne au monde qui vous apprenne comment réagir à la trahison quand vous êtes déjà bonne, patiente et respectée. On vous a appris à pardonner. On vous a appris à comprendre. On ne vous a pas appris à survivre à une découverte comme celle-là sans devenir ce que vous n'étiez pas.
J'ai, dans ma bibliothèque personnelle, quatre-vingts volumes sur la diplomatie intermeutes, treize volumes sur l'histoire des rituels de sang, sept manuels de rhétorique, une collection de traités juridiques de la Grande Foire, deux exemplaires annotés du Code des Sept, et dans un tiroir à part , une collection d'ouvrages de poésie que je relis le dimanche.
Je passe la matinée dans mon cabinet, apparemment en train de préparer la réception de la délégation du Sud. En vérité, je relis, systématiquement, chaque annotation que j'ai faite au fil des ans dans le Code des Sept. Je cherche un article précis, dont j'ai le souvenir vague. Je le trouve, article 118, section 3 : La marque d'âme frauduleusement apposée constitue un crime relevant du Grand Conseil et non de la juridiction interne de la meute. La femme ou l'homme frauduleusement marqué est libéré de plein droit de tout serment de lignée, de propriété, de descendance et de fidélité conjugale.
Je referme le livre.
Je suis libre. Juridiquement. Depuis vingt-cinq ans.
Je ne sais pas encore comment utiliser cette liberté, mais je veux la savoir, la sentir dans les os, l'écrire quelque part dans mon corps. Je me relève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Je regarde le jardin.
Le jardin d'hiver, avec ses orchidées. La statue de Diane, au fond, sous la petite verrière. Cassien n'y entre jamais.
J'enfile un châle, je sors par la porte latérale, je traverse la cour et j'entre dans le jardin d'hiver. L'air est dense et humide, saturé du parfum lourd des orchidées noires que ma belle-mère a plantées jadis. La statue de Diane, en marbre pâle, tient dans sa main gauche un arc que le sculpteur a, pour une raison inconnue, taillé creux. J'ai découvert ce détail dix ans plus tôt, par hasard, en voulant épousseter la statue. L'arc est creux. Il y a dans le carquois de marbre, également, une cavité invisible sous la couche de finition.
J'ai gardé ce secret pour moi-même, sans savoir pourquoi. Certaines connaissances attendent d'être utilisées.
Je sors de ma poche l'étui de cuir du carnet de Cassien. Je le glisse dans la cavité du carquois de Diane. Je laisse la statue le garder.
Je sors du jardin d'hiver. Je referme la porte. Je traverse la cour en sens inverse. Je vois, en passant, Ilyria dans le corridor du rez-de-chaussée, en train de descendre l'escalier, vêtue d'une robe verte à col fermé.
— Selene ! Bien dormi ?
Je souris, avec exactement la même température que j'utilise toujours pour Ilyria , un sourire tiède, un peu distant, mais courtois.
— Merveilleusement. Et toi ?
— J'ai fait un rêve étrange. J'ai rêvé que tu ouvrais un coffre.
Ilyria dit cela en riant, comme on rit d'une plaisanterie idiote, mais j'entends dans sa voix, très précisément, un fil de tension que je n'ai jamais entendu auparavant. Ilyria a, cette nuit, la même conscience que moi qu'un basculement est en cours.
Peut-être pas encore le contenu. Mais la température.
Je ris avec elle.
— Et qu'est-ce qu'il y avait dans le coffre ?
— Rien de particulier. Des vieux papiers.
— C'est bien. Les rêves ennuyeux sont ceux qui laissent bien dormir.
Nous nous séparons en nous embrassant sur la joue , une joue de chacune, comme toujours. Je sens, sur ma peau, le parfum d'Ilyria : un iris ambré, un fond de vétiver, quelque chose que Cassien a offert, je le sais, pour la Saint-Valentin trois ans plus tôt en faisant semblant de me l'offrir à moi, Selene, dans un coffret officiel, avant de le donner à Ilyria puisque tu ne le portes jamais. J'ai, à l'époque, trouvé cela courtois et fraternel.
Je me demande, en montant l'escalier, combien il peut y avoir dans ma vie de cadeaux donnés ensuite à Ilyria qui ont été, en vérité, achetés pour Ilyria d'abord.
À onze heures, je reçois la délégation du Sud dans le grand salon. Cassien me présente à son bras, la main appuyée sur mon coude d'un geste possessif que j'ai, autrefois, trouvé rassurant. Je serre la main du vieil Alpha Solaris, j'embrasse la joue de sa Luna, je souris aux trois Bêta. Je mène la conversation avec ma maîtrise habituelle, évoquant les récoltes de vin, les prix de l'ambre, les projets de mariage entre jeunes loups.
À un moment, le vieil Alpha Solaris se penche vers moi et me dit, avec cette sagesse frontale qu'ont parfois les vieux hommes :
— Ma chère Luna, vous avez, aujourd'hui, un éclat que je ne vous ai jamais vu.
Je souris.
— C'est parce que c'est nos noces d'argent, Solaris.
— Non.
Le vieil Alpha secoue la tête.
— C'est un éclat de guerrière. Vous n'aviez pas cela, hier.
Je sens, une nouvelle fois, le battement inattendu dans ma poitrine. Je regarde le vieux loup dans les yeux. Il y a, chez ce vieil homme, une lucidité qui, un jour, pourrait être un problème. Pour le moment, je note , c'est la deuxième entrée, imaginaire, de mon propre carnet , que Solaris sait voir.
— Je crois, Solaris, que vous êtes en train de me faire un compliment que je ne mérite pas.
— Je crois, Luna, que je suis en train de vous dire ce que je vois.
J'incline la tête, avec un demi-sourire. Il laisse passer. On parle d'autres choses.
Cassien, à l'autre bout du salon, tient la main d'Ilyria devant deux Bêta, en riant.
Je le regarde.
Je sais que je suis, ce matin, plus dangereuse que je ne l'ai jamais été.
Je sais aussi que j'ai exactement dix-huit mois, pas un jour de plus, pas un jour de moins, pour que la Lune Noire suivante, celle des vengeances, me trouve prête.
Je souris au vieil Alpha Solaris, et je dis :
— Un dernier verre, Alpha ?
Il accepte.
Je sers.
— SeleneLe retour au manoir prend trois jours.Nous chevauchons doucement, sans hâte. Rhaegar à ma droite, Nyra à ma gauche, Kaelen et Damaris derrière, les vingt hommes en file. Nous traversons des forêts, des rivières, des villages qui nous saluent. La nouvelle de la négociation s'est répandue. Les gens savent que la femme rousse est partie vers l'est, que la guerre n'aura pas lieu, que l'Alpha d'Alverac a tenu tête sans verser de sang.Ils nous regardent passer avec ce respect que les meutes réservent aux vainqueurs qui n'ont pas eu à tuer.Nyra, à dix-sept ans, a les épaules droites et le regard clair. Elle a tenu un couteau, elle n'a pas tué. Elle a entendu la lettre de Cassien, elle l'a brûlée. Elle a vu Ombrelune sur son trône, elle ne s'est pas inclinée. Elle est, déjà, plus Alpha que je ne l'ét
Elle sourit, plus largement.— Si tu refuses, la guerre continue. Mes hommes sont partout. Ils ne gagneront pas contre toi, pas tout de suite. Mais ils te fatigueront. Ils te harcèleront. Ils toucheront à ce que tu aimes, un par un, jusqu'à ce que tu comprennes que la lumière ne suffit pas.Je la regarde.Je regarde Nyra, qui se tient à ma droite.Je regarde Rhaegar, à ma gauche.Je regarde la femme sur le trône.— Kaï.— Selene.— Je refuse.Elle ne bouge pas.— Je refuse ton partage, continué-je. Je refuse ta paix armée. Je refuse de te reconnaître comme une puissance. Tu n'es pas une puissance. Tu es une héritière d'un rituel de sang qui a vidé des femmes pendant un siècle. Tu es la fille d'Ombrelune. Tu es née dans l'ombre de quelque chose que je combats depuis
L'homme est au sol, désarmé, immobile. Il halète. Il regarde Nyra. Il ne demande pas grâce. Il attend.Nyra tient le couteau.Elle le tient contre la gorge de l'homme.Elle ne le tue pas.Elle ne le tue pas parce qu'elle m'a vue, un jour de Noël, dans une chapelle abandonnée, retenir ma propre main à une seconde de tuer Ilyria.Elle ne le tue pas parce qu'elle a appris, depuis huit ans, que la force n'est pas dans la lame, mais dans la décision de la retenir.Elle se redresse. Elle garde le couteau en main.— Relève-toi.L'homme la regarde.— Relève-toi, répète-t-elle. Tu es désarmé. Tu es vivant. Tu vas repartir. Tu vas dire à Ombrelune que la fille de l'Alpha n'a pas tué un homme désarmé. Tu vas lui dire que si elle veut me prendre, elle devra venir elle-même.
Je note l'information.— Bien, Kaelen. Continue la recherche. Ramène-moi Ilyria vivante, si tu la trouves. Ou ramène-moi la preuve de sa sortie.Il incline la tête.— Bien, Alpha.Il sort.Je reste seule dans mon cabinet.Je pense à Ilyria.Je pense à la lettre qu'elle m'a envoyée un an plus tôt, celle où elle disait qu'elle avait commencé à comprendre.Je pense au laboratoire brûlé.Je pense à la femme qui s'est jetée dans le feu et qui, probablement, en est sortie par un tunnel qu'elle avait repéré seule, dans la pénombre, avant d'allumer la première flamme.Je pense qu'Ilyria n'est pas morte.Je pense qu'elle a choisi de disparaître.Je pense qu'elle a brûlé la preuve de ce qu'elle a été pour pouvoir, un jour, revenir
Je ne connais pas le nom de ta mère biologique. Ombrelune ne donnait jamais son nom. Elle signait avec une pierre noire. Mais je sais qu'elle n'est pas morte. Elle vit quelque part, à l'est, au-delà des territoires officiels. Elle n'a jamais renoncé à toi. Elle t'a placée ici, dans le camp de son ennemie, pour que tu grandisses à l'endroit exact où elle voulait un jour te reprendre.Je suis désolé, Nyra. Pas pour moi. Pour toi. Pour la vie qu'on t'a faite sans te demander.Cassien.Le silence, sous le frêne, dura longtemps.L'eau coulait sur les pierres avec un bruit de soie. Un oiseau chanta quelque part dans les branches, puis se tut. Le vent passa dans les feuilles naissantes, comme un murmure.Nyra n'avait pas bougé.— Nyra.Elle tourna la tête vers moi. Ses yeux étaient secs.— Oui, mère.
Il m'a regardée longuement.— Merci, Alpha.— Ne me remercie pas. Remercie-toi d'avoir arrêté de porter.Il s'est levé. Il a suivi Damaris.Je suis restée seule dans la pièce sans fenêtre.J'ai regardé la table, la chaise vide, la lampe.J'ai regardé mes mains.Elles n'avaient pas tremblé.Elles n'avaient rien cassé, rien brûlé, rien tordu.C'était la torture propre.Et pourtant, en sortant de cette pièce, je me suis arrêtée dans le corridor et j'ai appuyé mon front contre la pierre froide. J'ai fermé les yeux. J'ai respiré dix fois, lentement, en comptant chaque inspiration, chaque expiration, comme j'avais appris à le faire dans les nuits qui avaient suivi la découverte du coffre.J'avais appris ce que je voulais apprendre. Un réseau. Un n







